Gilles Saint-Paul : “Je n’aurais pas les yeux rivés sur l’emploi pour réformer le pays.”

Mercredi 30 novembre, à l’invitation de l’Institut de l’entreprise, 12 intervenants de la société civile se sont rêvés l’espace d’un instant dans la peau du prochain Président de la République. Selon Gilles Saint-Paul, les réformes n’ont pas abouti depuis des décennies parce que nous ne pensons qu’en termes de taux de chômage. Nous vous proposons de revivre son discours.

Il y a une vingtaine d’années est paru un livre très rébarbatif : Quarante ans de politiques de l’emploi. Que disait-il ? Que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, 97 politiques de l’emploi avaient été mises en place en France.

Et depuis 20 ans, la prolifération a bien sûr continué. Dernier exemple en date : les emplois aidés.

Or nous avons d’un côté un activisme politique intense, et de l’autre une courbe du chômage qui est montée inexorablement de 1975 à 1995, et qui s’est ensuite stabilisée très haut comparé à nos voisins, entre 8 et 11% de la population active selon les conjonctures.

Pourquoi un tel échec ?

Parce que les politiques de l’emploi sont dans l’erreur, et ce pour 2 raisons :

  • Par leur prolifération même. Les nouvelles mesures se succèdent, et plongent les entreprises dans un climat anxiogène et un contexte légal changeant. Comment planifier, comment avoir des politiques de long terme ?
  • Mais aussi parce que cela conduit les gouvernement à rejeter des politiques utiles au simple motif qu’elles n’ont pas d’impact significatif sur l’emploi.

A force d’être obnubilé par l’emploi, on en oublie l’essentiel.

L’emploi n’est pas tout : c’est juste un levier pour ce qui devrait être l’objectif principal, le bien-être des travailleur.

Le bien-être ne se résume pas à l’emploi : il en dépend en partie, parce que si personne ne fait rien, l’Etat ne fonctionne pas et rien n’est produit, mais il dépend surtout de la croissance, et de la compétitivité.

Il existe des politiques économiques favorables à la compétitivité et à la croissance, mais sans production d’emploi à court terme. Par exemple, la demande récurrente du Medef d’assouplir la réglementation sur le licenciement. Une telle mesure augmenterait les incitations à l’embauche, mais bien sûr aussi au licenciement.

On a donc un effet ambigu sur l’emploi, certes. Mais ne pas adopter cette mesure, c’est avoir un effet négatif certain sur la compétitivité et croissance : maintien de personnes dans des emploi peu valorisés ou valorisants, et peu compétitifs ; difficulté à soutenir les secteurs porteurs en croissance

Exemple inversé : les emplois aidés : “emplois jeunes” sous Jospin, “emplois d’avenir” aujourd’hui. Ils font baisser le chômage, mais dans des emplois à valeur productive faible. Ils retirent des jeunes de l’activité de recherche d’emploi privé productif et ils les maintiennent dans une couveuse non productive.

Si j’étais président : je remettrais l’emploi à sa juste place

C’est-à-dire considérer des mesures qui ne créent pas forcément d’emploi à court terme, mais importantes pour autant.

Au fil du temps, on a créé un problème en France avec le coût du travail qualifié. Je dis bien qualifié. Les économistes orthodoxes disent que pour faire baisser le chômage, il faut baisser le coût du travail qualifié — et ils ont raison.

Mais le résultat, c’est qu’au fil des décennies, on a mis en place des dispositifs d’abaissement de charges sur les emplois non-qualifiés, qui ont été reportées sur les travailleurs qualifiés.

Les travailleurs qualifiés doivent aujourd’hui s’acquitter de charges sociales considérables pour eux et leurs employeurs. Un travailleur très qualifié est très coûteux, tout en étant relativement peu payé en France, comparé à l’échelle internationale.

Il y a quelques années, je discutais avec un chef d’entreprise qui envisageait de délocaliser son unité de R&D au Canada (qui a pourtant des salaires élevés). Il me disait qu’à niveau de vie garanti égal pour ses ingénieurs, il réduisait ses coûts de 35 %

Du point de vue des travailleurs qualifiés également, quand ils comparent leur salaire à ce qu’ils pourraient obtenir ailleurs : au Canada, aux USA, en Suisse et même en Allemagne… Ils peuvent être tentés de faire l’exode des cerveaux (on en connait tous).

Ou bien de faire le choix de carrières atypiques peu rémunératrices et plus confortables. De privilégier le bien-être. J’avais un collègue chercheur qui est devenu guide de moyenne montagne, ce qu’il n’aurait peut-être pas fait s’il avait été payé comme un chercheur américain.

La question du bien-être est donc centrale.

Que faire alors ?

Tout choix politique est porteur de conflits en soi, mais avant tout il est possible de faire quelque chose de moins conflictuel :

Instaurer un plafond sur les charges sociales annuelles pour tous les travailleurs.

Ce ne serait pas contraignant pour les bas salaires et bénéfique pour les plus hauts revenus : cela réduirait de manière substantielle le coût total employeur du travail qualifié (ingénieurs, chercheurs).

Comment financer cela ? Il faut savoir qu’une part importante des charges sociales ont une contrepartie en matière de droits (retraite ou chômage), qui sont eux-mêmes indexés sur le salaire : quelqu’un qui gagne 10 000 € par mois aura droit à de très fortes indemnités chômage par exemple.

Je propose donc de réduire ces droits en fonction de la réduction de charges proposée, quitte à ce que ceux qui désirent un surplus de droits l’obtiennent en souscrivant à une assurance retraite ou chômage privée avec leur propre argent.

L’enjeu n’est pas seulement de lutter contre l’exode des cerveaux et de maintenir les travailleurs talentueux en France… mais de profiter à long terme à l’emploi et aux travailleurs non qualifiés.

Parce que la manière la plus simple de relancer l’emploi, c’est de relancer la productivité.

La productivité permet à la fois de verser aux travailleurs des salaires confortables, sans plomber la profitabilité des entreprises.

C’est du gagnant-gagnant, mais cette stratégie gagnant-gagnant, on ne l’obtiendra que si on prête attention au marché du travail des qualifiés, et à leur bien être.


Gilles Saint-Paul est un économiste français. Professeur à la Paris School of Economics, il est spécialisé dans l’étude du marché du travail, et obtient le prix Yrjö Jahnsson en 2007. Il a enseigné à Toulouse sciences économiques et à l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique.

Discours prononcé le 30 novembre 2016 dans le cadre de la soirée “Si j’étais Président(e)” organisée par l’Institut de l’entreprise. Retrouvez la tribune de Gilles Saint-Paul, sur www.lesechos.fr :

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