Olivier Wickers : “Je contractualiserais les responsabilités de chaque citoyen.”

Mercredi 30 novembre, à l’invitation de l’Institut de l’entreprise, 12 intervenants de la société civile se sont rêvés l’espace d’un instant dans la peau du prochain Président de la République. Selon Olivier Wickers, il faut revenir sur l’identité profonde de la France, qui est une nation d’idéal, et contractualiser les responsabilités de chaque citoyen et institution. Nous vous proposons de revivre son discours.

Si j’étais président, j’aurais lu Proust, ce qui fait une première différence. Et le Proust qui nous appelle à faire appel à notre mémoire plutôt qu’à notre intelligence.

Alors je vous propose pour commencer de nous souvenir — pour certains d’entre nous ce sera plus facile que pour d’autres dans cette salle…

Nous sommes dans les années 60–70, nous sommes jeunes, nous accompagnons nos parents au restaurant, dans un drugstore, au garage.

Un problème survient, et notre père disait alors, d’une voix forte : “Appelez-moi le responsable !” Et en effet, quelqu’un venait, se présentait, un conciliabule s’ensuivait, et le problème était résolu.

Essayez, maintenant que nous sommes adultes, de prononcer la même phrase : “Appelez-moi le responsable !” “Mais vous n’y pensez pas ! La direction est en séminaire de réorganisation ; le process informatique vient d’être refondu et ne prévoit pas votre requête ; et c’est peine perdue, parce que vous êtes en relation avec un centre d’appel, lui-même délocalisé au Maroc… tapez 1, tapez 2, tapez 3.”

Donc nous voilà condamnés en France à vivre dans un monde sans auteur, dont personne n’est responsable.

Il est vrai qu’en France, être responsable signifie en vérité coupable. On comprend donc que personne ne se presse pour se dire responsable. Bien au contraire, chacun d’invoquer les moyens.

Nous avons beau les champions du monde de la dépense publique avec 57% du PIB, personne qui n’invoque les moyens pour se défausser de toute responsabilité.

  • Parlez d’échec scolaire, illettrisme à un professeur… il vous désignera sa classe, 40 élèves plutôt que 20, ou 10, que peut-il faire ?
  • Le conseiller de Pôle Emploi vous dira : “Mais j’ai 140 personnes en portefeuille alors que le règlement de l’agence en prévoit 80 !”
  • Parlez d’insécurité à un policier, il vous montrera sa voiture abîmée, ses 130 000 km au compteur.
  • Mais c’est aussi ce maire d’une collectivité interviewé sur les départs des jeunes en Syrie, qui, étonné, blessé, vexé presque, disait : “Mais je venais de construire une piste de skate !” Peut-être qu’à deux pistes de skate, il n’y aurait plus de départ pour le jihad… Il lui manquait peut-être les moyens de cette deuxième piste.
  • C’est aussi un conseil régional, son président, qui interrogé sur l’apprentissage, vous dira, la chute de l’apprentissage, c’est pas moi, c’est l’Etat, c’est les charges, c’est les entreprises, c’est les jeunes… mais en tout cas ce n’est pas moi.

Voilà dans le monde dans lequel on vit, un monde dans lequel personne ne veut être responsable, car être responsable c’est être coupable, coupable d’un crime. Mais ce crime, il vaut mieux le qualifier. Quel est ce grand crime en France dont personne ne veut être accusé ?

Je vais vous le dire : c’est le présent.

En fait, en France, personne ne veut être responsable du présent. Il y a pratiquement 100 ans, Clémenceau, à la tribune de l’Assemblée, au moment de la victoire du 11 novembre 1918, disait : “La France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’Humanité, sera toujours le soldat de l’Idéal.”

Nous sommes en effet un pays d’idéal.

La France est un principe, disait Michelet. Bref, nous avons écrit, dans nos Constitutions, depuis 1789, tous nos droits politiques, nos droits sociaux entre 1936 et la Constitution de 1946. Et depuis, nous nous indignons que le monde, le présent, ne ressemble pas à ce que nous avons écrit. Le présent dégrade l’idéal.

Donc, se dire responsable dans le présent et du présent, c’est évidemment se condamner à avoir dégradé l’idéal. Personne ne le veut.

Songez même, au titre de ce passé sacré, qu’il s’est trouvé des personnalités pour s’indigner que l’on fît la loi Travail pour les 80 ans du Front Populaire.

Comme si le présent ne devait rien modifier, comme si le présent devait commémorer et fêter les anniversaires.

Sur cette thématique des moyens qui empêchent d’être responsables, le Président de la République ne donne pas le bon exemple. Evidemment, lui ne peut pas dire que c’est la faute aux moyens. En principe, dans notre imaginaire, il les distribue… et ils sont bien sûr infinis. Donc que dit le Président ? Eh bien, c’est la faute à pas de chance ; dans un livre de confession à des journalistes, il dit : c’est la faute à pas de chance. Donc il dit non seulement c’est la faute, mais à pas à lui, mais à pas de chance.

La France est devenu ce pays où le passé est sacré, le présent déceptif… Pour citer un proverbe kurde : “Heureusement, nous n’avons pas d’avenir.”

Vous connaissez le pessimisme français. Il étonne le monde. Nous sommes, d’après les sondages, plus pessimistes que les Irakiens, que les Afghans. Mais il y a une raison à cela.

Nous n’avons pas le même pessimisme.

Là encore, nous sommes supérieurs au monde, nous avons un pessimisme spécifique. Le pessimiste ordinaire, c’est un raseur en fait… comme l’optimiste. Le pessimiste ordinaire vous dit : “l’avenir est sombre.” Ça se discute.

Le pessimiste français vous dit : “Il est sombre d’avoir un avenir.” On ne devrait pas en avoir besoin. Notre passé est parfait, notre présent se tient à carreau, donc nous n’avons pas besoin d’avoir un avenir. Voilà la vérité du pessimisme français : on devrait supprimer l’avenir.

La France ressemble à ces chambres d’hôtel sur la porte desquelles on a mis le carton : “Ne pas déranger.”

Pour ma part, je pense qu’on a mis ce carton dans les années 1970, au moment du premier choc pétrolier — je ne suis pas le seul à le penser.

  • Qu’a-t-on répondu au premier choc pétrolier ? En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées.
  • Plus tard, on invitera les magnétoscope japonais, cette coupable innovation, à aller se faire voir à Poitiers.
  • Le nuage de Tchernobyl n’est pas passé au-dessus de la France, naturellement.
  • Quant à Uber, quand il arrive en France, on lui dit qu’il n’est pas le bienvenu.

Si j’étais président…

Je retournerais la situation et je retournerais le carton. Je proposerais de faire la chambre : c’est-à-dire de réhabiliter le présent.

Cela aura deux temps. Dans un premier temps je proposerais aux Français de se souvenir. Cet Idéal n’est pas l’idéal de conservation qu’on nous présente. Cela toujours été un idéal de transformation. Ce n’est pas un idéal anglo-saxon. Les Anglo-Saxons pensent que les hommes sont très bien tout seuls, au contact d’autres hommes, ou par le développement de leurs talents.

Ils le pensent si bien, et nous le pensons si peu, que l’expression self-made-man est intraduisible en Français. A la rigueur nous pouvons dire “parvenu”… Le temps ne doit pas servir en France, c’est pour ça qu’on n’aime pas la réussite. Qui réussit a réussi à faire sien le temps, en ignorant le passé ; c’est un scandale.

Notre idéal, il est de transformation.

C’est un humanisme qui dit qu’il ne suffit pas de naître, et que chacun doit se dépasser, doit dépasser ses particularités, géographiques, linguistiques, ethniques. Cela permet au citoyen d’accéder, par l’intérêt général, l’échange avec l’esprit public, à une sorte de citoyenneté qui ressemble aujourd’hui à l’écologie, où les actes de chacun ont un impact dans l’espace et dans le temps sur l’ensemble de l’Humanité.

L’Idéal français, ça a toujours été ça, et c’est pour ça qu’on y consacre 57% du PIB. Quand on est Anglo-Saxon, on n’a pas besoin de 57%. Peut-être que les Français non plus, mais pour devenir Français, il y a un investissement nécessaire quoi qu’il en soit.

Si j’étais président donc, je commencerais par rappeler aux Français que notre Idéal, notre Humanisme, notre distinctif, c’est une forme de dépassement vers l’intérêt général.

Et ensuite, je m’adresserais à tous ceux qui disposent de moyens, budgétaires, mais aussi juridiques ; tous ceux qui prétendent représenter les Français, associations, institutions, ministères. Les entreprises aussi !

Parce qu’elles ne se distinguent guère du secteur public dont j’ai parlé tout à l’heure. Elles sont les premières à dire qu’elles manquent de moyens pour recruter, former, garder leurs salariés… La faute aux charges, à la concurrence, à l’école qui forme mal… La faute à tous les autres.

Pour sortir de cette folie où l’on ne veut être responsable de rien, et pas du présent, qui est le temps où l’on vit, je demanderais à toutes ces institutions, regroupements, entreprises, secteur privé et public, de me décrire, avec les moyens qu’ils ont, quels effets de transformation ils veulent, peuvent, et sans doute déjà produisent dans le temps dans lequel on vit, à savoir le présent.

  • Au professeur et son établissement de m’expliquer quelle transformation des élèves ils cherchent à faire ; et peut-être arrivera-t-il à me convaincre qu’à 40 ce n’est pas possible.
  • Le conseiller de Pôle Emploi, plutôt que de me dire tout ce qu’il ne fait pas parce qu’il n’a pas 80 chômeur en portefeuille, je commencerais par lui demander, mais avec 80, que ferais-tu ?
  • Et au conseil régional, son président qui ne cessera de me vanter la décentralisation et des compétences supplémentaires, dès lors qu’il comprendra que des compétences signifient une responsabilité et que je lui poserai des questions sur sa capacité à former les jeunes, je ne doute pas que ses demandes de moyens seront peut-être moins dynamiques.
Voilà ce que je propose : réhabiliter le présent, le seul dans lequel on vit.

Décrire des responsabilités limitées et contractualisées. En France, on a besoin que le Président autorise même à être libre ou à faire la Fête de la Musique, donc j’autoriserais à être responsable. C’est un paradoxe, conforme au génie français.

Je ne doute pas que la somme de ces responsabilités, dont chacun sera dépositaire d’un morceau, donnera notre responsabilité de génération devant l’Histoire.

Et je m’engage à ce que les Français n’aient plus peur de l’avenir, parce que l’avenir n’est jamais qu’un présent comme un autre.

Olivier Wickers est un haut-fonctionnaire français, ayant longtemps travaillé sur des thématiques ayant trait aux affaires sociales. Passé par l’ENA, il est également diplômé de philosophie, et a écrit sur Sartre, Proust, et le Caravage.

Discours prononcé le 30 novembre 2016 dans le cadre de la soirée “Si j’étais Président(e)” organisée par l’Institut de l’entreprise.

Lire la tribune d’Olivier Wickers “Un projet présidentiel : réhabiliter le présent” dans Le Cercle/Les Echos

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Perdre Le Jour ; Caravage En Cinq Actes, Olivier Wickers, Exils, 2017

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