Presqueurs et Polariseurs

ou comment hacker la persévérance des enfants

Fan absolu de Michael Jordan dès l’âge de 8 ans, je voulais faire du basketball en club. Mon entourage me disait : “tu sais, le basketball, c’est pour les grands blacks qui ont une détente sèche de 1m, comme Michael Jordan”. Tout de suite, ça calme. J’ai alors mesuré ma détente sèche qui devait être de 20 cm. De plus, j’étais un petit gamin en surpoids et j’avais la peau mate d’un franco-libanais pas très bronzé. Bref, j’ai vite abandonné l’idée de faire du basket en club, et je me suis fait à l’idée que je faisais partie du monde des non-basketteurs :

Heureusement, j’ai découvert un film qui m’a redonné espoir : “The Pistol : The Birth of a Legend”. C’est l’histoire d’un gringalet qui, à force d’entraînement et de travail, finit par intégrer l’équipe de basket de son lycée alors qu’il n’a que 14 ans. En plus, il en bouleverse les codes en important ceux de la communauté noire et du street basket. Il se trouve que ce jeune homme n’est autre que Pete Maravich, une des légendes du basketball. Rien que de revoir ce court extrait avec la musique de Mirage, j’en ai la chaire de poule.

J’ai copié tous les exercices de ce film, que l’on voit dans l’extrait, et je me suis beaucoup entraîné. Après mes tribulations au Liban, j’ai atterri au Canada à 14 ans, 6 ans après avoir abandonné l’idée de rejoindre un club de basketball. Quand on m’a dit à la rentrée des classes qu’il y avait une équipe de basket dans mon collège et qu’il y aurait un entraînement de sélection des joueurs à 6h du matin quelques jours plus tard, j’ai couru m’inscrire comme une furie, sans réfléchir. Le jour J, j’ai débarqué à 5h50 au gymnase et là, j’ai vu des grands blacks avec une grande détente en train de s’échauffer. Aïe, aïe, aïe. Toutes ces vieilles croyances me sont tombées dessus comme une vague de panique, je me suis décomposé comme un vieux ballon de basket percé. Et là, le coach, qui ressemblait à MacGyver, s’est approché de moi et m’a dit : “C’est toi le petit français, n’est-ce pas ? T’inquiète pas, on ne cherche pas que des grands blacks par ici, juste des joueurs motivés. Chacun développe sa particularité dans cette équipe. Je t’ai vu jouer la semaine dernière à la pause-déjeuner et tu faisais de bonnes feintes. Continue comme ça.” Waw, c’est comme s’il avait lu dans mes pensées. Grâce à lui, et avec le temps, ma vision du monde du basket s’est progressivement transformée en :

De retour en France, j’ai intégré une équipe régionale de basket. Je me suis beaucoup amusé. Ma timidité et mon manque de confiance en moi m’ont au début empêché de révéler mon plein potentiel mais je me suis tout de même éclaté. J’ai continué sur cette lancée au cours de mes études supérieures et je continue aujourd’hui de progresser à 30 ans en développant mes forces : mon shoot à 3 points et ma capacité à feinter tout le monde, surtout les grands blacks.

Mon entraîneur canadien avait planté dans ma tête une graine puissante : l’idée selon laquelle le monde du basket n’était pas bipolaire mais continu. Non seulement, cet univers n’était plus réservé dans ma tête à une catégorie de personnes bien précises - ces maudits grands blacks que j’admirais - mais en plus, progresser dans ce sport était à la portée de tous pourvu qu’on s’entraîne sérieusement et qu’on développe ses propres forces. D’ailleurs, quand on loupait un shoot, mon coach canadien criait souvent “almost” (“presque” en français). En devenant moi-même coach intérimaire pour des équipes féminines ou des jeunes enfants, je me suis intéressé à la question et j’ai découvert qu’il y avait des études passionnantes sur l’impact positif des mots comme “presque” ou “pas encore” sur la performance sportive et sur la persévérance, une qualité essentielle.

Nous allons voir que ce mot “presque” (ou tout autre mot similaire) a un pouvoir incroyable : il change considérablement la vie des enfants en développant leur confiance en eux, en dépolarisant leur vision du monde et en stimulant leur persévérance. Bienvenue dans le monde des Presqueurs.

2 + 2 ≠ 3

Le monde vu et créé par les Polariseurs

Quand un enfant répond "3" à la question “combien font 2 + 2 ?”, on a l’habitude de répondre “faux !”. Bien sûr, puisque la seule et unique réponse est “4” :

Et d’ailleurs, si tu réponds “3” ou “5”, il y a de forte chances que tu fasses partie des mauvais en Maths :

Les Maths sont tellement mises sur un piédestal dans notre société que cette vision bipolaire a créé une crise profonde. Si un élève fait partie des mauvais en maths, sa vie est déjà foutue. S’il rencontre des difficultés dès le début, c’est qu’il n’est pas né avec la sacro-sainte bosse des maths et donc qu’il n’a pas été doté par Dieu, la Nature ou la Mère Michelle du fameux génie des mathématiques. Comme la nature a horreur des déséquilibres, et surtout par mécanisme de défense psychologique, les enfants puis les adultes ont construit un monde tout aussi polarisé, avec d’une part “les gens cools” et d’autre part les gens “bizarres/intellos” :

C’est le monde vu par les Polariseurs. Les conséquences en sont lourdes et déterministes : la seule action possible sur son propre destin est alors de découvrir à quel monde on appartient, puisque tout est joué d’avance. Un enfant entouré de Polariseurs peut se forger très tôt une vision identique du monde et du niveau des gens : binaire et manichéenne.

Ainsi, ces mêmes enfants peuvent développer deux comportements différents en conséquence :

  • Soit ils veulent absolument prouver qu’ils font partie des bons, des doués et des intelligents. Ils sautent de joie quand ils reçoivent une bonne note, et s’énervent dès qu’ils rencontrent des difficultés ou meilleurs qu’eux. Ils ont aussi souvent tendance à fuir la réalité :
  • Soit, au contraire, ils se lamentent très vite d’avoir trouvé meilleurs qu’eux parce qu’ils y voient une preuve de plus qu’ils ne sont pas bons et donc qu’ils sont mauvais. Ainsi, ils abandonnent tout effort puisqu’ils les pensent vains :

En préparant cet article, je me suis rendu compte que j’avais développé un rapport polarisé vis-à-vis de la conduite (de voitures). Je m’énerve dès que quelqu’un émet l’idée que je puisse mal conduire. Je ne vous raconte pas le nombre de fois où je me suis disputé avec ma femme en voiture à ce propos, par susceptibilité. En réalité, j’ai développé l’idée qu’il y avait deux mondes : celui des super chauffeurs et celui des chauffeurs du dimanche. Dans un même registre, c’est aussi le cas de ma femme vis-à-vis des Maths. Je suis aujourd’hui plus à l’aise qu’elle et ça m’arrive de l’aider sur certaines modélisations mathématiques dans son travail. Elle me demande souvent de l’aide. Mais chaque fois qu’elle constate que je comprends un peu plus vite qu’elle ou que je trouve la solution plus rapidement, elle se vexe. Pour apaiser les tensions, il faut que lui rappelle que j’ai fait une prépa-maths, que j’ai travaillé comme un damné et c’est pour ça que j’ai développé des facilités sur des problèmes mêmes difficiles.

J’aimerais vous raconter une dernière histoire à ce sujet. J’ai récemment rencontré un enfant de 6 ans, le fils d’un expert en jeux de société. J’ai joué face à ce gamin et je l’ai battu à un de ses jeux préférés. Avant même qu’on constate officiellement que j’avais gagné en comptant les points, il a renversé le plateau de rage puis m’a traité de tricheur. J’ai ensuite joué au même jeu avec son père, qui m’a rapidement battu puis son fils s’est rapproché de moi pour s’exclamer : “tu es nul en fait !”. On a tous éclaté de rire. Au fond, cet enfant a déjà développé une vision polarisé des niveaux des gens aux jeux de société. Pour son papa, ce joueur invétéré, tout est “facile” et tout est “évident” ; ils n’a que ces mots à la bouche. Il a presque oublié les millions d’heures qu’il a passé à jouer sans compter qu’il a pu se mesurer à plus fort que lui au cours de nombreux tournois, ce qui lui a permis de progresser en permanence. Sans le savoir et par effet collatéral, il est un Polariseur pour son fils.

2 + 2 = presque 3

Le monde vu et construit par les Presqueurs

Outre-atlantique, et notamment au Canada où j’ai vécu 1 an, quand un enfant répond “3” à la question “combien font 2 + 2 ?”, le prof répond “presque”. Je sais qu’en France, on trouve ça spécieux, voir bidon, et peut-être même hypocrite, mais en fait, ça ne l’est pas. Les bienfaits pour l’enfant sont profonds et multiples :

  • L’enfant se forge inconsciemment une vision plus saine et plus dynamique des solutions possibles à “2+2”, et par extension à tout autre forme de problèmes en mathématiques et dans d’autres domaines
  • Il consolide l’idée selon laquelle il ne lui reste plus qu’à fournir un petit effort pour se trouver la solution
  • Il renforce sa confiance en lui parce qu’il se rend compte qu’il a le pouvoir d’agir sur ses performances et sur sa progression. Il prend davantage conscience que les choses ne sont pas binaires, et encore moins figées
  • Enfin, il persévère plus longtemps

On pourrait ainsi résumer et imager l’impact du mot “presque” :

Duc, un ami, m’a récemment dit qu’il s’était essayé au “presque” avec ses enfants. Un petit malin s’est alors immiscé dans la conversation et a demandé “Quand un enfant répond ‘24’ à la question ‘combien font 2 + 2 ?’, on lui dit quoi ?”. Par réflexe, j’ai répondu “presque” mais je pense qu’avec le recul, “tu en es loin” serait plus approprié et plus juste.

Poser aussi la question à l’enfant “qu’en penses-tu ?” ou “comment ferais-tu pour vérifier la réponse ?” peut être tout aussi bénéfique : l’enfant va ainsi apprendre à évaluer lui-même sa réponse.

Le Yet-Game de Carole Dweck

L’encouragement à la persévérance

Carol Dweck

Carol Dweck, chercheur en psyschologie à Stanford, a développé deux versions d’un même jeu pour enfant :

  • Version A : à l’issue de chaque action réalisée par l’enfant, le mini-jeu affichait “correct” ou “incorrect”
  • Version B : toutes choses égales par ailleurs, le mini-jeu affichait “presque” ou “ça y est !” à la place de “incorrect” et “correct”. Elle a appelé cette version de son jeu le Yet-Game (“Le jeu du Presque”)

Devinez quoi. Les enfants du jeu B ont persévéré beaucoup plus que les enfants du jeu A, ils ont davantage appris et les résultats étaient nettement meilleurs à l’issu de l’ensemble des sessions. De plus, les témoignages des enfants du jeu B sont plus enthousiastes que pour le jeu A. Ils affirment y avoir pris plus de plaisir.

Elle a ensuite approfondi ce concept en développant un jeu appelé “Brain Points”, destiné à apprendre les fractions aux enfants. Elle a détaillé ces résultats dans cet article scientifique publié par le Center for Game Science. Ce jeu, très didactique, explique aux enfants qu’ils vont progresser et obtenir des points de cerveau même en prenant des initiatives et en tentant de nouvelles stratégies. Le résultat est spectaculaire : les enfants persévèrent, apprennent davantage et y prennent beaucoup de plaisir.

Esprit Dynamique vs. Esprit Statique

Improving vs. Proving (“Progresser” vs. “Prouver”)

En s’intéressant de près à la manière dont les enfants réagissaient face à la difficulté et à l’erreur, Carol Dweck s’est rendue compte qu’il y avait 2 tendances chez les enfants :

  • Les esprits statiques (“Fixed Mindsets”) : ces enfants fuient ou s’énervent quand ils rencontrent une difficulté, puis ils passent rapidement à autre chose. Ces jeunes s’intéressent davantage à prouver qu’ils sont intelligents qu’à s’améliorer. Comme dit la psychologue, ils sont plus dans le “proving” que le “improving
  • Les esprits dynamiques (“Growth Mindsets”) : ces enfants se mettent à cogiter énormément face à l’erreur et à la difficulté en se demandant comment s’améliorer et faire mieux la prochaine fois. Ces enfants s’intéressent davantage à progresser qu’à prouver qu’ils sont déjà intelligents. Comme dit Carol Dweck, ils sont plus dans le “improving” que le “proving

La psychologue s’est ensuite penchée sur l’activité cérébrale de ces enfants, face à l’erreur et à la difficulté. Elle a constaté les mêmes comportements que ceux qu’elle avait repérés empiriquement : d’une part, un comportement de fuite face à la difficulté qui se traduit par une sorte de coupure de courant dans le cerveau, et d’autre part, un comportement engagé où le cerveau rentre littéralement en ébullition électrique :

Bien sûr, ce comportement de fuite et cet esprit statique est complètement réversible. Il est juste le résultat d’une certaine perception du monde associée à des croyances polarisées et polarisantes.

Les Hacks du Presqueur

Hack = astuce concrète à fort impact

Finalement, le Presqueur aide non seulement l’enfant à entrevoir toutes les nuances qui peuvent exister entre un niveau débutant et un niveau expert, mais aussi tous les petits efforts, les petites stratégies et les erreurs à effectuer pour passer chaque pallier et progresser un peu plus chaque jour.

Voici les hacks du Presqueur :

  • Identifiez les domaines dans lesquels l’enfant pense que le monde est polarisé. Les maths ? Les jeux de société ? La poésie ou l’art (ah, le fameux mythe de l’artiste-né) ? Généralement, il s’agit d’un domaine dans lequel l’enfant est particulièrement susceptible ou s’énerve rapidement quand on point du doigt ses erreurs ou quand il rencontre un obstacle. Il peut aussi s’agir d’un domaine dans lequel il a complètement abandonné, comme moi enfant pour le basketball. Certaines phrases comme “Mais moi, de toute manière, je ne suis pas bon en …” ou alors “j’ai toujours été nul en…” sont caractéristiques. C’est là-dessus qu’il faut travailler
  • Intéressez-vous aux véritables histoires derrière les mythes et les génies qu’on admire, et discutez-en avec les enfants. Ces gens-là ont généralement vécu de grands moments de doutes, d’erreurs, de descentes aux enfers, de faillites, etc. Lincoln a fait faillite deux fois, a aussi fait une très grosse dépression nerveuse et a été battu à 10 reprises en Politique. Pasteur a essayé 1000 versions de son vaccin avant d’y arriver (combien se seraient arrêtés au bout de 50 versions ?), pareil pour Edison ou encore les Frères Wright et leurs innombrables tentatives. J.K. Rowling a réécrit 10 fois son livre “Harry Potter” après chaque vague de refus... La liste est longue
  • Bannissons les préjugés comme “le basketball c’est pour le grands blacks”, “le rugby pour les costauds”, “les maths pour les boutonneux ou les intellos”, “la danse pour les filles”, “la coiffure pour les mauvais à l’école”… Pour reprendre un de mes sujets favoris - le basketball - je suis convaincu que s’il y a peu de petits au basket, ce n’est pas parce que les petits ne peuvent pas, mais parce que les petits pensent qu’ils ne peuvent pas
  • Évitons de dire à un enfant qu’il est beau, bon, doué, talentueux ou intelligent. On participe ainsi à polariser leur vision du monde à coups de moche/beau, bête/intelligent, sous-doué/sur-doué, mauvais/bon, etc. En plus, l’enfant perd sa confiance en lui puisqu’il se rend rapidement compte qu’il n’a aucune emprise sur le fait d’être intelligent ou beau
  • Rien n’est “facile”, “logique” ou “évident”. C’est vrai pour tout le monde et encore plus pour un enfant. Tout est compliqué quand on a 4 ans : apprendre à lire, à compter, à bien se comporter, à être poli, etc. Tous ces apprentissages sont remplis de codes non naturels, parfois même contre nature
  • Utilisez de préférence des mots comme “presque”, “pas encore”, “souvent”, “rarement”… et tous ces mots dynamiques et graduels. Un peu comme le jeu auquel on jouait enfant et dans lequel il fallait retrouver un objet. On disait “tu chauffes”, “tu brûles” ou encore “tu tiédis” selon si on était près ou loin de l’objet à trouver
  • Encouragez le chemin et les efforts plutôt que le résultat. Encouragez plutôt les tentatives, les essais, les stratégies et le risque pris. Quand un enfant vous montre un dessin, vous pouvez remarquer le nombre de couleurs utilisés ou l’utilisation de la perspective — tout ce sur quoi il a emprise. Ou alors, demandez-lui ce qu’il pense de son dessin, sur quoi il pense avoir progressé et sur quoi il pourrait progresser la prochaine fois
  • Racontez-leur l’histoire des “électriciens du cerveau”. Une maman vient de m’écrire pour me dire que ça fonctionnait auprès de son fils. Il s’agit de dire aux enfants que, lorsqu’ils rencontrent une difficulté ou qu’ils ont commis une erreur, s’ils essaient de comprendre pourquoi, alors ils activent les petits électriciens de leur cerveau qui vont alors créer de nouvelles connexions pour les aider à faire mieux la prochaine fois. Ce qui est vrai, les fils électriques étant une métaphore pour les connexions synaptiques

Les années où Muggsy Bogues, le fameux joueur de NBA de 1m60, s’est mis à exceller, le nombre de joueurs de petite taille a explosé dans les championnats nationaux du monde entier. Tous ces joueurs de 1m60 ou 1m70 ne sont pas subitement devenus meilleurs, ils ont juste cru qu’ils pouvaient y arriver et ont fini par y arriver. Enfin, la petite taille de Muggsy s’est même transformée en avantage considérable puisqu’on se souvient encore de lui.

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Je dédicace cet article à mon entraîneur de basketball canadien qui ressemblait à McGyver et qui a été un de mes Presqueurs.

Pour approfondir :
- “
Brain Points: A Growth Mindset Incentive Structure Boosts Persistence in an Educational Game”, l’article scientifique de C. Dweck sur son jeu Brain Points
- “
Changer d’état d’esprit”, un livre de Carol Dweck sur l’esprit statique et dynamique.


A propos de l’auteur, Nouhad Hamam
Je suis un hacker de créativité. La mission qui m’anime est de rendre les gens plus créatifs, et c’est l’objet de la newsletter bimensuelle des Kréatifs.
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