Otto van Schrieck — Nature morte avec insectes et amphibiens (1662, detail)

Répondre à l’impensable

Notre réaction aux attentats ne doit pas être uniquement sécuritaire.

(Article rédigé deux jours après les attentats.)

C’est en temps de crise que les hommes montrent leur vrai visage. Cette vieille maxime vaut sans doute aussi, dans une moindre mesure, pour nos Etats. A la lumière des derniers évènements, on peut donc supposer que notre Etat se montre actuellement sous son jour le plus cru et le plus honnête. Il semble donc intéressant de se pencher sur ce tableau, et d’examiner si nous nous reconnaissons dans ce que nous voyons — si ce que nous voyons nous plaît.

Nous ne sommes pas les premiers, ni les derniers, à voir notre population civile frappée par le meurtre de masse. Il n’y a pas besoin de se cantonner aux évènements récents, aux multiples autres attentats de ces dernières années, commis pour des motifs similaires. L’attentat est un événement fréquent, et souvent aussi, il touche au but, il frappe les esprits de manière profonde et indélébile : voir l’attentat du métro de Tokyo, celui du métro de Londres. Si l’on considère quelques uns de ces cas historiques, on remarque que plus l’impact de ces meurtres sur l’identité collective a été important, plus la réaction qui a suivi a été profonde, et caractéristique de l’identité en question. Cela vaut tant du point de vue individuel que du point de vue collectif, celui justement de l’Etat. Très clairement, il nous appartient, dans les mois et les années qui suivent, de déterminer la façon dont on voudra que le monde nous perçoive.

Si l’on essaie d’extrapoler à partir des quelques réactions que nous avons vues jusqu’ici, on peut sans doute s’attendre à beaucoup entendre le mot « sécurité » au cours des prochains mois. Ce mot est un mot dangereux. Ou plutôt, la façon de penser qui amène une personne à gonfler son discours avec ce mot est une façon de penser dangereuse. La définition même du terrorisme fait qu’il n’est pas possible d’assurer un risque zéro pour les populations civiles, le terrorisme mobilisant surtout de petites cellules lâchement reliées entre elles, ou bien des individus instables et isolés. Plus exactement, il existe un seuil de risque au-dessus duquel la poursuite de toute politique sécuritaire n’apporte plus que des bénéfices minimes en termes d’arrestations et de collecte d’informations utiles, tout en conduisant à une contraction inacceptable des libertés individuelles. En d’autres mots, au delà de cette limite, les sacrifices moraux que nous sommes amenés à faire au nom de la sécurité ne sont plus contrebalancés par une amélioration suffisante des conditions de sûreté des citoyens. Il est extrêmement important de réfléchir à l’existence de cette limite et à la façon dont nous voulons la définir. Nous sommes tous, à des niveaux différents, au courant de son existence, la preuve en est que nous sommes capables de la voir franchie ailleurs que chez nous. En Egypte par exemple, où une dictature militaire a pu s’emparer du pouvoir avec l’appui du peuple, en utilisant l’argument sécuritaire et la peur du terrorisme, cette limite a clairement été franchie. Les violations des droits fondamentaux de l’homme se produisent à présent dans ce pays de façon quotidienne, elles sont devenues des événements banals de la vie de tous les jours. Aurons-nous une réponse de type égyptien à cette crise ? Cela dépend entièrement de notre comportement. Des mesures extrêmement radicales, comme le rétablissement des contrôles aux frontières et la déclaration de l’état d’urgence, ont été prises dans les heures mêmes qui ont suivi les évènements. Si ces décisions répondent à de véritables considérations stratégiques mûrement réfléchies et adaptées au cas en présence, ces mesures peuvent être légitimes. Si elles ont été prises dans le but de donner une certaine impression d’efficacité à la population, il s’agit là d’un premier pas extrêmement préoccupant dans une direction qui ne peut être que mauvaise. « Au moins, ils font ça pour nous », dira-t-on. C’est se contenter de bien peu. La seule quantité que ce genre d’action fournit aux citoyens est une quantité verbale, des mots rassurants et un espoir mal placé. Il est important de rappeler à nos dirigeants que nous sommes des adultes en pleine possession de nos facultés (nous l’oublions parfois nous mêmes, semble-t-il), et que de tels artifices ne sont pas seulement maladroits et inefficaces, ils sont insultants. Il nous appartient, à nous, de leur rappeler qu’une simple réponse populiste ne peut pas être suffisante.

Il est absurde de rendre nos dirigeants responsables du populisme. Le seul et unique responsable du populisme est le peuple lui-même, c’est à dire moi, vous, nous tous ensemble. Le fonctionnement actuel des institutions implémente, de façon parfois imparfaite, une certaine variante de la loi de l’offre et de la demande. Beaucoup de voix, la mienne y compris, se sont élevées pour dénoncer le peu de cran, de vision et de détermination de nos hommes politiques, cette désespérante obsession des sondages qui les pousse à plier devant la moindre des indignations populaires. Tout aussi regrettable qu’il soit, ce comportement n’en confirme pas moins que le caractère erratique et superficiel des décisions de nos dirigeants est une réflexion plus ou moins exacte de notre propre misère intellectuelle et morale. Autrement dit, on a les dirigeants qu’on mérite.

On entendra sans doute aussi beaucoup le mot « défense » et ses associés la « protection » et l’ « offensive ». On entend déjà le mot guerre. Critiquer des mots isolés est souvent injustifié, car dans un discours la phrase est plus importante que le mot, et l’argument plus encore que la phrase. Mais le mot guerre, tout le champ lexical belliqueux que l’on voit apparaître dans le discours politique, est dérangeant. Une guerre, puisqu’il faut le mentionner, est un effort dirigé contre un ennemi clair et tangible, un Etat. Une offensive fait partie d’une guerre, elle vise à détruire une position ennemie, un bastion. Et c’est là que le bât blesse. L’utilisation récente de ce vocabulaire guerrier met toute son insistance sur le fait de se battre, sans forcément prendre le temps de définir précisément contre quoi l’on se bat. N’en déplaise à ceux (y compris ses membres) qui voudraient faire de cet ennemi un Etat organisé, ce n’est pas le cas. En dépit de ses particularités, elle partage avec les autres organisations de ce type une structure non-monolithique, décentralisée. Sur son terrain d’action privilégié règne certes une hiérarchie extrêmement rigide et bien structurée, mais ce n’est pas le cas de ses prétendument nombreuses antennes sur notre sol. Si l’on est en présence d’un ennemi clair et complet, on peut le visualiser comme un animal, ou un être humain. On peut lui couper la tête pour s’en débarrasser, ou lui couper les jambes pour l’immobiliser. Mais si l’on veut faire une comparaison plus adéquate avec le monde vivant, une organisation telle que celle à laquelle nous avons affaire se compare bien plus à un champignon. Un champignon, même si la part que l’on connaît le plus est exposée, se propage essentiellement sous le sol. Il le fait parfois sur des hectares entiers, en tissant des réseaux complexes, souvent lâches, de mycélium. Même s’il existe un endroit où le mycélium est particulièrement dense, celui d’où la prolifération s’est originellement développée, bombarder ou détruire cette parcelle ne suffit pas à détruire l’organisme entier. Plus, ce mode de réponse détruit de façon indéterminée tout ce qui se trouve à cet endroit, sans tenir compte des dégâts collatéraux.

Le meilleur moyen de se débarrasser d’une créature de ce type est appelé en horticulture un moyen systémique. Une infection, un virus, un produit chimique qui s’attaque aux éléments constitutifs de l’organisme et qui s’y propage sont des exemples de tels moyens. Dans les organisations humaines, les produits systémiques sont des discours, des émotions. La peur, par exemple, est un produit systémique. C’est celui dont cette menace-ci nous a infectés et celui avec lequel il voudrait nous détruire. Mais il est peu probable que nous arrivions, nous, à l’effrayer en retour d’une quelconque manière que ce soit. La civilisation occidentale dans son ensemble a perdu la capacité à susciter l’effroi, tout au plus parvenons-nous, avec notre technologie et notre érudition, à impressionner. Ce texte, par exemple, n’est pas effrayant : il est raisonné. Cette raison, ce sens critique, est l’un des poisons les plus puissants d’une communauté basée sur la violence et le communautarisme. Ce poison, contrairement à d’autres, ne coûte qu’un peu d’effort, et c’est un poison que nous devrions utiliser sans pitié aucune.

Un autre moyen systémique d’éradiquer une menace de ce type est de s’intéresser à sa biologie : comme tout organisme complexe, elle a besoin d’un substrat pour se développer. Ce substrat, ce sont notre culture, nos marchés, nos cerveaux, à nous les hommes et les femmes du monde civilisé. Ce sont les cerveaux aux défenses affaiblies des volontaires qu’il convertit à sa cause. C’est aussi la peur qu’il y fait régner. Vaincre cette peur, rendre nos esprits résistants à la fois aux discours lénifiants et simplistes de nos amis, de nos gouvernants, et à la propagande religieuse qui prétend libérer des existences mais les enferme dans un radicalisme sans issue. Réaliser ce fait, c’est faire un travail sur nous-mêmes, c’est s’impliquer dans la lutte. Cela signifie aussi, sans doute, renoncer à notre propre sécurité, à notre confort intellectuel au moins. Mais être libre, nous l’avons oublié, comporte bien des risques. Et ce n’est qu’en les prenant que nous pourrons découvrir à nouveau la signification de l’idée de liberté.

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