REPORTAGE : Au royaume du Spoil
Peu de gens osent s’y aventurer : notre envoyé spécial y est allé.

Effet de mode ou véritable mouvement, l’art du spoil connait, depuis l’essor des réseaux sociaux, un succès spectaculaire !
Si vous faites partie de ceux qui ont appris la mort de Ned Stark sur Twitter, ou qui ont découvert la fin de Breaking Bad à cause de leurs amis, ce reportage est fait pour vous.
Jean-François Kévin a 18 ans quand, un samedi matin, il réalise son premier spoil. Nous sommes en 2005. Le jeune JFK assiste à l’avant première française de Star Wars : La revanche des Siths. Ayant vu la première trilogie, il crie avant la fin du film « Annakin est Dark Vador ! ». S’ensuivra alors une pléiade de plaintes de la part des centaines de spectateurs frustrés…
10 ans — et une entreprise cotée en bourse — plus tard Jean-François se souvient :
« C’était un moment très intense, les gens ne comprenaient pas ce que je venais de faire… Ce que j’avais créé ! ».
Durant 10 ans, le jeune homme, qui n’hésite pas à se qualifier d’artiste, est devenu le pionnier français (puis européen) du spoil. Le principe : dévoiler la fin d’une œuvre cinématographique, télévisuelle ou autre, à un public non averti !
Quand on lui demande ce qu’il ressort de ce moment, il explique :
« On ressent un sentiment de puissance face à ces gens qui comprennent qu’ils viennent de se faire gâcher le film ou la série qu’ils regardaient ! C’est une forme de jouissance extrême ».
JFK a très vite compris la place des réseaux sociaux dans la communication, et ce depuis la création de Twitter. Il témoigne :
« En fait, à l’origine je me suis inscrit sur Twitter en 2006 pour pouvoir espionner ma copine… Enfin bref, ça a rapidement évolué et j’ai vite compris,en voyant l’engouement des gens, comment je pouvait m’en servir ».
L’homme, âgé alors de 20 ans, fonde en 2007 SPA (Spoil. Particulièrement. Abject.), une entreprise qui a pour but de spoiler le Monde.
« Je m’étais fixé un objectif de 10 millions de personnes, mais le chiffre a rapidement été revu à la hausse. D’ici 2016, on devrait avoir spoilé au minimum 1,5 milliards de personne ! Parmi lesquelles, plus de 700 millions auront — par revanche — spoilé leur entourage ! »

Mais comment fonctionne l’entreprise ? Nous avons demandé à Frank Soulébois, employé de SPA, de nous en dire plus :
« Le principe est de faire en sorte que les gens se fassent spoiler inconsciemment ! Nous agissons dans ce sens sur tous les médias possibles (des réseaux sociaux aux affichages publicitaires jusqu’à la télévision). Dès qu’un élément spoilable paraît intéressant, BAM, on envoie la sauce ! ».
« Le principal enjeu est de trouver des éléments spoilables ! »
Et c’est là que la chose devient intéressante.
« Je regarde des séries et films illégalement dès que je peux, et avant leur sortie ! » nous confie une source anonyme de l’entreprise.
Lorsque l’on confronte JFK à ces propos, il nous répond mal à l’aise qu’« il faut bien trouver des spoils pour que ça marche », avant de corriger :
« Mais la plupart du temps, le contenu que l’on spoile est déjà sorti, seulement les gens ne l’ont pas encore vu. Tenez, prenez le dernier épisode de Game of Thrones (ndlr : 63,7% de l’activité de l’entreprise entre avril et juin). Il est sorti dans la nuit du dimanche au lundi, et donc dès le lundi 8h BAM on spoile ! »
JFK évoque aussi, indéniablement, le cas du cinéma.
« On a rapidement arrêté de spoiler les films en cours de diffusion, car les majors nous faisaient procès sur procès. Sauf pour Jurassic World. Parce que Bryce Dallas Howard qui court en talons devant un T-Rex c’était trop risible. Du coup, on spoile des films déjà sortis et cultes. Si le “Jack meurt à la fin de Titanic” fonctionne encore très bien, nos plus gros scores restent à propos des films qui possèdent un twist-final. Le “Tyler Durden est *****” dans Fight Club, ou “Keyzer Söze est *****” dans Usual Suspect sans parler du “Bruce Willis est *****” dans Le 6ème Sens sont des valeurs sûres ».
Il ajoute, un sourire aux lèvres :
« Et on en a un de prévu pour un gros film en fin d’année… Si je vous dis “Luke est finalement le méchant “, vous comprenez ? »
Jean-François nous parle aussi d’un nouveau genre de clients :
« Ils sont très différents de ce que j’ai connu jusque là. Ils veulent le spoil, pour pouvoir frimer le lundi matin à la machine à café avec leurs collègues. Parfois, ils ne regardent même pas la série ! C’est embêtant car du coup, il n’y a plus ce plaisir de spoiler. Ce sentiment qui m’a rendu accro à cette drogue ! »

Enfin, pour nous expliquer l’arrivée de SPA en bourse, Kevin aborde son gros coup qui les a propulsés dans la cour des grands :
« C’est Paul, mon ami et vice-président de SPA, qui en a eu l’idée. Il s’est dit : “Et si on faisait un spoil tellement gros que le public n’aurait pas la possibilité de l’éviter ?”. Et c’est ainsi que nous nous sommes associés à une chaîne de télévision qui diffusait 2 séries de super-héros. »
Effectivement, le coup a fait beaucoup parler de nous. La chaîne de télévision en question a décidé de diffuser la 1ère saison de The Flash, série dont l’intrigue est liée à la 3ème saison de Arrow, et à la suite de la 2nde série de cette dernière ! Ainsi, les téléspectateurs qui regardent les deux séries (vous suivez toujours ?) se font littéralement spoiler l’avenir de leurs héros. « Un coup de maître » selon JFK.
À peine l’interview terminée que le téléphone sonne déjà, preuve incontestable du pouvoir grandissant qu’a le spoil sur le monde artistique. Le spoil n’est donc pas prêt de mourir.
- Simon Bastille