Nouvelles formes d’activité : l’ubérisation par ceux qui la vivent

Tout semble aujourd’hui en voie de « plateformisation », terme qui tente d’englober la complexité des nouvelles formes de travail qui ont émergé en même temps que notre société s’est digitalisée. Mais quelle réalité cela recouvre-t-il pour ceux qui ont choisi d’essayer d’en vivre ? Quel cadre de vie professionnel faudrait-il inventer pour développer et sécuriser ces nouvelles formes d’emploi ? Nous avons rencontré ces travailleurs d’un genre nouveau : ils nous racontent leur quotidien, leurs espoirs et leurs désillusions, entre indépendance et précarité.


« Quand je poste une annonce, une heure après, je la retrouve en page 13. » Des anecdotes comme celle-ci, les « prestataires de services » en ont à la pelle. La concurrence, rude, témoigne de la réelle appétence pour ces nouvelles formes d’activité. Adossées à des sites et applications bien connues du grand public, elles permettent aujourd’hui de se passer de l’entreprise classique, voire de la court-circuiter. A l’image du succès du statut d’auto-entrepreneur lancé en 2008.

A l’heure où Uber, plateforme de VTC (véhicule de tourisme avec chauffeur), n’est que la partie médiatique de l’iceberg, ce sont de nouvelles façons de travailler ou de générer des revenus qui sont en train d’émerger, comme le souligne David Ménascé, auteur de deux notes, “La France du Bon Coin” et “Le travail à la demande : quel modèle social ?” :

Mais la plateformisation ne recouvre pas forcément les mêmes réalités. On distingue ainsi les places de marché, comme par exemple Le Bon Coin, Youpijob ou FamiHero, qui permettent à n’importe qui d’offrir tous types de prestations de services — bricolage, plomberie, ménage… — en postant une simple annonce ; et les opérateurs comme Uber ou Helpling, qui encadrent davantage l’activité par des mécanismes de fixation des prix ou d’évaluation.

Si les raisons qui poussent les prestataires de service rencontrés à investir les plateformes numériques varient, ne nous leurrons pas : c’est d’abord par nécessité. Même le président de la République l’a reconnu : en 2016, il est plus facile de trouver des clients qu’un emploi…

Des réalités différentes selon les aspirations

Mais c’est aussi une forte aspiration à l’indépendance pour ceux qui perçoivent le salariat comme une forme d’asservissement. Ainsi, si pour certains (les « malins »), il ne s’agit que d’un complément de revenu, d’autres tentent d’en vivre, soit contraints, soit poussés par un réel désir d’autonomie : ces derniers privilégient les plateformes opératrices, et c’est à l’égard de ces « micro-franchisés » que le travail sur plateforme pose le plus de questions.

Pour Ahmed*, le choix s’est imposé comme un déclic : « Je me suis dit que la vie était trop courte pour m’ennuyer dans mon job, alors j’ai décidé de reprendre le contrôle. » Ce quadragénaire fort en gueule a donc plaqué la boîte de conseil qu’il avait créée pour se recentrer sur ce qu’il aime : le travail manuel. Qu’il tente de faire fructifier en ligne :

Sabrina*, elle, a 22 ans et une petite fille de 5 ans qu’elle élève seule. Pas évident, donc, de faire le choix de lâcher son CDI de femme de ménage dans une société d’une vingtaine de personnes. Mais pour cette jeune femme, l’épanouissement personnel est la priorité. Et cela passe, selon elle, par le fait d’être son propre patron, elle dont l’ancien employeur prenait « 65% de marges » :

C’est aussi le cas de Frédéric*, la cinquantaine, qui propose petits et gros travaux sur Le Bon Coin — « électricité, charpente, menuiserie, peinture, carrelage… ». Il n’a jamais connu le salariat : « Avant, je posais mes annonces dans les boulangeries. Le bouche-à-oreille marchait bien, mais ça n’est rien en comparaison avec ce qui est possible en ligne. Le contact y est beaucoup plus rapide, et beaucoup plus direct. »

« C’est un outil formidable ! »

Ce passionné d’horloges a connu le site en cherchant des pièces rares : « C’est un outil formidable ! » Mais où les clients sont plus exigeants qu’ailleurs. « Ils veulent tout, tout de suite, et à un prix dérisoire. Je suis obligé de leur expliquer que le tarif qu’ils me proposent correspond, trop souvent, à 4€ de l’heure à peine. » Sans pourboire, précise-t-il.

Pour éviter cet écueil, Rachid* a opté pour la multiplication des prestations. Lui dont l’activité principale est, aux trois quarts temps, dans le bâtiment, propose donc à côté de garder des animaux domestiques, quand il ne revend pas des meubles qu’il retape après les avoir trouvés dans la rue :

Un complément de revenu qui permet de conjuguer petit bonus et plaisir de changer d’activité. Pour nombre de ceux qui utilisent les plateformes pour développer une activité complémentaire — les « slasheurs » — ces petits boulots sont une fenêtre de liberté dans un quotidien parfois rébarbatif.

C’est le cas de Juan*, 38 ans, salarié d’une entreprise informatique, qui propose de petits travaux manuels, comme poser des étagères ou revendre des outils et des accessoires de téléphonie mobile qu’il achète à bas prix. « Ça me change de mon quotidien », argue-t-il :

Mais les revenus générés par ces petites annonces ouvrent la voie à un dilemme : déclarer ou ne pas déclarer ?

Cette question est au cœur de l’actualité, puisque le Sénat a imposé un amendement au projet de loi numérique obligeant les plateformes à communiquer à l’administration fiscale tout revenu obtenu grâce à elles par chacun de leurs utilisateurs.

« Si c’est possible de faire du cas par cas, alors oui »

Une réforme qui, si elle venait à être mise en place, bouleverserait la pratique des prestataires rencontrés. A l’exception de Sabrina, qui se fait payer en Cesu (Chèque emploi service universel) « parce que j’ai une petite fille et que je ne peux pas prendre de risques », les autres ont fait le calcul : ils ne veulent pas perdre leurs prestations sociales et ne déclarent donc pas leurs revenus, ou alors au minimum.

D’autant qu’ils sont très aléatoires, comme le raconte Alex*, régisseur la semaine, bricoleur le week-end :

Même du côté de ceux qui passent par des opérateurs comme Uber, qui encadre davantage l’activité de ses chauffeurs, la ligne n’est pas toujours très claire. Comme beaucoup de ses pairs, Ali*, 41 ans, travaille parfois au noir, « avec mes clients privés. Même pour les clients Uber, mon comptable s’arrange, je ne déclare pas tout. C’est quand même n’importe quoi dans ce pays, on doit carrément payer pour travailler ! ».

Accepteraient-ils néanmoins de payer des impôts sur leur activité ? Les réponses varient. Frédéric est radicalement contre : « L’Etat nous taxe déjà de partout, alors là, c’est non ! Après ça va être quoi, la CAF ? ». D’autres sont plus nuancés : « Pourquoi pas, mais ça dépend à combien. »

Sur ce point, ils font preuve d’une grande imagination, ce qui témoigne entre les lignes d’une envie profonde de formaliser ce non-statut. « Ça pourrait être à 5%, puis après par tranche, selon les revenus, avance Ahmed. A condition que les paliers proposés soient corrects. » Juan complète : « Si c’est possible de faire du cas par cas, alors oui. »

“Pour arrondir ses fins de mois, Monsieur Denis effectue des travaux de bricolage chez des particuliers.”

La question des assurances est tout aussi cruciale, notamment pour les prestataires proposant petits et gros travaux sur des places de marché. Un problème que soulève Frédéric : « Je me pose souvent la question. Imaginons que je me blesse en tombant de mon escabeau alors que je repeins une pièce : les frais de santé, c’est pour ma pomme ! » Rachid ajoute : « Ce serait rassurant pour le client, aussi. »

Mais de l’avis de tous, les assurances actuellement proposées ne sont pas du tout adaptées à leur type d’activité. Ahmed, en revanche, y voit « une niche magnifique pour l’avenir. Pourquoi ne pas créer une assurance à 15€ par mois ? Ou même à la prestation ? Ce serait un vrai plus, et abordable pour nous ». Pour l’heure, certains, comme Alex, ne préfèrent pas « prendre de risques. Je fais ce que je sais faire, point ».

« C’était la porte ouverte à la réussite »

Le rapport qu’entretiennent les prestataires avec les plateformes est également en train d’évoluer. Quel est le degré d’indépendance des travailleurs vis-à-vis des sites ? Ces derniers mois, la défiance a grandi dans les rangs des microentrepreneurs ayant choisi l’activité de VTC, cristallisée autour de la baisse des prix décidée de façon unilatérale par Uber. Ce qui apparaissait aux chauffeurs comme une possibilité de concilier indépendance au travail et revenu décent ne serait finalement, selon eux, qu’un miroir aux alouettes.

« Uber, c’était la porte ouverte à la réussite, y compris pour nous les jeunes de banlieue, résume Ali, mais ils ont montré leur vrai visage au moment de la baisse des prix. » Ziad*, 31 ans, renchérit : « On est rentrés dans un système sans savoir ce qu’il impliquerait. On a le sentiment d’être piégés par les plateformes. » Rachid les rejoint sur ce point : « Il ne faut pas se leurrer, on reste des esclaves des temps modernes. »

“Le week-end, Monsieur Denis est également chauffeur de VTC.”

Si les prestataires des places de marché estiment avoir davantage de contrôle que ceux qui travaillent pour un opérateur, et voient la plateforme comme un outil, tous déplorent néanmoins une politique trop centrée sur l’utilisateur, au détriment du prestataire. De ce point de vue, interpeller les responsables des plateformes pour faire valoir leur point de vue leur apparaît bien difficile.

Cette question de l’empowerment des prestataires vis-à-vis des plateformes opératrices est au cœur de la réflexion de David Ménascé. Comment les plateformes peuvent-elles contribuer au renforcement des capacités des prestataires et à leur autonomie ? C’est à ces conditions qu’elles pourraient constituer des leviers de mobilité sociale.

« On a eu trois ou quatre syndicats. Ils ont retourné leur veste dès qu’ils ont récupéré les signatures », explique Ali. D’autant que la représentation syndicale traditionnelle semble peu adaptée pour des microentrepreneurs dont la situation professionnelle évolue rapidement. Des expérimentations menées à l’étranger permettent, en revanche, de lever un coin du voile sur les possibilités en la matière.

Quelle gouvernance imaginer pour faire des plateformes des leviers de mobilité sociale ?

Si, aux Etats-Unis, le forum Reddit dédié aux Turkers, ces personnes réalisant de petits travaux sur la plateforme d’Amazon Mechanical Turks, a eu peu d’impact sur la politique menée par le géant du e-commerce américain – ce qui laisse à penser que les prestataires seuls manquent de force de frappe –, deux expérimentations intéressantes ont en revanche vu le jour en Allemagne.

Le syndicat de la métallurgie IG Metall a en effet largement contribué au lancement de FairCrowdWork.org, qui permet aux prestataires de s’informer à la fois sur les plateformes ayant la politique la plus généreuse, et de contribuer à son fonctionnement en renseignant eux-mêmes des informations.

De son côté, la plus grosse fédération syndicale du pays, Ver.di, s’est associée avec la plateforme Jovoto, qui rassemble des freelances dans la communication, le design et la publicité, dans le but de mener une large consultation sur les risques et les opportunités que représentent le fait de travailler pour une plateforme.

On peut, en s’inspirant de ces pratiques, imaginer des formes de dialogue adaptées à cette économie.

“Pour varier les activités, Monsieur Denis peut également se muer en homme de ménage.”

Mais l’absence de lien contractuel entre la plateforme et ses prestataires pose également, pour ces derniers, d’autres problèmes, comme l’accès au logement, au crédit, ainsi que la formation professionnelle. Trois acquis traditionnel du salariat français, mais dont sont exclus ceux qui choisissent de tracer leur propre voie en dehors des chemins balisés.

« L’accès au logement est un gros problème puisqu’on n’a pas de fiches de paye. Il est même plus facile d’acheter que de louer », notent Pierre* et Ziad, tous deux chauffeurs Uber. Un constat partagé par les prestataires de services sur les places de marché.

Quant à la formation professionnelle, tous convergent vers l’idée que leur activité, si précaire soit-elle pour le moment, pourrait se pérenniser en y ayant accès. Une manière, aussi, de faire avancer leurs projets de reconversion professionnelle, comme le raconte Sabrina : « Je n’ai pas pu finir mon CAP car j’étais enceinte de ma fille, du coup je n’ai pas de diplôme. Mais si je veux monter mon entreprise avec mes copines, je dois pouvoir attester de trois ans d’expérience. »

Un cercle vicieux dont elle aimerait sortir, mais qui se heurte à un obstacle majeur, du point de vue des plateformes : la requalification en CDI, dans l’hypothèse où ces dernières donneraient accès à la formation professionnelle à leurs prestataires, et plus généralement à d’autres avantages.

« Beaucoup reste encore à inventer… »

Pour sortir de cette situation paradoxale, certains comme David Ménascé imaginent un label assorti d’une garantie juridique. Ce label serait décerné aux plateformes mettant en place, dans un cadre collectif, des avantages en faveur de leurs prestataires, dans le but de rééquilibrer les rapports entre prestataires et plateformes – à l’instar d’un accord collectif dans le salariat ou d’un contrat cadre dans la franchise, par exemple.

Ainsi, les plateformes labellisées ne pourraient être qualifiées d’employeur vis-à-vis de leurs prestataires. « De nouvelles formes d’activités, donc d’organisations, à côté des formes traditionnelles d’entreprises », comme l’explique David Ménascé :

Loin de « tout emporter sur son passage », la plateformisation du travail représente la forme qui colle le mieux aux aspirations d’indépendance de plus en plus revendiquées, tout particulièrement par la génération Y qui, à l’horizon 2030, représentera 80% des employés.

Leurs aînés ont en tout cas à cœur de défricher le terrain même si, comme le souligne Rachid, « beaucoup reste encore à inventer ». Mais on peut déjà avancer quelques propositions concrètes pour faire de ces plateformes « de puissants leviers de mobilité sociale ».

* Les prénoms ont été modifiés

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#2017action


Pour en savoir plus :

La note de l’Institut de l’entreprise, par David Menascé :

Travail à la demande : quel modèle social ?
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