holaspirit
Aug 28 · 10 min read

Commentaires de lecture de Luc Bretones, co-organisateur de l’événement “The NextGen Enterprise Summit” et Président de l’Institut G9+, sur le dernier livre de Pascal Demurger « L’entreprise du XXIe siècle sera politique ou ne sera plus »

« L’entreprise du XXIe siècle sera politique ou ne sera plus » ..

Un titre qui annonce clairement la teneur du livre que vient de publier le directeur général de la MAIF. L’entreprise du XXIe siècle va enfin assumer sa dimension politique. Toutes ses parties prenantes le lui demandent et la société en a un besoin vital.

Les entreprises historiques comme la MAIF vont devoir se transformer radicalement, ou disparaître face aux entreprises de nouvelle génération, agiles, cohérentes en terme d’engagement des forces vives, efficaces bien sûr et de plus en plus nativement politiques.

Pascal Demurger a rejoint « l’assureur militant » en 2002, après un passage à la direction du budget du ministère de l‘Économie et des finances. D’abord conseiller à la Direction générale, il a évolué à différents postes avant de prendre la direction du Groupe en 2009. Après 17 ans passés au sein de la MAIF, il est plus que jamais l’ambassadeur des valeurs que la MAIF porte en étendard depuis de longues années, et qui se concrétisent bien au-delà de la communication.

Un engagé politique de marque issu de la société civile en préface

Dans ce premier ouvrage, Pascal Demurger défend l’idée que si l’on veut changer le monde, et le sauver, il faut fondamentalement repenser l’entreprise. Idée soutenue dès la préface de Nicolas Hulot : « Il est plus que temps de remettre les choses dans le bon ordre : c’est-à-dire l’économie au service de l’homme, du progrès et du bien commun. De cette ambition, à la fois déraisonnable et incontournable, l’entreprise doit prendre toute sa part, comme nous y invite Pascal Demurger ».

La raison d’être de l’entreprise selon Nicolas Hulot doit aboutir à l’épanouissement humain. Le Graal du XXIe siècle serait de donner au travail une dimension de plaisir. Mais plus largement, l’entreprise peut et doit, comme la politique, changer le monde.

Capitalisme, état des lieux..

« Notre monde est meilleur qu’à aucun autre moment de notre histoire », affirme Angus Deaton, prix Nobel d’économie en 2015, dans son livre La Grande Évasion.

S’il est vrai qu’entre autres progrès, la pauvreté a reculé, de 40 à 14% de la population mondiale en 30 ans, Pascal Demurger constate également les limites de deux siècles de développement économique et technique selon la logique capitaliste actuelle : une planète endommagée ou à tout le moins en limite de ressources, des écarts sociaux qui se creusent de nouveau..

Ce ne sont pas tant le système libéral et capitaliste qui sont en cause, c’est plutôt un principe : les entreprises ne sont au service que d’elles-mêmes. L’économiste Milton Friedman (1912–2006) considérait qu’une entreprise n’a pas d’autres visées que de faire du profit dans l’intérêt de ses actionnaires. Les dernières décennies lui ont donné raison : la tendance à l’actionnariat et la spéculation se développe, la durée moyenne de détention des actions a chuté de cinq ans dans les années 1980 à moins de cinq mois depuis les années 2000. Or, l’actionnariat incite davantage à la distribution de dividendes qu’à l’investissement, qui est par essence une réflexion vers l’avenir.

L’actionnariat dans ses formes actuelles s’oppose à l’idée politique également sur un autre point : il ne profite qu’à une minorité. Aux États-Unis, 1% des américains captent 22% du revenu national. En France l’écart entre le Smic et les plus hautes rémunérations s’est envolé, atteignant un rapport de 1 à 240 pour les dirigeants du CAC 40. Ces derniers sont pour beaucoup, selon Pascal Demurger, devenus les affidés de leurs actionnaires, et ainsi sortis d’une communauté de destin avec leurs salariés.

Le côté obscur de la révolution numérique

Un rapport du Conseil National du Numérique révèle qu’en quinze ans la révolution digitale a détruit 500 000 emplois en France, en en créant 1,2 millions.

Un solde positif ? Rentrons dans le détail.

Certaines projections répartissent l’humanité en trois cercles concentriques : un noyau très étroit, constitué des gens indispensables à l’économie numérique, la nouvelle élite ; autour de ce noyau une catégorie de personnes à leur service, exécutant les tâches que l’on n’aura pas encore su dématérialiser, notamment les services à la personne. Et au-délà ? L’immense masse de ceux qui pourraient devenir inutiles au système productif.

En proposant cette vision orwellienne, Pascal Demurger nous plonge-t-il dans un scénario d’anticipation dystopique ?

Un constat semble déjà confirmer cette prédiction de massification et de concentration : l’apparition des géants, qui dépasse largement le cadre des GAFA. Les cent premières entreprises américaines représentent 50% du PIB des Etats-Unis, contre 30% il y a vingt-cinq ans. Walmart emploie plus de 2 millions de salariés, McDonald’s environ 1,8 million, l’équivalent de la population active de l’Irlande. BlackRock, premier gestionnaire d’actifs mondial, représente un portefeuille de 6 500 milliards de dollars, près de vingt fois le budget de l’État français.

Le plus grand est toujours moins cher, toujours plus efficace… Un système qui s’auto-entretient et qui permet d’absorber la concurrence, de capter toute la clientèle : « The winner takes all » est la formule consacrée et désormais bien connue.

L’impuissance du politique

« Souhaitons-nous vraiment voir advenir un monde dans lequel quelques géants mondiaux monopoliseraient l’offre de nombreux secteurs d’activité ? » questionne l’auteur. Il dresse aussi le constat que du G20 à l’ONU, du FMI à l’OMC, de la Commission européenne à l’OCDE, tous les organismes supposés régulateurs pratiquent des politiques ou défendent des logiques qui concourent à aggraver les tendances à l’œuvre.

Une inefficacité née de l’absence de réelles règles généralisées, partagées, qui permettraient de poursuivre des buts communs sur le plan social et environnemental. L’harmonisation fiscale qui peine à se mettre en place au sein même de l’Union européenne en est un exemple criant.

Il devient nécessaire et urgent de trouver de nouveaux espaces de régulation : supranationaux d’abord, en se dotant d’outils et d’instances permettant une maîtrise internationale, micro-économiques ensuite, en faisant des entreprises elles-mêmes des acteurs politiques mus par l’intérêt général.

L’entreprise politique, une exigence qui progresse

L’entreprise a toujours été considérée comme une entité vouée exclusivement à la recherche de profits. La verticalité et l’autorité ont été les marqueurs de l’organisation du travail depuis la révolution industrielle. Une organisation au service d’un objectif fermé, là où le politique revendique par essence une finalité ouverte, qui va au-delà des personnes ou des entités.

Ce qui est bon pour l’entreprise est bon pour le monde ?

Au vu des tendances actuelles, on serait tenté de penser que c’est le contraire qui devrait être la règle.

La démarche RSE des entreprises s’est depuis longtemps illustrée par de la « générosité concédée », au travers de fondations ou de contributions à des causes diverses. Mais ce modèle ne suffit plus à dédouaner l’entreprise, comme l’illustre l’exemple extrême de la famille Sackler, propriétaire du groupe pharmaceutique Purdue Pharma, mécène d’un côté, promoteur d’opiacés de l’autre.

Quid des initiatives comme les recherches de Google sur l’hybridation entre l’homme et l’intelligence artificielle ? Une démarche tournée vers l’avenir, un rôle politique évident au regard de son impact plus important que celui de bien des états dans le monde… Mais pour servir quelle cause si ce n’est celle de Google en premier lieu ?

« Les attentes du grand public à l’égard des entreprises n’ont jamais été si grandes. La société exige que les entreprises, à la fois publiques et privées, se mettent au service du bien commun. » écrivait fin 2018 Larry Fink, patron de BlackRock, dans la lettre annuelle adressée à ses investisseurs.

En 2011, une étude de PWC relevait le nouveau rapport au travail de la jeunesse : au sujet de la valeur d’un emploi, un tiers des personnes interrogées plaçait la réputation de l’entreprise en premier critère, loin devant le poste occupé (24%), et le salaire (21%).

Un nouveau cap pour les entreprises que réclame l’opinion publique. « Dans cinq ou dix ans, il sera périlleux de maintenir un modèle classique d’entreprise » déclarait Pascal Demurger à L’Opinion en février dernier. L’entreprise capitaliste a démontré son efficacité pour produire des biens et des services en quantité ; l’entreprise politique devra, en plus, démontrer son efficacité pour garantir une vie collective de qualité pour les générations présentes et futures.

La MAIF : assureur militant et entreprise citoyenne

« Sois le changement que tu veux voir dans le monde. »

Le livre cite Ghandi et ce militantisme de construction plutôt que de revendication. Une belle idée à appliquer aux entreprises, et que la MAIF a fait sienne depuis longtemps. Pascal Demurger le revendique, exemples à l’appui.

Le groupe emploie 7500 personnes, toutes en France, et a toujours refusé toute forme de montages internationaux ou d’optimisation fiscale.

Le groupe n’investit dans aucune entreprise de tabac, ni fabricant d’armes, ni producteur de charbon, ni pays pratiquant la peine de mort, et a cédé ses titres Bayer au lendemain du rachat par le groupe pharmaceutique allemand de l’américain Monsanto.

La MAIF ne consomme que de l’énergie renouvelable, a réduit sa consommation de papier (recyclé) de 25% en cinq ans, et pousse la vertu jusqu’à valoriser les déchets alimentaires de ses restaurants d’entreprise.

Chacun aura bien sûr son opinion sur chacun de ces engagements, mais ils ont le mérite d’être clairs et ancrés dans le réel.

En interne, confiance et horizontalité

Historiquement une entreprise s’appuie davantage sur la chaîne hiérarchique et les processus de commande et de contrôle que sur la confiance entre les salariés. C’est le principe de la récompense ou de la sanction qui génère (supposément) la performance.

L’entreprise reste un îlot de verticalité dans la société, une sorte de vestige de l’ancien monde, qui contraste avec l’horizontalité que le numérique a imposé avec de nouveaux modes de relation dans la sphère privée et sociale, également dans les entreprises “de nouvelle génération”.

Une dualité que l’on retrouve dans les travaux de Douglas McGregor (en 1969 !), qui oppose deux théories sur l’attitude de l’employé. Dans la théorie X, l’individu n’aime pas le travail, et génère de fait un fonctionnement sanction-récompense. Dans la version Y, il trouve de réelles satisfactions dans son travail, en a besoin pour se développer et se réaliser pleinement. Il cherche des responsabilités et souhaite qu’on l’associe aux buts de l’entreprise.

C’est la voie Y qu’a empruntée la MAIF : « L’entreprise, aujourd’hui pur objet de raison, doit reconnaître qu’elle est avant tout une communauté humaine. » écrit son directeur général.

Considérer la seule hiérarchie en mesure de prendre des décisions pertinentes est une source majeure d’inefficience. Le management par la confiance ne permet pas seulement de créer une dynamique dans l’entreprise, il augmente aussi l’intelligence collective. Il impose d’accepter de déléguer, de faire jouer le principe de subsidiarité pour que les décisions soient prises au niveau le plus décentralisé possible. Il ne s’agit en rien d’un renoncement au management : « Le management par la confiance est tout sauf une absence de management. » affirme Pascal Demurger.

« Avant j’appliquais des consignes, maintenant je cherche des solutions », déclare un gestionnaire de la MAIF pour confirmer.

Cette pratique de l’horizontalité se concrétise aussi dans l’échelle des rémunérations. L’écart est maintenu dans un rapport de 1 à 20, douze fois moins que dans le CAC 40. Quant à l’intéressement des salariés, son montant n’est pas proportionnel au salaire de base. Il est identique pour tous.

Relation client : l’obsession du long terme

Semer aujourd’hui pour récolter demain.

Dans la pratique commerciale, Pascal Demurger expose cette même relation de confiance, avec la qualité du service comme essentielle préoccupation. Les conseillers MAIF prennent 1,5 fois plus de temps que leurs concurrents pour traiter les dossiers sinistres. En interview sur France Inter au mois de juin 2019, Pascal Demurger n’a pas caché que lorsqu’il est arrivé en poste il y a 10 ans et constaté cet écart à la concurrence, son réflexe a été de chercher à y remédier. Il est rapidement revenu de cette logique de rendement.

Avec un taux de satisfaction qui augmente après les sinistres, la MAIF estime que l’attention investie est largement compensée par l’économie réalisée en prospection client : « Nous avons le turn-over de clients le plus faible du marché. Et nous en tirons les bénéfices : nous avons calculé que, chaque année, cela nous faisait économiser près de 100 millions d’euros en coûts d’acquisition de nouveaux assurés. ».

Dans cette même veine, le groupe n’applique aucune réduction commerciale ou autre attraction finalement payées par les assurés les plus fidèles. Les conseillers ne sont pas rémunérés à la signature de nouveaux contrats. Ils sont conseillers, pas vendeurs d’assurance.

Un rapport au client, dénommé sociétaire à la MAIF, qui est une plus-value supposée faire la différence avec la concurrence. Ne pas se battre sur des tarifs toujours à la baisse, d’autant que de nouveaux acteurs vont arriver sur le marché, GAFA en tête, qui risquent de casser les prix.

« Il nous faudra tout le capital de sympathie et d’attachement à la marque que seuls des engagements sincères pour les autres peuvent nourrir dans la durée. »

Première entreprise à mission de France

La MAIF est la première grande entreprise à avoir engagé un processus pour devenir une entreprise à mission, un statut qui vient d’être créé par la loi Pacte.

Concrètement, cela signifie que la raison d’être de l’entreprise va être inscrite dans les statuts, et qu’elle va dépasser les logiques économiques de son activité d’origine. Le groupe se fixe des missions sociétales, des engagements précis qui seront évalués, y compris par des organismes externes. Dans le même élan a été créé MAIF Transitions, un fonds dédié à la transition écologique et agricole.

L’entreprise est un citoyen

Le statut juridique d’entreprise à mission peut avoir des airs de symbole, parce qu’il n’est pour le moment pas contraignant. Mais ce symbole peut devenir une norme, si le principe est étendu à l’échelle européenne. De symbole il pourrait s’imposer comme référence commune, par rapport à laquelle une entreprise devrait se situer pour rester crédible aux yeux des consommateurs et usagers, et conserver ou obtenir leur adhésion. De même que les élus avec les électeurs. L’entreprise devient politique.

Il est aujourd’hui nécessaire de réunifier économie et démocratie, d’aligner leurs intérêts mutuels, non plus autour de la seule valeur de liberté, celle de s’exprimer, celle d’entreprendre, mais en leur donnant comme matrice commune la notion d’intérêt général. L’entreprise de demain se doit d’être un citoyen exemplaire.

N’appelle-t-on pas une entreprise une personne morale ?


Lecture du livre de Pascal Demurger “L’entreprise du XXIe siècle sera politique ou ne sera plus” par Luc Bretones, co-Organisateur de l’événement “The NextGen Enterprise Summit
et des trophées de l’entreprise de nouvelle génération “The NextGen Enterprise Awards”.

holaspirit-fr

Toute l’actualité d’holaspirit et nos articles dédiés à la thématique des organisations de nouvelle génération

holaspirit

Written by

Building the Next-Generation Enterprise Platform. https://www.holaspirit.com #leadership #futureofwork #teal #responsive organizations #orgdesign.

holaspirit-fr

Toute l’actualité d’holaspirit et nos articles dédiés à la thématique des organisations de nouvelle génération

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade