Les grandes théories, épisode 1 — Obligation de se vacciner ou le contrôle de la liberté.

Quentin Pedron
Hajime AI
Published in
6 min readDec 23, 2020

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Les gens pensent qu’ils ont des comportements spécifiques, et lorsque ces libertés sont menacées ou éliminées, l’individu devient motivé pour les rétablir.

expliquait Brehm en 1975.

À propos de la vaccination

Jadis, la variole était une maladie mortelle qui ravageait les campagnes d’Europe. Des pustules de pus contagieuses poussaient alors sur tout votre corps et éclataient en contaminant tout votre entourage. En 1796, un médecin du nom d’ Edward Jenner se penche sur la question et découvre que certains fermiers sont immunisés à la variole. Leur point commun ? Chacun d’entre eux a contracté la vaccine, qui est une forme de variole touchant les vaches mais pas les humains, lors de la traite de leurs bêtes. Face à cette découverte, Jenner décide alors d’inoculer du pus de vaccine à un enfant. L’enfant résiste à la variole. C’est ainsi que le principe de la vaccination est né. Bien plus tard, en 1885, Louis Pasteur prend la suite de ces travaux en développant le vaccin contre la rage.

On dit souvent que Jenner a inventé la vaccination et Pasteur a inventé les vaccins. Et ce que Pasteur a montré c’est qu’on pouvait, à partir des microbes donnant différentes maladies, avoir des formes atténuées de ce microbe pour fabriquer quelque chose qui allait ensuite protéger

raconte Maxime Schwartz, directeur de l’Institut Pasteur de 1988 à 1999.

La toute première obligation vaccinale intervient en 1853 en Angleterre. Les enfants anglais sont ainsi obligés d’être vaccinés contre la variole. Des bruits montent alors parmi le peuple : “Injecter des produits issus d’animaux est dangereux !”, “C’est contraire à la religion !” ou encore “C’est une atteinte à la liberté individuelle !” sont des titres que l’on peut lire dans la presse de l’époque. Face à la pression d’une partie de l’opinion, une “clause de conscience” est ajoutée à la loi en 1898. Celle-ci vise à permettre aux individus de revendiquer leur volonté de ne pas se faire vacciner.

Aujourd’hui :

  • Deux millions de décès sont évités chaque année par la vaccination (selon l’OMS) ;
  • La variole a été éradiquée en 1977 ;
  • La tuberculose, la rage et le tétanos ne sont plus des maladies mortelles.

Alors que le monde entier attend un vaccin contre la Covid19, des bruits montent à nouveau parmi le peuple à chaque annonce sur le sujet. Pourquoi ?

Nous allons tenter de chercher des réponses au travers de l’une des grandes théories de psychologie sociale. Rappelons tout de même en préambule que nous tentons d’expliquer les phénomènes sociaux et non d’en juger le bien fondé.

La réactance psychologique

Commençons par une courte histoire :

Un après-midi pluvieux, Francis et ses amis décident de faire un jeu de société pour passer le temps. La partie se déroule sans accroc. Mais en cours de jeu, Francis se retrouve face à un choix essentiel : va-t-il investir la case sur laquelle il se trouve ou faire avancer son pion ? La suite de sa partie dépend de cette décision. Alors que Francis réfléchit à sa stratégie, l’un de ses camarades de jeu lui lance : “Tu devrais continuer d’avancer, c’est la meilleure chose à faire”. Après un moment d’hésitation et un regard de méfiance lancé à son ami, Francis décide finalement de rester sur sa case et d’y investir son argent. Quelques tours de jeu plus tard, il perd la partie…

Cette situation vous évoque quelque chose ? Vous avez peut-être simplement fait preuve de réactance !

En 1966, Brehm décrit la réactance psychologique grâce à une expérience similaire à celle de notre ami Francis. On proposait alors à un individu de choisir entre deux tâches à effectuer. Plusieurs situations étaient testées, dont l’une consistait à insérer un complice qui conseillait à l’individu d’effectuer une tâche plutôt que l’autre. Brehm se rend alors compte que dans une telle situation, l’individu avait alors tendance à choisir l’autre tâche ! L’explication est la suivante : le conseil du complice est perçu par l’individu comme une atteinte à sa liberté de choix, il se doit donc de réagir : c’est le phénomène de réactance. De nombreuses expériences suivront et permettront de mettre en avant les facteurs affectant ce phénomène, comme l’importance de la décision ou l’intensité de la menace.

Je suis le maître de mon destin. Je suis le capitaine de mon âme.

écrivait William Ernest Henley dans son poème Invictus en 1888.

La réactance psychologique est une stratégie qui peut permettre à l’individu de protéger sa différenciation interindividuelle mais pas seulement. Ce changement d’attitude lui sert à faire face à ce qu’il considère comme une privation de sa liberté.

La théorie du contrôle de la liberté

En poursuivant leurs travaux, Brehm & Brehm exposent en 1981 une théorie qui fait résonance avec la notion de réactance psychologique : c’est la théorie du contrôle de la liberté. Cette dernière stipule qu’un individu a le sentiment d’être libre de choisir entre plusieurs alternatives et privilégie les comportements qui lui assurent sa liberté. Ainsi lorsqu’un individu a l’impression que quelqu’un essaye de limiter sa liberté ou l’expression de son identité personnelle, il aura tendance à rejeter son discours et à l’empêcher de se mettre en travers de son chemin : c’est le phénomène de réactance psychologique qui s’exprime alors.

Résumons cela simplement :

  • vous avez le choix, sans même parfois le savoir, entre le comportement A et le comportement B ;
  • tout d’un coup vous percevez que quelqu’un essaye de vous priver du comportement B et vous vous rendez compte de son existence, limitant ainsi votre liberté d’agir et de décider

En déclenchant le phénomène de réactance on constate deux effets principaux : une tendance à vouloir exercer la liberté menacée ainsi qu’une attractivité exacerbée pour la liberté menacée. Ainsi, le fait d’augmenter la pression externe (par des lois par exemple) réduit son influence et augmente la volonté d’affirmer sa liberté d’action.

La communication sur les vaccins

Ce phénomène apparaît régulièrement dans le cas de la communication vaccinale. Alors que les anti-vaccins convaincus étaient à la marge il y a encore une dizaine d’années, chaque nouvelle annonce ou découverte dans ce domaine est aujourd’hui sujette à des doutes. On observe donc une profusion de messages de protestation contre l’obligation de se vacciner. Ce fût le cas lors du passage de 3 à 11 vaccins obligatoires pour les enfants en 2018, cela l’est également au sujet du vaccin attendu pour la Covid19 (accentué par le développement perçu comme “rapide” de ce vaccin). Ainsi, la réactance s’applique et se renforce en s’associant à d’autres heuristiques cognitives telles que les biais d’ancrage et de confirmation (qui feront certainement l’objet d’autres articles dans le futur). Confrontés à ces biais, les individus n’ont plus la possibilité de revenir sur leur position, et ont plus tendance à se considérer comme des libres penseurs rationnels.

Et maintenant ?

L’obligation de se faire vacciner était-elle véritablement la meilleure méthode à adopter ? Aurait-on pu éviter les phénomènes de réactance qu’ont induit ce mode de communication ? Une solution aurait pu être de ne pas rendre ces vaccins obligatoires et d’appliquer une communication engageante sur les bienfaits de la vaccination, laissant ainsi aux gens la perception d’être les acteurs de leurs comportements au lieu de les subir. Cette piste est toujours envisageable… mais pour combien de temps ?

Cet article vous a plu ? Nous vous invitons à pousser plus loin vos recherches via les sources qui ont permis sa rédaction :

  • Brehm, S. S. (1981). Psychological reactance and the attractiveness of unobtainable objects: Sex differences in children’s responses to an elimination of freedom. Sex Roles, 7(9), 937–949.
  • Brehm, S. S., & Brehm, J. W. (2013). Psychological reactance: A theory of freedom and control. Academic Press.
  • Rhodewalt F, Davison J Jr.. Reactance and the coronary-prone behavior pattern: the role of self-attribution in responses to reduced behavioral freedom. J Pers Soc Psychol 1983;44(1):220–8.
  • Pronin, E., Gilovich, T., & Ross, L. (2004). Objectivity in the eye of the beholder: divergent perceptions of bias in self versus others. Psychological review, 111(3), 781.
  • Cialdini, R. B., & Goldstein, N. J. (2004). Social influence: Compliance and conformity. Annu. Rev. Psychol., 55, 591–621.
  • McAllister, D. J. (1995). Affect-and cognition-based trust as foundations for interpersonal cooperation in organizations. Academy of management journal, 38(1), 24–59.

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