Vincent Message : “Je miserais sur la transition alimentaire pour transformer la société.”

Mercredi 30 novembre, à l’invitation de l’Institut de l’entreprise, 12 intervenants de la société civile se sont rêvés l’espace d’un instant dans la peau du prochain Président de la République. Selon l’écrivain Vincent Message, la solution à la crise écologique réside dans la transition vers un régime plus végétal. Nous vous proposons de revivre son discours.

La transition alimentaire est le levier le plus simple pour répondre à la crise écologique

Je voudrais vous parler d’une société dans laquelle les nouveaux nés sont séparés de leur mère quelques semaines après la naissance ;

Une société dans laquelle la grande majorité des enfants grandissent enfermés dans des bâtiments, sans pouvoir sortir et jouer à l’air libre ;

Un monde où, arrivés à l’adolescence, à leur taille d’adulte, alors qu’il leur reste les trois-quarts de leur vie à vivre, ils sont emmenés dans des camions vers des lieux où ils sont tués, parfois après avoir été étourdis, parfois alors qu’ils sont encore conscients, d’un coup de couteau dans la gorge.

Je voudrais vous parler d’un monde où ceux qui considèrent qu’il y a là une violence qu’on ne peut pas cautionner sont regardés comme des gens étranges.

Cette vision de cauchemar, c’est celle que je déploie dans certains passages de mon dernier roman, Défaite des maîtres et possesseurs.

Et ce monde, c’est le nôtre. C’est celui dans lequel nous vivons.

Cette violence, c’est celle que nous faisons subir tous les jours, et en ce moment même, pendant que je vous parle, à des millions d’animaux.

Je dis des millions, parce qu’il faut bien que ce soit des millions chaque jour pour qu’on en arrive à tuer chaque année, à l’échelle mondiale, pour s’alimenter, 65 milliards d’animaux sur terre et 1000 milliards d’animaux dans les mers. Ce sont des chiffres vertigineux, qu’on a du mal à se représenter.

Il suffit peut-être de se dire qu’on tue chaque année bien plus d’animaux qu’il n’a jamais existé d’hommes sur Terre.

Si j’ai envie de vous parler de cela, c’est qu’il me semble qu’il y a là-dedans deux paradoxes :

  • le premier, c’est que, nous le savons, notre civilisation s’est aidée de l’exploitation de la force animale pour se développer ; mais c’est précisément au XXe siècle, au moment où grâce aux progrès technologiques et à nos connaissances en nutrition nous aurions pu nous passer de l’esclavage des animaux, de leur force pour travailler, de leur chair pour se nourrir, que l’exploitation que nous leur faisons subir a au contraire été démultipliée.
  • le deuxième paradoxe, c’est que nous sommes dans une société qui condamne la violence, et particulièrement la violence physique. On sait que ceux qui recourent à la violence physique sont immédiatement disqualifiés, stoppés dans leurs actions. On le voit par exemple dès qu’il y a des mouvements de contestation sociale. Et pourtant nous acceptons ce massacre chaque jour autour de nous. Nous l’acceptons sans doute seulement parce que nous ne le voyons pas, parce que nous avons organisé ce système de production pour l’oublier.

Je crois profondément qu’il n’est pas rationnel aujourd’hui de perpétuer cette violence cachée.

Cela ne correspond pas aux valeurs de nos démocraties.

Ce n’est pas nécessaire, puisqu’il existe des façons alternatives et plus saines de se nourrir.

Enfin, et c’est le point sur lequel je voudrais m’attarder un peu avec vous, cela contribue dans des mesures qu’on n’imagine même pas à la dégradation de l’état de la planète.

On ne le sait pas assez, on ne le dit pas beaucoup, mais l’élevage représente aujourd’hui 14,5% des émissions de gaz à effet de serre, autant que tout le secteur des transports.

70% des cultures agricoles dans le monde sont destinées non pas à notre consommation, mais à l’alimentation des animaux d’élevage.

L’élevage est de très loin la première cause de la déforestation.

C’est donc un des principaux facteurs de l’aggravation de la crise écologique. Et cette crise, on sait que c’est le défi de notre siècle, le problème le plus considérable à vrai dire auquel l’humanité ait jamais été confrontée.

En septembre 2016, ce n’est pas l’événement dont on a le plus parlé, mais c’est pourtant le plus important qui ait eu lieu depuis très longtemps, on a franchi le seuil de 400 particules par million de CO2 dans l’atmosphère. Et la communauté scientifique nous dit qu’on ne retombera pas en dessous de notre vivant.

Cela ne s’était pas produit depuis le pliocène, il y a 2,6 millions d’années.

Le niveau de la mer était à l’époque plus élevé, de plusieurs mètres : ce qui est aujourd’hui la Bretagne, ce qui est aujourd’hui New York et la Floride, Shanghai ou le Bangladesh, se trouvaient sous les eaux.

On sait que pour atténuer les effets du réchauffement climatique, on doit engager une transition démographique, pour stabiliser la population mondiale ; une transition énergétique, bien sûr, pour sortir de notre dépendance aux énergies fossiles. Mais on parle beaucoup moins de la transition alimentaire.

Pourtant elle est tout aussi importante, et surtout, c’est de loin la plus facile à mettre en place.

Tout simplement parce que c’est celle où les choix à faire se présentent au quotidien et dépendent de notre volonté individuelle. Nous avons du pouvoir en ce domaine.

Il est plus facile de diminuer sa consommation de viande que de renoncer à prendre sa voiture pour faire ses courses ou aller travailler quand on ne vit pas en centre-ville.

Il est plus facile de ne plus manger de poisson que de ne plus jamais prendre l’avion pour les affaires ou les vacances.

Nous ne sommes pas forcés de continuer à soutenir ce système profondément dysfonctionnel, qui génère une énorme souffrance pour les animaux, de la misère pour la plupart des éleveurs, une grande violence au travail pour les employés des abattoirs.

Alors qu’à l’inverse, passer à une agriculture moins intensive, plus végétale, créerait dans un pays comme la France des centaines de milliers d’emplois.

Alors on entend dire parfois que changer de système n’est pas possible car cela remettrait en cause la tradition française. Mais c’est faux en réalité.

Avant les Trente Glorieuses, dans l’Auvergne de mes grands-parents, la consommation de viande et de poisson était occasionnelle. Aujourd’hui surtout, l’essentiel de l’élevage en France n’a plus rien à voir avec les images d’Épinal qu’on peut en garder, ou avec les quelques animaux en liberté qu’on aperçoit quand on se promène dans les campagnes.

Ce sont 95% des cochons sont élevés en bâtiment, 80% des poulets qui n’ont aucun accès à l’extérieur.

Ce que nous devrions faire pour commencer cette transition, c’est d’abord me semble-t-il rendre plus facile le choix dans l’espace public d’une alimentation végétale. À l’heure actuelle, cela tient dans beaucoup de lieux en France d’un parcours du combattant.

Nous sommes en retard à cet égard sur les pays scandinaves, sur la Californie, évidemment sur un pays comme l’Inde qui compte 450 millions de végétariens et où l’étiquetage (plats végétariens / plats carnés) est obligatoire.

On pourrait imaginer, pour avancer, trois mesures simples :

  • Mettre en place, dans toute la restauration collective, un pôle végétarien, pour qu’il y ait systématiquement, chaque jour, de bonnes alternatives.
  • Accompagner les restaurateurs pour qu’ils découvrent les possibilités de la gastronomie végétale et qu’ils mettent eux aussi des plats végétariens ou vegan à leur carte, comme le font déjà de grands chefs — Alain Ducasse, Joël Robuchon.
  • Mettre cette question au programme dans l’éducation nationale, pour que les enfants apprennent à faire le lien entre les animaux omniprésents dans les histoires qu’on leur lit, le contenu de leur assiette, et l’état de la planète.
Et ce que nous devrions faire aussi, c’est changer de regard sur les végétariens.

Parce qu’aujourd’hui, l’obstacle le plus important à la transition alimentaire tient à cela, il est social, il tient au regard d’incompréhension ou de réprobation que subissent celles et ceux qui essayent de s’engager dans cette voie. Qui sont tout de même des gens bizarres. Or le végétarisme n’est pas une mode. Les végétariens, qui représentent seulement 2% de la population en France, ne doivent pas former une communauté.

Être végétarien, ce n’est pas une identité.

C’est à nous tous en réalité qu’il revient de végétaliser progressivement notre alimentation, parce que c’est aujourd’hui le choix le plus rationnel, du point de vue éthique et du point de vue écologique.

Il correspond mieux à ce que nous voulons être : je ne pense pas que nous voulions cautionner la souffrance inutile de milliards d’individus ; je ne pense pas nous voulions laisser à nos enfants une planète sans forêts, et aux océans vides.

Et surtout c’est facile. C’est la réponse la plus facile à la crise écologique.

L’espèce qui est allée sur la lune et qui a inventé Internet est capable de généraliser l’usage de cuirs végétaux, elle est capable d’inventer une magnifique gastronomie végétale.

L’espèce qui abolit la peine de mort dans des pays de plus en plus nombreux est capable de se rendre compte que les abattoirs sont le lieu d’une peine de mort massive qui n’a pas lieu d’être.

Cela ce serait une vraie révolution ; elle est pacifique, elle nous ferait honneur ; elle a déjà commencé, mais elle est timide encore.

Le pouvoir de l’amplifier ne tient qu’à nous, il est entre nos mains.

Vincent Message est un écrivain, lauréat en 2009 du prix Laurent-Bonnelli Virgin-Lire et du Prix littéraire de la Vocation pour son roman Les Veilleurs. Normalien, diplômé de littérature comparée à l’université Paris-VIII et de sciences humaines, il crée en 2013 un des premiers master français de création littéraire.

Discours prononcé le 30 novembre 2016 dans le cadre de la soirée “Si j’étais Président(e)” organisée par l’Institut de l’entreprise. Retrouvez l’interview vidéo de Vincent Message, à la suite de son intervention, sur le site du Figaro.fr :


Lire la tribune de Vincent Message “Pour une transition alimentaire” dans Le Cercle/Les Echos

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