Décennie de l’eau : état d’urgence (partie 1)

Article original : Isabel Beurois

Traduit par Sarah Jamin

Face à une population croissante et au réchauffement climatique, la question de l’eau menace de devenir une crise internationale. En niant les réalités du réchauffement climatique, les dirigeants mondiaux ont ensemble évité la question, ou ont échoué à lui accorder l’attention qu’elle mérite. Cependant, la situation est en train de changer. Au cours de conférences, de sommets sur le climat, de manifestations dans le monde entier, des étudiant.e.s et des scientifiques exigent une action internationale. Lors de la dernière semaine d’août 2020, la Semaine Internationale de l’Eau sera organisée par un ensemble d’expert.e.s de l’Institut International de l’Eau de Stockholm. Elle sensibilisera aux problèmes de l’eau et créera des objectifs internationaux ainsi que des solutions pour y remédier. On estime que 127 pays et 1196 organisations devraient y participer. De la même manière, des étudiant.e.s du monde entier se regrouperont pour débattre sur les questions de l’eau, à la manière des Nations-Unies, à l’occasion d’ILYMUN ; une conférence annuelle organisée pour des étudiant.e.s, par des étudiant.e.s. Au cours de la conférence, des débats sur les questions de l’eau seront organisés avec les comités suivants : le Conseil de sécurité, le Conseil de sécurité historique, la Commission de la science et de la technologie, l’Organisation mondiale de la santé, le Programme des Nations Unies pour l’environnement, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), la commission des Droits de l’Homme, Comité spécial de la décolonisation, l’Assemblée sur le Plan d’action, la Cour internationale de justice, la Conférence spéciale : accent sur les îles, les Conférences de la jeunesse et, naturellement, l’Assemblée générale. Cet article présente les principales questions relatives à l’eau qui seront abordées au cours de la conférence ILYMUN.

L’EAU : PÉNURIE ET ACCESSIBILITÉ

L’eau et sa relation avec le développement durable humain est un problème qui se pose depuis des décennies. En effet, dans de nombreux pays, l’accessibilité à l’eau n’est pas garantie. Qu’il s’agisse celle des puits, égouts ou des salles de bain, des populations entières luttent encore pour avoir accès à l’eau dont elles ont besoin pour survivre. Ces problèmes résultent principalement d’un manque de financement du gouvernement dans les zones rurales, sous des régimes parfois corrompus ou endettés. Par exemple, prenons le Kenya, un pays à faible revenu (PFR).

En moyenne, les femmes passeraient 4,5 heures par semaine à aller chercher de l’eau. Il s’agit non seulement d’une perte de temps et donc d’argent, car les femmes ne peuvent pas travailler tout en transportant de l’eau, mais cela crée également des inégalités de genre, car les femmes et les jeunes filles manquent des opportunités scolaires et professionnelles, conservant ainsi un système économique patriarcal dans lequel les pays les plus pauvres perdent du capital car la moitié du potentiel de leur population n’est pas utilisée. En effet, selon l’Organisation mondiale de la santé, chaque dollar investi dans les systèmes d’accès à l’eau et d’assainissement rapporte en moyenne quatre dollars en termes d’augmentation de la productivité. Dans le monde, 780 millions de personnes n’ont pas accès à une source d’eau améliorée, et on estime que 2,5 milliards de personnes (plus de 35 % de la population mondiale) n’ont pas accès à un assainissement amélioré (terme utilisé par l’UNICEF et l’OMS pour classer les types ou les niveaux d’assainissement à des fins de surveillance). Ces problèmes ont tendance à prévaloir dans les pays du sud-est. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé et l’UNICEF, les régions où l’accès à un assainissement amélioré était le plus faible en 2006 étaient l’Afrique subsaharienne (31 %), l’Asie du Sud (33 %) et l’Asie de l’Est (65 %). Par conséquent, ces régions présentent des niveaux élevés d’inégalité de genre. Selon le Programme de développement des Nations Unies, l’Asie du sud a un indice d’inégalité de genre de 0,0515 et l’Afrique subsaharienne, contre celui 0.270 pour l’Europe et l’Asie centrale. Nous pouvons donc conclure que l’accessibilité à l’eau est essentielle pour assurer le développement de tous les pays, en particulier des pays à faible revenu (PFR).

Cependant, le manque d’eau et l’inégalité d’accès sont aussi présents dans les pays riches en eau douce. Par exemple, les communautés marginalisées des Premières Nations n’ont pas de financement de leur gouvernement pour l’eau courante et la plomberie, deux éléments essentiels à la modernisation et au développement de la population. Ces injustices en matière d’eau sont même présentes dans les pays à revenu élevé (PRE) comme le Canada, qui possède 20% de l’eau douce du monde ! Le Canada se place souvent parmi les meilleurs pays du monde où il fait bon vivre selon les Nations Unies ; en revanche, les inégalités en matière d’accès à l’eau persistent depuis des décennies. Un rapport de l’ONU de 2014 a décrit la situation de l’eau dans les réserves des Premières Nations comme

« inquiétante » et a suggéré que plus de la moitié des systèmes d’eau présentait un risque pour les communautés. L’an dernier, le Canada a émis 156 avis concernant l’eau potable touchant 110 communautés des Premières Nations, dont bon nombre sont récurrents ou permanents. Certains sont en vigueur depuis plus de 20 ans, selon le Conseil des Canadiens, une association d’action sociale. En juin 2016, Human Rights Watch a publié un rapport qui montrait que le gouvernement canadien n’avait pas respecté une série d’obligations internationales en matière de droits humains envers les peuples et les communautés des Premières Nations de l’Ontario, en raison de son inaction face à la grave crise de l’eau. La communauté des Premières Nations en question est située dans la région prospère du sud de l’Ontario, à 90 minutes de Toronto, la plus grande et plus riche ville du Canada. Quatre-vingt-dix pour-cent des maisons dans cette communauté ne sont pas connectées à une station d’approvisionnement, affirme Michael Montour, directeur des travaux public des Six Nations. Certaines n’ont pas d’eau du tout. D’autres ont accès à l’eau, mais elle est trop polluée pour la boire. Les Six Nations n’est pas la seule communauté des Premières Nations au Canada qui est victime d’une crise d’eau. En 2019, plus de 50 communautés autochtones ont reçu des avis à l’eau à long terme concernant l’eau bouillante, ce qui signifie que plus de 63 000 personnes n’ont pas eu d’eau potable du robinet au cours des deux dernières années, et certaines depuis des décennies. Certaines communautés autochtones, comme celle des Six Nations, ont une station d’approvisionnement en eau mais pas de plomberie. Le manque d’eau a causé à de nombreux problèmes de santé, dont l’hépatite A, la gastro entérite, la giardia lamblia

(« giardiase »), la gale, la teigne et l’acné. Alors que ces communautés souffrent de manque d’eau et de problèmes de santé et d’assainissement, l’entreprise de boissons Nestlé extrait quotidiennement des millions de litres d’eau à des coûts négligeables, des terres visées par le traité des Six nations, sans leur accord. C’est presque incroyable qu’au Canada, un pays avec une immense population et qui héberge 60% des plus grands lacs du monde et un cinquième des ressources d’eau douce du monde, il puisse y avoir un manque d’eau potable. L’approvisionnement du Canada en a fait une destination attrayante pour des entreprises d’eau telles qu’Aquafina et Dasani pour pomper et mettre en bouteille l’eau douce abondante. Le budget fédéral de 2016 comptait 1,8 milliards de dollars pour résoudre la crise d’ici 2020, ainsi que des investissements dans l’infrastructure, l’exploitation et la gestion de l’eau des Premières Nations. Le budget alloué par Justin Trudeau en 2018 proposait d’investir 172,6 millions de dollars supplémentaires, sur une période de trois ans, en commençant au début de l’année 2018/2019, pour améliorer l’accès à une eau potable et sûre dans les réserves et d’accélérer le rythme de construction et de rénovation des systèmes d’eau concernés. Cependant, le manque de couverture médiatique internationale a davantage marginalisé ces communautés et leurs combats. Les communautés autochtones ont également été victimes de construction d’immenses barrages dans le monde entier.

Les barrages permettent l’appropriation des ressources des populations rurales à faible consommation d’eau et le détournement des bénéfices vers des populations urbaines à forte consommation d’eau, plus visibles politiquement. Ce transfert ou cette redistribution des ressources est réalisée sans l’accord des populations à faible consommation d’eau et est justifiée par le besoin présent ou le développement urbain. De telles constructions entraînent des déplacements de populations autochtones, brisant ainsi leurs liens avec la terre et leur sens de la communauté. Les dommages collatéraux des déplacements sont conséquents car ils nuisent à la dynamique socio-économique des communautés et les obligent à abandonner leur mode de vie.

En outre, même ceux.lles qui ont accès à l’eau n’ont pas la garantie de sa qualité ni de sa potabilité. De nombreux PFR luttent encore contre des problèmes d’assainissement, de purification, de pollution et de sécurité contre les maladies de l’eau. La Banque Mondiale estime qu’en Inde, 21% des maladies transmissibles présentes dans le pays sont liées à une eau insalubre et au manque de pratiques d’hygiène efficaces. Rien qu’en Inde, plus de 500 enfants agé.e.s de moins de cinq ans meurent de la diarrhée chaque jour. Mais de telles crises peuvent également se produire dans des PRE tels que les États-Unis. En avril 2014, dans la ville de Flint, la réserve d’eau du Michigan a été changée du système de Détroit à la rivière de Flint, dans le but de réduire les coûts d’approvisionnement en eau. Cette nouvelle eau était fortement corrosive, et les fonctionnaires de la ville et de l’état ne l’ont pas traitée correctement, enfreignant ainsi la loi fédérale et obligeant des milliers de foyers à boire et à utiliser de l’eau contaminée par le plomb. Par conséquent, on comptait d’innombrables problèmes de santé à cause de l’empoisonnement au plomb, des problèmes qui affectaient le coeur, les reins, les nerfs et entraînaient la perte de cheveux. Les enfants qui avaient été exposé.e.s à cette eau ont souffert de problèmes de santé supplémentaires tels que des troubles cognitifs, des troubles du comportement, des problèmes auditifs et un retard dans la puberté. Après de nombreux procès et l’inaction du gouvernement, un état d’urgence fédéral a été déclaré en janvier 2016 et les habitants de Flint ont reçu l’instruction de n’utiliser que de l’eau en bouteille ou filtrée pour boire, cuisiner, nettoyer et se laver. Cette mesure a aggravé le déficit économique de la ville, car elle est coûteuse et n’est pas accessible à tou.te.s. De plus, cela a encouragé l’usage unique du plastique, ce qui a davantage endommagé l’environnement. À ce jour, la ville de Flint n’a pas accès à l’eau potable courante. De toute évidence, dans les PFR comme dans les PFH, la fiabilité de l’eau dépend de l’action gouvernementale et les solutions doivent donc être mises en œuvre collectivement.

La surconsommation est un autre problème qui affecte l’approvisionnement en eau. C’est un problème dans les PRE, particulièrement aux États-Unis. En effet, un.e état-unien.ne moyen.ne consomme de 100 à 175 gallons (de 378 à 662 litres, environ) d’eau par jour, alors que la moyenne mondiale par personne est de 80 à 100 gallons (de 302 à 378 litres). Une famille états-unienne moyenne utilise 1304 litres d’eau par jour, alors qu’une famille africaine moyenne utilise seulement 22 litres d’eau par jour. Les PRE utilisent plus d’eau (pour des usages non nécessaires) que les PFR. Il existe également une divergence entre les zones urbaines et rurales. Cependant, cette utilisation domestique importante représente seulement 8% de l’utilisation de l’eau du pays : 33% est utilisée pour l’agriculture et 59% pour l’industrie. En effet, dans ces pays plus riches, de nombreuses entreprises gaspillent l’eau, la polluent, privilégiant le profit sur l’environnement. Cette surconsommation de l’eau n’est pas toujours facile pour nous, c’est ce que les scientifiques appellent « Eau virtuelle ». L’eau virtuelle est la quantité d’eau que nous utilisons sans que cela soit visible pour nous. Elle est cachée dans les produits que nous achetons, particulièrement dans la nourriture que nous consommons. Le concept d’eau virtuelle a d’abord été exploré par le professeur Tony Allan, qui a essayé de nous donner une estimation de l’eau nécessaire pour garantir des conditions confortables. Effectivement, c’est dans les PRE que l’eau virtuelle crée un impact considérable sur l’approvisionnement en eau, car l’économie de ces pays permet à leur population d’avoir une alimentation plus coûteuse et plus carnivore. Selon Sciencemag, l’élevage occupe 83% des terres agricoles du monde, mais ne fournit seulement 18% de nos calories. En effet, certaines alimentations nécessitent de grandes quantités d’eau : le boeuf a besoin 10,19 litres d’eau par kilocalorie, alors que les légumes ont seulement besoin de 1,34 litres. Environ deux fois plus de terres sont utilisées pour le pâturage dans le monde que pour la production agricole, mais ces pâturages ne fournissent que 1,2 % des protéines que nous consommons. Le véganisme n’est pas nécessairement la solution idéale, tant sur le plan culturel que sur le plan économique, car elle n’est pas accessible à tou.te.s. En revanche, la tendance des populations à surconsommer des produits animaux a eu des effets dévastateurs sur l’approvisionnement mondial en eau. Aux États-Unis, par exemple, la plupart des habitant.e.s consomment plus de 1,5 fois les besoins quotidiens moyens en protéines. À l’échelle mondiale, on estime que 27% de « l’empreinte » sur l’eau de l’humanité est imputable à la production de viande et de produits laitiers, ce qui rend la pénurie d’eau et le manque d’accès à l’eau douce beaucoup plus fréquents dans les communautés défavorisées.

Isabel Beurois, rédactrice en cheffe

ILYMUN 2020 THEME : Water, a Thirst for Change

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