Orientation du macro-projet de recherche

Instrumenter la réflexion sur sa pratique du design

À la suite d’un recul nécessaire sur l’écriture du mémoire de recherche de l’instrumentation de la réflexion sur sa pratique du design, les enjeux du macro-projet de recherche se dessinent progressivement. Nous proposons ici d’expliciter les multiples orientations et ajustements de notre projet de pratique proposé.

Distinction entre (auto-)documentation de sa pratique et réflexivité

La recherche théorique sur ce sujet nous a mené sur des questions d’annotation des traces, de capture systématique des états de l’activité et de visualisation sur l’action de l’activité. Le recul sur le mémoire nous a permis d’affiner la portée de notre macro-projet en explorant davantage les manières de suggérer et d’accompagner une posture réflexive. Par cela, nous impliquons une distinction — disons nette — entre la documentation voire l’auto-documentation de sa pratique et l’accompagnement d’une posture réflexive. Nous ne souhaitons pas pour autant brider une utilisation détournée de notre instrument : il permettra — ou non — de visualiser les états successifs de son activité et il générera tout de même des traces visuelles et sémantiques de ces états utilisables pour une démarche de documentation de l’activité.

Cependant, notre utilisation de ces ressources se focalisera sur les traces numériques comme support de réflexivité par l’intermédiaire de notre instrument. Nous ne nous contraignons pas à représenter l’intégralité des traces collectées selon une logique de visualisation mais nous proposerons une exploitation partielle et sélective de ces traces au service de la réflexivité.

Le feedback au cœur de la démarche réflexive

Nos expérimentations pratiques ont rapidement confronté le designer à la question du feedback intentionnel et à la saisie d’informations sur sa pratique. Nous croyons que notre instrument aura la capacité d’accompagner efficacement le designer dans sa démarche réflexive grâce aux retours explicites du designer. En effet, l’activité métacognitive visée par l’instrument relève d’une abstraction mentale de haut niveau qu’il faut accompagner en utilisant en support les éléments du contexte du designer.

La connaissance des outils numériques utilisés et des micro-interactions avec les traces numériques permet à notre instrument de suggérer une prise de conscience des actions du designer. Citons ici en cas d’usage l’utilisation d’un outil numérique : relation du designer à l’outil ; appréciation, affect et plaisir à l’utilisation de l’outil ; prise de conscience de la maîtrise de l’outil ; questionnement de la pertinence et de l’efficience de l’outil ; alternatives possibles. Notre instrument peut alors questionner le designer pour pousser à l’explicitation de l’état de l’activité (réflexivité par externalisation et par formulation) ou à l’explicitation de l’état du designer (ressenti, conditions au plaisir de pratiquer, attentes et état émotionnel).

Nous révélons un enjeu fort de la démarche de design appliquée à notre instrument : rendre la saisie d’informations intentionnelles et de réponses aux suggestions réflexives non contrainte par le médium afin de focaliser sur le contenu et d’abstraire la symbolique de traçage de la démarche réflexive. Pour cela, nous exploitons divers temps de l’activité, dont ceux observés aujourd’hui pour prendre du recul (sortir de la pièce, prendre l’air, aller faire un tour, échanger avec des individus), et nous nous intéressons à la dimension multiplateforme pour questionner la saisie de feedbacks sur smartphone grâce aux traces collectées sur ordinateur.

Réflexivité dans l’action et sur l’action

Nos premiers retours concernant notre projet de recherche ont mis en avant l’ambiguïté de l’annotation d’un état de l’activité dans l’action, au moment de sa capture. En effet, même si l’outil intervient discrètement dans l’espace de travail numérique du designer, il interrompt et affecte sa pratique. Bien qu’une réflexivité dans l’action se révèle pertinente à l’usage, notre instrument doit prendre en compte l’impact de son existence au sein de l’activité. En parallèle, nous interrogerons une réflexivité sur l’action à différentes échelles : en fin de journée, à la suite d’une phase ou une fois l’activité terminée. Celle-ci pourrait d’ailleurs, selon des paramètres à définir, permettre de collecter de l’information intentionnelle mise à profit dans les suggestions réflexives de l’instrument.

Cela nous amènera au cours de notre recherche à l’analyse des opportunités des espaces et des temps de réflexivité. Nous proposons une expérience multiplateforme avec — pour l’instant — l’ordinateur comme lieu de collecte de l’environnement de travail et le téléphone comme interaction mobile avec l’instrument. L’espace de la réflexivité dans l’action (devant l’ordinateur) et sur l’action (loin de l’ordinateur) est un facteur essentiel à la qualité et aux conditions de réalisation de la démarche réflexive. En effet, prendre du recul sur soi tout en restant dans l’environnement de travail peut impliquer des contraintes fortes d’attention. Aussi, le temps de la réflexivité dans l’action implique un va-et-vient permanent mais contraignant entre le focus de l’activité et l’objectivation de son déroulement.

Nous explorerons alors des temps dédiés à cette démarche réflexive selon des objectifs particuliers (distanciation, exploration, objectivation, prise de conscience de ses actions, questionnement des outils numériques) et nous proposerons en synthèse des modèles d’activité suivant nos personas.

États de “l’activité” et états du “designer”

De la même manière, nous clarifions l’intérêt de notre recherche : nous manipulons l’activité du designer comme matière à réflexivité donc comme support de réflexion permettant au designer de se réfléchir et de se questionner sur sa propre pratique. Les états de l’activité sont considérés dans notre recherche comme des états du designer à des instants figés : affect, émotions, ressentis, comportements, manières de faire, savoir faire, manières de penser, savoir penser.

Notre instrument a pour objectif de permettre au designer de comprendre, de questionner et d’ajuster les structures internes de sa propre manière de pratiquer ; notre instrument n’a pas pour vocation d‘être un outil d’accompagnement, de prise de recul et de productivité au service de l’activité. Nous croyons que le designer répercute l’ajustement de sa propre personne et de sa manière de pratiquer sur l’activité courante et sur les futures activités. En clair, notre instrument n’est pas un instrument de prise de recul sur l’objet de l’activité mais sur le designer lui-même et sur sa relation à l’activité.

Outil d’émancipation politique et social

Il nous paraît nécessaire de renforcer un aspect sous-jacent de l’existence de notre instrument : nous visons une utilisation volontaire et délibérée de notre instrument par le designer, dans l’optique d’accompagner une prise de posture réflexive et une réflexion sur sa manière de pratiquer. Les objectifs sont ceux respectivement décidés par le designer : prendre conscience de sa manière de pratiquer, améliorer ses capacités à se considérer comme objet de sa réflexion, questionner son environnement de travail et sa relation aux outils numériques, prendre conscience de ses forces et faiblesses, gérer au mieux ses propres objectifs, etc. Notre instrument ne veut pas être utilisé comme un moteur de productivité à des fins politiques ou commerciales explicitement externes à la volonté du designer, et ne veut pas être imposé à quelqu’un d’autre que soi.

Notre instrument diffère justement d’un outil managérial d’accompagnement à la productivité en ne remplissant pas des objectifs de production au service de l’objet de l’activité ou de maximisation de la productivité : il est au contraire un moyen d’émancipation des contraintes extérieures à soi, dans la quête individuelle d’autorégulation et d’autoanalyse, de compréhension et d’ajustement de ses capacités mentales. Notre outil s’assimile davantage dans ses moyens et ses objectifs à un outil d’accompagnement au développement personnel appliqué dans le contexte d’une pratique du design.

De l’importance de la formulation

L’instrument va proposer un espace discursif dialogal en interrogeant le designer sur des composantes de sa pratique. De nature computationnelle, l’instrument numérique transmettra des informations de manière visuelle, et notamment à travers un échange textuel. L’instrument formulera des phrases et des questions grâce aux données collectées de la pratique du designer, questionnant par exemple le plaisir d’utilisation d’un outil numérique ou requérant une explicitation de la situation de l’activité. Ces phrases, questions et réactions vont jouer un rôle de médiation fondamental dans l’accompagnement d’une posture réflexive : c’est pourquoi la manière de formuler les mots et leur impact sur le comportement du designer et sur sa relation à notre instrument vont être sujets à une réflexion fine et approfondie au cœur de notre recherche.

Le design comme sujet et moteur de notre recherche

Nous proposerons diverses interactions entre le designer et l’instrument, de la collecte à la saisie en passant par la visualisation sélective et orientée. Notre démarche de designer-chercheur va convoquer des méthodologies de design pour effectuer une recherche en interaction, pour structurer l’information, pour conduire des tests utilisateurs ou encore pour tirer profit des opportunités des moyens de communication. Ainsi, nous questionnerons les formes de saisie et de feedback : texte, réponse booléenne, smiley d’émotion, slider, gestuelles sur différents supports numériques.

La place du design se trouve alors dans le déroulement de notre recherche par les moyens — au sens large — convoqués, et dans les diverses situations observées et testées. Nous souhaitons profiter de notre statut de designer-chercheur pour contribuer à la recherche en mettant à contribution des méthodologies du design et inévitablement notre manière de pratiquer, distinguant ainsi notre recherche d’une démarche de recherche pure.

Communiquer le macro-projet

D’un point de vue plus global sur le contexte de notre recherche, il sera important de définir une ou plusieurs grilles de lecture présentant sans complexité notre instrument. Le recours à des situations concrètes de pratique du design et à des personas permettront de communiquer clairement sur les enjeux de notre instrument. Notre projet de recherche sera sujet à une soutenance face à un jury de designers et de chercheurs où divers moyens de communication seront mis en place pour médier au mieux la portée de notre projet.