Charlotte Dennery : “Réformer le permis de conduire”

Mercredi 30 novembre, à l’invitation de l’Institut de l’entreprise, 12 intervenants de la société civile se sont rêvés l’espace d’un instant dans la peau du prochain Président de la République. Charlotte Dennery, Administratrice Directrice Générale de BNP Paribas Leasing Solutions, faisait partie de ceux-là. Son projet ? Réformer en profondeur le permis de conduire. Nous vous proposons de revivre son discours.

Il y a encore quelques années, si vous aviez la chance de trouver un taxi, le soir après une sortie, vous pouviez avoir la certitude de monter dans un taxi à l’hygiène douteuse, avec une vague odeur de tabac froid, et surtout un conducteur peu aimable qui refusait bien sûr la carte bleue.

Et cela vous paraissait normal !

Et puis les VTC sont arrivés et ce système, parfaitement insupportable, a volé en éclat.

En France, il existe d’autres systèmes, totalement absurdes et inefficaces mais nous ne les voyons plus. Ce soir, je voudrais vous parler du permis de conduire.

Le permis de conduire est un concentré de nombreux maux français : idéologie, bureaucratie, complexité, oligopole.


Chaque année, environ 750 000 jeunes atteignent leur majorité et cherchent à passer le permis de conduire. Or, à beaucoup d’égards, le permis est plus compliqué à obtenir que le bac.

Alors que la scolarité en France est totalement gratuite, le coût du permis de conduire s’établit au minimum à 1 500 euros par personne, plus cher encore si l’on habite Paris. Cela représente tout de même plus de 1 milliard d’euros par an de pouvoir d’achat pour les ménages qui pourraient être mieux utilisés.

Faute d’avoir un nombre suffisant d’inspecteurs du permis de conduire, le temps d’attente moyen pour passer l’épreuve pratique est, à Paris, d’au moins trois mois. Si vous échouez, il vous faudra attendre 7 mois de plus en moyenne pour être inscrit à nouveau à l’épreuve. Et bien sûr, il vous faudra repayer des cours entre temps et l’addition va s’alourdir. Je sens que cela vous parle !

Le contenu de l’examen est devenu d’année en année toujours plus obèse. Juste un petit test pour savoir si vous seriez reçu aujourd’hui à l’épreuve théorique.

1. Savez vous ce qu’est une ligne de dissuasion ? Non, je ne parle pas de nucléaire mais bien de sécurité routière !

2. Savez vous la distance de sécurité que vous devez absolument respecter lorsque vous doublez un cycliste ? 1,5 m sur une route de campagne mais seulement 1 m en ville.

3. Savez vous la distance pour vous arrêtez si vous conduisez à 110 km/h ? 66 m.

Et je ne parle pas des questions ambiguës, piégeuses que l’on retrouve dans les diapositives de l’épreuve théorique. Alors, les candidats bachotent pour apprendre tout par cœur et s’empressent de tout oublier dès que l’examen est passé. Pour l’épreuve pratique, vous devrez maintenant avoir conduit au minimum 20 heures mais, en pratique, c’est plutôt 40 heures et vous devrez savoir comment lire le trait d’une jauge, montrer le réservoir de liquide de refroidissement, monter une roue de secours.

Pourquoi en est-on arrivé là ?

Deux lobbies portent la responsabilité de cette lourdeur.

D’abord celui des auto-écoles, on en compte 50 000 en France.

La réglementation de l’enseignement de la conduite date de 1958, soit il y a près de 60 ans ! Elle a introduit le monopole des auto-écoles sur l’enseignement de la conduite et a prévu de lourdes peines d’amendes pour la pratique illégale de l’enseignement de la conduite. Par ailleurs, toute personne souhaitant enseigner doit être titulaire d’un certificat d’aptitude professionnelle. Enfin, pour exploiter un établissement d’enseignement, il faut obtenir préalablement un agrément délivré par le préfet.

On retrouve ici tout le centralisme et la bureaucratie à la française !

L’épreuve de code doit impérativement avoir lieu dans un centre agréé, moyennant rémunération du centre agréé. Et si vous voulez préparer votre code en candidat libre, vous n’aurez pas accès aux entraînements sur DVD ou internet : le Code Rousseau édite la banque de questions pour le compte de l’Etat, vend des entraînements mais les réserve aux auto-écoles et à leurs élèves.

Deuxième lobby : celui de la sécurité routière.

Il est exact que le nombre d’accidents sur la route a fortement décru depuis 40 ans : on est passé en France de 18.000 décès sur les routes en 1972 à 3 500 en 2015 alors même que le trafic routier a été multiplié par 2,4.

En revanche, il n’est absolument pas prouvé que cette amélioration soit liée à la difficulté de l’épreuve du permis de conduire. D’ailleurs, les statistiques concernant le nombre de décès sur la route par habitant sont bien meilleures en Allemagne et au Royaume Uni qu’en France alors même que l’examen est plus souple dans ces pays. On dénombre en 2010, 45 décès par million d’habitants en Allemagne, 31 au Royaume-Uni et 64 en France.

Alors que se passe t-il ? Le nombre de conducteurs sans permis n’a cessé d’augmenter au cours des dernières années. Bien qu’il n’y ait pas de statistiques officielles, on parle de 250 000 à 300 000 personnes conduisant sans permis. Et là pour le coup, cela se fait vraiment au détriment de la sécurité routière !

Alors, que faire ? Et bien regardons ce qui se fait chez nos voisins.

Prendre exemple sur nos voisins

De nombreux pays ont fait le choix d’alléger significativement l’épreuve et leurs statistiques montrent que cela n’a pas généré une augmentation des accidents de la route.

En Allemagne, les jeunes de 17 ans peuvent passer directement l’épreuve théorique en répondant sur internet à un questionnaire général et surtout en ayant libre accès à la banque de questions. C’est la même chose aux États-Unis.

La Belgique fait appel à des examinateurs privés agréés pour faire passer les épreuves pratiques plutôt qu’à des fonctionnaires. Et en Belgique, lorsque vous avez pris 20 h de cours, vous êtes obligés de conduire seul, de jour, pendant 3 à 18 mois avant de passer l’épreuve du permis de conduire pour bien vous entraîner.

Je ne propose pas la suppression pure et simple de l’examen du permis de conduire, car je considère qu’un minimum de connaissance des notions de sécurité routière s’impose à tous. Mais à l’heure de la voiture autonome et d’Uber, la question de la suppression totale pourrait se poser.

De manière plus pragmatique, je propose :

- de revoir l’épreuve pratique en autorisant les moniteurs à faire passer les tests. Pourquoi en effet ne pas se caler sur ce qui se fait dans les lycées : les professeurs font passer les oraux du Bac et bien, de même, les moniteurs pourraient faire passer l’épreuve pratique. Et, en cas de premier échec, j’autoriserais le candidat à conduire accompagné de n’importe quel conducteur expérimenté. Cela lui évitera, par manque de pratique, de perdre tout le bénéfice de la formation qu’il vient de recevoir.

- de remanier l’épreuve théorique : d’abord, il s’agit de rendre accessible à tous le code Rousseau et sa banque de questions. Le candidat doit être autorisé à passer son test en candidat libre quand il le souhaite et depuis n’importe quel ordinateur : les progrès de l’informatique le permettent et cela réduira drastiquement les coûts. Enfin , je reverrais la liste des questions pour retirer tous les pièges qui ne servent qu’à durcir l’examen.

Alors, vous pourriez vraiment vous dire après ma présentation, celle-ci elle a vraiment dû en baver pour obtenir son permis de conduire et elle a été traumatisée. Eh bien, même pas ! J’ai eu la chance d’obtenir mon permis de conduire dans un paquet bonus pendant mon service militaire : l’adjudant chef qui faisait passer le permis m’avait à la bonne et n’a pas été trop regardant. Moyennant quoi, après avoir seulement conduit une dizaine d’heures sur une méhari dans des petites routes de campagne, j’ai dû reprendre des cours à 30 ans pour ne plus être tétanisée à l’idée de conduire dans Paris.

On a vu au tout début qu’il était possible de casser des monopoles. Et bien de même, je souhaite réformer en profondeur l’examen du permis afin d’en réduire les coûts et de diminuer les délais d’obtention. On évitera ainsi la conduite sans permis de conduire et on facilitera l’accès des jeunes au marché du travail en leur donnant les clés de la mobilité.


Ancienne élève de l’Ecole Polytechnique (X85) et de l’ENSAE, Charlotte Dennery a passé les premières années de sa carrière comme Haut Fonctionnaire au Ministère de l’Économie, des Finances et du Budget. Elle a ensuite rejoint le Groupe BNP Paribas en 2001, au sein de la Direction du Développement et de la Stratégie, à Paris. Puis à New York, en charge des opérations de développement du Groupe sur le territoire Nord-Américain. En 2004, Charlotte Dennery devient CFO de BNP Paribas Assurance — Cardif avant de rejoindre BNP Paribas Investment Partners en 2009. Elle y exerce parallèlement les responsabilités de DG de FundQuest, et de COO d’Investment Partners. En octobre 2015, forte de sa connaissance approfondie du Groupe BNP Paribas, et de son expérience des environnements internationaux, elle devient Administratrice Directrice Générale de BNP Paribas Leasing Solutions, entité qui figure parmi les leaders européens du leasing, avec 28,8 Mds € d’encours, et fédère les compétences de 2 800 collaborateurs dans 15 pays.

Discours prononcé le 30 novembre 2016 dans le cadre de la soirée “Si j’étais Président(e)” organisée par l’Institut de l’entreprise.

Retrouvez la tribune de Charlotte Dennery dans Le Cercle des Echos http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-163611-reformons-en-profondeur-le-permis-de-conduire-2049368.php, et la chronique “Moi Président” d’Hervé Pauchon consacrée à la proposition de Charlotte Dennery https://www.franceinter.fr/emissions/moi-president-la-chronique-d-herve-pauchon

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