#Digital & textile I Cartographie des enjeux

Daniel Harari, le directeur général de Lectra, numéro un mondial des systèmes de découpe, livre sa vision de la cartographie future du secteur du textile et de l’habillement. Et mesure l’impact du numérique sur l’organisation de cette industrie.

Les études menées par Lectra ont permis d’identifier plusieurs tendances majeures, actuellement à l’œuvre, susceptibles de bouleverser durablement l’ensemble du secteur du textile et de l’habillement, en amont comme en aval. La première, qui englobe toutes les autres, concerne la digitalisation de la chaîne de valeur. Elle suppose une capacité des entreprises à s’adapter pour gérer les datas produites depuis la conception jusqu’à à la vente d’un vêtement, à les exploiter et à les mettre en relation, et suppose enfin, pour les différents acteurs de la chaîne, d’en conserver la maîtrise.

#1 La digitalisation de la chaîne de valeur : vers le multisourcing

D. Harari ⎪ L’ensemble des tendances lourdes qui vont influencer en profondeur le monde du textile ont toutes en commun d’être portées par de l’innovation technologique lié au numérique. La digitalisation permet désormais d’imaginer une chaine de valeur différente pour le textile. Elle permet d’avoir instantanément des données beaucoup plus fines sur le comportement du consommateur, sur ses attentes. Elle permet également d’accélérer les approches de co-développement entre industriels qui partagent des données communes tant au niveau de la conception, de la production que de la distribution.

“La chaîne digitale constitue aujourd’hui un élément qui structure les choix des entreprises. Elles souhaitent pouvoir communiquer de façon dématérialisée avec leurs fournisseurs, leurs sous-traitants et leurs co-traitants sur l’ensemble de la chaine de valeur. Le lieu de production a de moins en moins d’importance”.
Daniel Harari I CEO de Lectra ©Lectra

L’étude que nous avons réalisé avec l’ESCP Europe sur d’éventuels mouvements de relocalisation montre, au contraire, que la logique qui prévaut actuellement, c’est la multilocalisation, le multisourcing en fonction des situations, des produits, afin de s’affranchir des contraintes géographiques ou des risques de change. Toutes les entreprises du secteur pratiquent aujourd’hui le multisourcing. L’Europe fait partie des zones d’approvisionnement, mais ni plus, ni moins qu’avant.

On va voir émerger des clusters virtuels qui regrouperont différentes compétences, avec des entreprises capables de travailler sur les mêmes bases. C’est de notre point de vue la vraie révolution qui va toucher, qui touche déjà le monde de la mode. Aussi bien au niveau de la chaine de production qu’au niveau de la logistique, de la distribution et de la relation client.

Lire le rapport du cabinet Roland Berger sur l’impact du digital sur les modèles logistiques “2016 logistics study on digital business models

#2 Industrie 4.0 : faciliter la transformation numérique

D. Harari ⎪ Je préfère parler d’Industrie 4.0 plutôt que d’Usine 4.0. L’Industrie 4.0 suppose des modifications en profondeur de l’ensemble de la chaine industrielle, pas seulement dans les usines. Elle pose le principe de procédés et de modes de production différents. Des plans ont été lancés dans différents pays comme l’Allemagne (Industrie 4.0), mais aussi en Chine, avec le plan Made In China 2025, qui doit transformer et digitaliser l’industrie chinoise en 3 étapes : la première doit permettre de passer du fabriqué en Chine vers le conçu en Chine ; la seconde de la rapidité vers la qualité puis enfin des produits vers les marques.

Lire le rapport du cabinet McKinsey sur l’émergence du consommateur chinois urbain : “From “Made to Chine” to Sold in China”, the rise of the Chinese urban consumer

Le plan chinois s’accompagne de milliards de subventions pour les entreprises de l’habillement qui souhaitent moderniser leurs chaines. Or personne n’ignore que la moitié de la production mondiale d’habillement est chinoise, et le restera. Comme il n’y aura pas de déplacements massifs des bassins de production dans les dix ans à venir, ces développements –la numérisation de la chaîne et la modernisation des équipements industriels chinois — doivent, à notre avis, favoriser une meilleure collaboration avec les entreprises chinoises.

La transformation digitale entraine déjà un phénomène qui profitera à moyen terme à l’économie chinoise : le savoir-faire, qui était intégralement contrôlé il y a 20 ans par les donneurs d’ordre, glisse progressivement aux mains des sous-traitants, qui maitriseront de mieux en mieux la gestion des datas. Il y a en Chine des entreprises qui sont technologiquement beaucoup plus pointues que les entreprises européennes ou nord-américaines. D’une façon générale, les marques européennes pensent qu’elles obtiennent de meilleurs résultats, de meilleurs prix de revient et qu’elles gardent un meilleur contrôle de la chaîne grâce à leur maîtrise technique et à leur savoir-faire, or ce n’est plus vrai aujourd’hui. Les entreprises chinoises. Les usines les plus modernes équipées par Lectra sont au Sri Lanka, en Chine, au Vietnam ou en Indonésie. Elles ne sont plus en Europe.

Cette montée en compétence se vérifie également dans la distribution, le marketing, etc.. La plupart des marques de prêt-à-porter américaines, européennes ou japonaises ont perdu le leadership qu’elles avaient là bas il y a encore 10 ans. Seul le luxe, qui est un peu à part, parvient à tenir sa place.

“L’erreur des entreprises européennes face à la mondialisation est d’avoir cru que les stratégies de continuité étaient jouables alors qu’il aurait fallu mettre en place des stratégies de rupture. Dans un monde qui change, on ne peut pas utiliser les recettes du passé et croire qu’elles vont fonctionner”.

#3 Industrie 4.0 : vers des plateformes de pilotage

L’industrie 4.0 est pour nous une tendance lourde. Il s’agit de mettre en place des machines connectées entre elles, capables d’échanger des informations pour obtenir une chaîne de valeurs fluide et cohérente là ou, aujourd’hui, des silos cohabitent entre différents systèmes qui ne communiquent pas entre eux. Tant que l’on ne digitalise pas l’amont de la chaîne de valeur, au niveau de la création et du développement, on ne facilite pas la transformation numérique.

Lectra s’intéresse bien sûr de très près à ces évolutions technologiques. Nous allons mettre en œuvre une innovation majeure qui sera dévoilée en février 2017. Elle s’appuie sur une plateforme qui pilote et contrôle de façon ouverte l’ensemble de notre salle de coupe. Elle sera capable de communiquer avec d’autres systèmes de pilotage.

Tête de découpe automatique Vector Lectra de très haute précision. ©Nicolas Louis

Nos premières machines connectées datent de 2007. Nous avons par conséquent de l’avance, notamment au niveau de la maintenance prédictive. Grâce aux capteurs que nous avons installés puis développés sur les machines de coupes de nos clients du secteur automobile, nous sommes sur des temps d’uptime de 99%. La machine est donc à l’arrêt moins de 1% du temps. Dans le textile, nos machines de coupe sont capables de repérer des défauts ou des motifs sur des tissus ou des cuirs afin d’optimiser les plans de coupes.

En ce qui concerne les machines textiles, comme les machines à coudre, certains fabricants s’intéressent au sujet mais rien n’est aujourd’hui disponible sur le marché. On est même assez loin du compte puisque l’on considère qu’il faut 3 à 5 ans entre le moment où vous lancer des machines munies de capteurs et le moment ou vous pouvez exploiter ces données. En gros, pour le moment, nous n’avons personne avec qui parler. Les systèmes d’information, en revanche, sont beaucoup plus ouverts. Notre nouvelle plateforme sera en mesure de récupérer des informations en provenance de nombreux intervenants, en amont et en aval de la chaîne de valeur, et d’être capable de les exploiter.

#4 Nouveaux modes de production : mettre la donnée au centre

Il a aujourd’hui 4 modes de production qui domineront l’univers de l’habillement : la mass-production, la mass-cutomization — des produits industriels sur lequel le client fait des choix parmi une série d’options –, la « production agile », qui consiste à faire des petites séries renouvelées très rapidement et enfin le « made to mesure », qui permet de proposer un produit adapté au gout et à la morphologie de chacun. Plusieurs de ces modes de production peuvent cohabiter au sein d’une même entreprise.

Lorsque l’on parle de petites unités de production mobile, on parle en réalité de décentraliser une partie de la « production agile » d’une entreprise sur des petites structures autonomes. Mais dans ce cas, on ne bénéficie pas du même effet d’échelle et cela restera des expériences marginales. Les entreprises que l’on voit aujourd’hui explorer ces pistes, comme Adidas ou Nike, sont des entreprises de grande taille, qui veulent tester ce qui pourrait exister dans 20 ou 30 ans. Mais pas à moyen terme.

Le mode a globalement 20 ans de retard sur la plupart des outils digitaux. On parle de vêtements connectés mais il n’y a pas de révolution technologiques autre que la digitalisation de l’industrie de production.

Je devrais pouvoir aujourd’hui récupérer des informations sur les consommateurs à qui je vends mes produits en ligne pour orienter la façon dont je créer mes nouveautés et créer de la valeur. Mais l’organisation des entreprises est aujourd’hui beaucoup trop cloisonnée pour pouvoir fonctionner ainsi. Cela suppose un big-bang auquel la plupart des entreprises du secteur textile ne sont pas prêtes. Avancer suppose de structurer l’ensemble des données sur les clients, la production, la logistique tout au long de la chaîne de valeur, puis de développer, dans un second temps des applications qui les transforment et les rendent utiles.

Je ne crois pas beaucoup à l’impact de l’impression 3D dans le secteur du textile. Cette technologie, qui a beaucoup d’avenir dans l’industrie classique — nous l’utilisons chez Lectra pour réaliser certaines de nos pièces pour nos machines — , ne touchera que très marginalement les matériaux souples, l’habillement et les accessoires de mode au niveau industriel.

▶︎Pour aller plus loin

Révolution numérique et industrie textile : Spécialiste des enjeux de la révolution numérique, Nicolas Colin met en perspective l’impact du numérique et des technologies disruptives qu’il entraine sur l’organisation des schémas de production et de vente.