Quand la foodtech veut tuer l’épicier du coin

Au fil de nos recherches, je suis tombée sur ce riche article d’Uzbek & Rica :

Je trouve le sujet intéressant et très, très actuel. Il interroge encore une fois notre penchant pour une course perpétuelle à la technologie (ce fameux “progrès” qu’on ne définit jamais mais vers lequel il faudrait tendre), technologie visant à nous apporter toujours plus de confort et de praticité dans notre quotidien. Au détriment de quoi ?

Dans son article, Uzbek & Rica retrace l’histoire des commerces de proximité. Arabe du coin en France, convenience store et bodegas aux US, konbini au Japon : ces “dépanneurs de l’ordinaire” sont une source familière de lumière et de nourriture dans la nuit, souvent créateurs de lien social dans des quartiers que les supermarchés ont déserté pour s’étaler en banlieue.

En France, nombre de ces commerces ont été repris par des familles issues de l’immigration (Afrique du Nord).
Idem aux US, où les “bodegas” tenues par des familles latino sont un vecteur d’intégration économique et sociale.
Les “konbini” japonais ne ferment jamais, les habitants s’y croisent de jour comme de nuit.

Ce qui est intéressant, c’est la suite.

C’est d’abord comment les grandes chaînes de distribution ont répliqué le succès de ces petits formats de ville. En France, Monop’daily, Carrefour City, U Express ont fleuri, opposant déjà l’épicerie incarnée, humaine, familiale, s’adaptant aux besoins de ses clients… à une offre de mini-supérette standardisée.

Puis, les GAFA et startups tech ont flairé le bon filon, et c’est là que ça se tend. Chacune de leurs idées nous pose question, dans le cadre de notre projet.

Et si demain, on consommait de la nourriture en streaming ? Au clic, à la demande, sans effort. Amazon a lancé Fresh Pickup à Seattle, un drive de produits frais qui promet un process quasi instantané (récupération possible 15min après commande) et indolore pour le client (reconnaissance automatique de la plaque d’immatriculation et chargement du coffre sans descendre de la voiture).

Même plus besoin de se casser le dos soi-même, merci Amazon.

Le tout m’évoque un tapis virtuel géant, déversant des produits anonymes et sans origine dans ces centres de retrait automatisés, où les citadins s’arrêteraient quelques minutes entre bureau et domicile pour retirer leur ration quotidienne. A quand l’abonnement alimentaire renouvelé automatiquement ?

Et si demain, on oubliait même de payer sa nourriture ? Chaud sur sa lancée, Amazon teste aussi son concept Amazon Go à Seattle (décidément ville du turfu), un mini-store qui permet au client de check-in avec son smartphone NFC et de quitter le magasin sans passer par une caisse, ses achats étant automatiquement reconnus par les portiques de sortie (avec une techno similaire à la RFID sans doute) et facturés sur son compte Amazon. Invisible, instantané.

Thanks again Amazon, j’avais PAS DU TOUT envie de parler à un caissier aujourd’hui.

Et si demain, la data décidait à notre place de ce qu’on mange ? C’est l’idée de 7-Eleven (pas une startup mais un groupe leader de distribution implanté dans 18 pays dont le Japon), qui utilise la data science pour savoir en temps réel qui (sexe, tranche d’âge) achète quoi (code-barre du produit) dans ses konbinis, pour adapter l’approvisionnement des rayons en temps réel. Résultat, aucun konbini ne propose la même offre de plats préparés: dans un quartier fréquenté par des personnes âgées, les plats auront tendance à être sans sel, allégés, faciles à mâcher.

Dis-moi qui tu es, et je choisirai pour toi ce que tu mangeras.

Bon, et j’ai gardé le plus lourd pour la fin, dernière polémique foodtech en date : Bodega, aka “la startup qui veut tuer les épiceries”, veut installer dans chaque hall d’immeuble ou salle de gym des petites box remplies d’aliments non périssables, qu’on peut déverrouiller et payer avec son smartphone. Le lancement a été un calvaire pour les deux fondateurs, ex-Googlers, accusés par une bonne partie d’Internet d’anti-socialisme et de cynisme pur (jusqu’à leur nom et logo en forme de chat, clins d’oeil directs aux mêmes bodegas qu’elle prétend supplanter).

Amazon, 7-Eleven, Bodega… trois exemples qui sous motif d’améliorer le quotidien (en le rendant plus pratique), mettent le consommateur toujours plus à distance de son alimentation. Je gagne du temps, je fais moins d’efforts, mais en contrepartie je choisis moins mes produits, je les connais moins (aspect, qualité, origine, prix…), je suis moins en contact avec les produits, je fais moins moi-même, j’ai aussi moins d’occasions d’en parler ou de demander conseil.

Je trouve intéressante cette notion de délégation du geste à laquelle la technologie nous habitue, et ses conséquences. Car qui délègue le geste, délègue logiquement son choix, son pouvoir de décision. Et ses connaissances… et sa conscience ?

Le chat de Bodega devient alors un hologramme trompeur, une fausse madeleine de Proust évoquant les fidèles compagnons des tenanciers latinos. Une patte sur la caisse, l’autre fermant la porte.
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