Le paradoxe des enfants riches défavorisés

[Trilogie de l’imperfection - Épisode 2]

La jeunesse hollywoodienne et décadente du film “The Bling Ring” , de Sofia Coppola

À ma naissance, j’étais le premier enfant de mes parents, mais aussi le garçon que mes grands-parents n’avaient pas eu. Inutile de vous dire à quel point j’ai été gâté et à quel point mes grands-parents — un ingénieur et une peintre des beaux-arts — se sont investis dans mon éducation en m’apprenant, par exemple, à lire et à faire des maths très tôt, bien avant l’école primaire. Et quand j’ai débarqué au CP, j’ai surfé sur toutes les matières avec beaucoup de facilité. C’est génial pourrait-on dire… sauf que j’ai passé des années sans connaître l’échec, ni la difficulté. J’étais un enfant de choeur, qui se faisait martyriser par les petits nerveux qui étaient trois fois plus petits que moi et trois fois moins costauds. Et surtout, rien ne m’avait préparé à notre déménagement intempestif au Liban pour mes 9 ans. Rien ne m’avait préparé ne serait-ce qu’une minute à obtenir des 3/20 et des 5/20 dans la moitié de mes matières scolaires dans cette école du sud Liban. Mon cas n’est certes pas courant, mais représentatif du paradoxe ci-dessus, bien que je sois plus issu de la classe moyenne que d’un milieu aisé.

Le paradoxe des riches défavorisés

Paradoxe de l’escalier du film “Inception”

Suniya Luthar, psychologue et chercheur à Yale, montre que statistiquement les enfants des milieux aisés sont nettement plus exposés que les autres aux consommations de drogues, à la dépression et à l’angoisse. C’est le paradoxe, apparent, décrit par Suniya Luther : alors que ces enfants-là ne manquent de rien matériellement, ils sont souvent plus pauvres en bien-être moral.

Selon elle, trois facteurs sont responsables de ce phénomène :

  • L’obligation d’être performant, qui pèse constamment sur les épaules de ces enfants.
  • Le sentiment d’isolement, dû à l’absence des parents, souvent pris par le travail, eux-mêmes pris au piège dans le cercle vicieux de la recherche de la perfection. Ils subissent à leur tour une pression forte pour réussir. Ils leur restent alors peu de temps et d’énergie pour leurs enfants, et compensent souvent avec une sur-implication morale et matérielle.
  • La sur-implication morale des parents et des professeurs dans la vie des élèves. Ils sont généralement placés dans des écoles privées, qui mettent l’accent sur l’excellence des résultats. Ils intègrent une prépa et finissent dans une école d’ingénieur ou une école de commerce. Ils subissent une pression énorme : on attend d’eux qu’ils fassent un sans-faute, un parcours parfait où seul l’objectif compte. Le parcours, autrement dit, l’apprentissage et le plaisir qu’on peut y prendre, n’est qu’un moyen d’accéder au graal suprême. Même si, au départ, tout cela part bien sûr d’une bonne intention…
“Nous sommes aveugles face aux risques et pressions que peuvent susciter chez nos enfants notre désir d’agir dans leur intérêt”. Suniya Luthar

Ainsi, les milieux aisés ont mis en place l’obsession de la perfection. Un système bancal où l’éducation privilégie les dossiers impeccables, qui n’ont pas connu l’échec, au détriment des dossiers motivés, sans doute plus passionnés.

Permettre l’échec dès la naissance et cultiver le plaisir du chemin : apprendre

J’ai personnellement presque atterri par hasard dans une grande école avec mon parcours idéal et mon dossier parfait. Pourtant, dans ma chambre du campus de la prestigieuse école, je me suis demandé 1000 fois ce que j’y faisais. Toute ma scolarité j’ai été obsédé par l’objectif “faire une grande école”, sans même me demander pourquoi, et surtout en ne profitant pas assez du chemin : apprendre et y prendre du plaisir.

Comme dit un célèbre article de Rue89 : “Petit, je voulais être boulanger mais j’étais bon en maths”.

Selon Tal Ben-Shahar, professeur en bonheur à Harvard, prendre du plaisir pendant le chemin qui mène à nos objectifs ambitieux est le principal moyen d’être heureux et épanoui dans la vie. Mon incapacité à profiter du chemin et ma peur de l’échec m’ont beaucoup pénalisé et ont sans doute été responsables, par exemple, de mon manque d’initiative, notamment avec les filles.

Le jour où je me suis mis à accepter l’échec - et ça été très dur pour moi- ma vie a changé : j’ai osé séduire celle qui est aujourd’hui ma femme, au risque de souffrir ou d’échouer. J’ai osé faire des court-métrages sans vouloir à tout prix être le prochain Kubrick. Je me suis aussi enfin éclaté en rejoignant une startup de vente de lingerie féminine. Même si la fondatrice de cette startup m’a viré pile avant la fin de mes 6 mois de période d’essai, j’y ai pris du plaisir et j’ai mis un premier pas dans l’entrepreneuriat. Ensuite, j’ai créé une startup qui a été un échec, mais dont j’ai énormément appris. Cet échec m’a permis en autres de découvrir ce qui me prenait aux tripes : l’éducation et l’épanouissement des gens et plus particulièrement des enfants.

Le juste équilibre

La bonne approche réside à mon sens dans un juste équilibre entre sur-implication et sous-implication, où l’enfant est encouragé à se fixer lui-même des objectifs ambitieux et où l’échec est clairement enseigné, dès le plus jeune âge, comme indispensable à l’apprentissage, et où le plaisir d’apprendre est mis au centre de tout.


A propos de l’auteur, Nouhad Hamam
Je suis un hacker de créativité. La mission qui m’anime est de rendre les gens plus créatifs, et c’est l’objet de la newsletter bimensuelle des Kréatifs.
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