Collectors & Testostérones

Résumé: les rédacteurs en chef d’une revue née de la dernière pluie qui a pour devise “ moins vite plus loin ” proposent de pratiquer le “journalisme local ultra-subjectif ”. Cela ne se refuse pas, surtout quand on est du genre “plus vite moins loin”. Article paru dans Ithaque #2.

Je vous fais grâce des adjoints, des chefs de rubrique, des remplaçants du chef de rubrique… Des rédacteurs en chef, j’en ai usé plus d’une douzaine en quarante ans. Ceux d’ITHAQUE sont les plus enthousiasmants que je connaisse. Mais ils sont rédacteurs en chef, donc ils ont une vision anticipée de la réalité.

Ainsi, K., membre du Conseil de rédaction, est comme ça. Alors quand je lui parle d’un dancing d’une grande petite ville européenne qui aurait pour vocation de permettre aux “ postquinquas” de trouver des partenaires pour danser et plus si affinités, K. veut tout, tout de suite. Comme je ne dis jamais non à K., je pars en chasse. Gros bide.

Il a d’abord fallu trouver la bonne tenue pour aller danser. J’optai pour une veste beige du style “safari à Rimini”. Dans le noir du nightclub, je pourrais peut-être une heure seulement faire illusion, danseur pour “femmes finissantes”.

Premier soir, je passe la porte à 22 h. Pas un chat. La barmaid portugaise m’annonce que le patron roumain est en vacances sur la Côte d’Azur. Je me dis que les rombières qui viennent chercher des cavaliers doivent être en ce moment sur les plages de Djerba. Deuxième soir, je me suis changé pour rompre la malchance. J’opte pour le modèle antiquaire bavarois en villégiature en Toscane. Et je me prends une deuxième veste.

La serveuse est toujours seule au bar, Pipo&Mario, duo de musiciens, interprète la version lente pour synthé de L’Été indien. Les danseuses doivent être encore à Djerba. Que dire à mes rédacteurs en chef qui n’ont rien pour boucher le vilain petit trou que je vais faire dans leur beau sommaire? J’envisageais de me suicider en me tranchant la gorge avec un rond à bière.

J’en étais là le lendemain, trompant mon angoisse tout en tripotant compulsivement des CD soldés dans une grande surface. La méthode est simple: prendre le disque, se dire qu’à ce prix-là, c’est donné, et le remettre dans le bac puisqu’on l’a dans sa discothèque depuis plus de quarante ans. En l’occurrence, il s’agissait des Allman Brothers au Fillmore East.

À côté, dans une voiturette électrique bleue, un homme fait la même chose. Sauf qu’il a une petite liste. Et il raye et coche. Daniel a 61 ans. En 1991, il n’a pas eu de chance; une opération chirurgicale ratée l’a cloué à jamais sur le siège de “ l’électrique bleue ”. Chez lui, à côté de la platine Revox, on trouve 55 LP de Dylan, trente de Santana, trente de Chicken Shack. Rien n’existe après 1977 pour Daniel. Au total, l’amateur annonce 1000 CD et quatre fois plus de vinyles. “ La musique m’aide à tenir le coup ”. Le sexagénaire donne sa recette: “Quand faut que ça pète, ACDC; les joursde calme, Booker T. & the M.G.’s ” Son graal: l’intégrale de Living Blues, un groupe hollandais. Sai t-on jamais?

Dans les bacs de CD bradés, son heure viendra. Mais Daniel, sur sa fidèle monture, connaît aussi le chemin de la caverne de tous les joyaux — Score. Je le retrouve au comptoir de cette petite boutique de disques d’occasion, discrète, dans une rue pas trop passante de la “grande petite ville”.

Horreur! Arrêtez tout! Disques, petite boutique, collectionneurs… Cela empeste la référence culturelle. Voyez ce que je veux dire? Score est-il le pendant du mythique et londonien “Championship Vinyl, tout pour le collectionneur de disques sérieux” tiré du chef d’oeuvre de Nick Hornby (Haute fidélité, 10/18 n°3056)? Passons la porte.

Comment faire entrer six clients dans un presque cagibi rempli par6000 CD et 6000 trente-trois tours? Christophe “Chris” Taillander s’y applique. Au bout de quatre séances aussi entomologiques qu’anthologiques dans l’antre, j’en arrivai à cette conclusion: les filles ne sont pas collectionneuses de disques. Selon Hornby, la clientèle d’un marchand de disques d’occasion est constituée “d’hommes jeunes et de jeunes hommes”. Chez Score, kif-kif. Je ne compte pas la mère de famille avec poussette qui, sans soupirer, sans se plaindre mais anesthésiée, accompagnait un zozo trentenaire, père de ses deux.

J’exclus aussi Dagmar, yeux bleus et tatouage sur le biceps gauche annonçant la couleur: “Nothing but Trash”. Dagmar aime le rock garage et passe comme une comète épisodique. Elle élude l’interview. J’avais pourtant attaqué par une question subtile: “Vous venez souvent ici?” Au comptoir de Score, c’est testostérone et stéréo en guise d’apéro.

À moins de mille disques à la maison, tu fais pas le poids. Christophe, un fou du roi sorti des tarots au biceps gauche, connaît la musique. “Ici, on ne parle pas voitures”. Le tatoué, son credo tient en deux mots: “L’âme et les tripes”. La virtuosité ne lui “fait pas monter les poils”. Devant les platines, on parle pressage de disques, raretés. Et je peine à m’extasier parce qu’un allumé ne dormira pas tant qu’il n’aura pas sur ses rayons les pirates des Stones pressés en Russie.

Bon, au bout d’un moment, j’ai l’impression que les collectionneurs parlent musique comme les pointures du tuning parlent pare-chocs, les surfeurs, cires, les alpinistes, mousquetons… Trucs de mecs. Alors j’insiste, et je repose la question. Pourquoi les garçons seulement? “Heu… il nous manque quelque chose.” “Pour nous rassurer.” “Parce qu’on n’a pas de grosse bagnole, on a une belle collection.” “Peut-être pour être le meilleur sur un créneau.” “C’est mon pôle de déstressage, un super tue-ennui.”

Merci les gars. Et le soir, tout seul au monde? Que faites-vous? Unanimes, ils répondent. Un coup de blues, une rupture qui passe mal, une angoisse existentielle… une seule issue, le classement de collection. Cela ne rend pas sourd et fait passer une bonne soirée. Le classement est la panacée du collectionneur. Alphabétique, chronologique, historique, lié à l’histoire personnelle… tout est possible. La conversation s’enflamme. Apothéose! On en vient à parler des avantages des étagères Ikea.

Grégoire sort son téléphone et montre une photo de sa collection de vinyles. Il expose les pochettes des disques qu’il vient d’écouter. Beau patchwork toujours en mutation dans le salon. Arrive l’étranger solitaire, Jérôme l’Angevin. Le mélomane écrit sous pseudonyme (Kalcha) dans le magazine Vibrations. C’est son papa qui lui monte ses étagères. Une fille qui collectionne des disques, Kalcha en a vu une sur un site (dustandgrooves .com). Mais Jérôme préfère parler du bon vieux temps. Le temps où on faisait des petits cadeaux. Aux amis, aux chéries.

Tu ne peux pas, soupire Jérôme, offrir un fichier MP3”. Christophe acquiesce. Voilà qu’il se mettent à parler de la tension de la bande magnétique des K7, des enchaînements, des nuits blanches passées à préparer un superbe cadeau. “J’ai parfois plus aimé les compils que les filles à qui je les offrais”, déclare l’Angevin, coeur volage. Belle comme un ange (à chacun le sien), la nostalgie traverse la petite boutique. Christophe se souvient de Babette, à qui il dédia les morceaux des Pale Fountains. Testostérone et stéréo sont compatibles avec les coeurs d’artichaut. “La musique me permet, souffle Chris, de retrouver, de préserver l’innocence de mon enfance.” Vint l’heure de la dernière séance.

Elle eut lieu un samedi matin, personne sauf le patron et les Chambers Brothers sur la platine. Le temps pour tous les deux de jouer aux listes. Les cinq morceaux préférés, l’album de l’île déserte. Puis on a joué à l’épitaphe – deux morceaux pour un enterrement.

Chris choisit l’intimiste Javanaise de Gainsbourg et un “morceau cabossé de Tom Waits qui tourne rond quand même”, Whistlin Past the Graveyard. Ceux qui m’aiment auront droit à September Song (Maxwell Anderson- Kurt Weill) interprété par Pascal Comelade et Robert Wyatt. Et In my Life (Lennon-McCartney) par Johnny Cash. En attendant, il n’y a plus qu’à collectionner les bons moments.

Albert Wyatt

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