Soirée électorale orageuse à Ithaque


“Eclipse”, le navire d’OCEAN71 qui écume la mer ionienne, est amarré dans le port de Vathy. Depuis notre bateau-newsroom, nous préparons une série d’articles dressant un état des lieux des recherches archéologiques de la période mycénienne sur l’île. C’est peut-être un peu savant et pédant de le dire comme ça mais ça permet d’éviter une formulation du genre : “Nous sommes à la recherche du palais d’Ulysse”. Pendant une dizaine de jours, nous allons crapahuter sur les collines de l’île à la recherche de murs cyclopéens et de tout ce qui pourrait nous rapprocher un peu plus du héros grec. Nous nous intéressons aussi beaucoup à la place que joue l’Odyssée dans le quotidien et la mentalité des insulaires.

Dimanche soir, nous avons mis l’histoire et l’archéologie de côté pour suivre les élections qui se tenaient en Grèce. Avec Philippe -le photographe de l’équipe- nous quittons le navire pour interroger les Ithaquiens. Nous avons déjà agendé un premier rendez-vous au siège du KKE, le parti communiste. Il s’agit du seul parti politique de l’île qui tient un bureau permanent ; les autres n’ont plus le budget pour ça…

Nous avons à peine le temps d’arriver qu’une tempête se lève. On nous avait promis une sympathique soirée post-électorale avec les figures locales qui s’invectivent sur le port, les discussions politiques sans fin sur l’avenir forcément sombre de la Grèce et les chansons des communistes que même les membres un peu éméchés de Nouvelle Démocratie (centre droite) reprennent.

Loupé.

Nous avons essuyé un grain plus puissant que le résultat de Syriza hier soir dans le port de Vathy

C’était sans compter sur la colère des Dieux… Un vent d’une violence phénoménale se lève brusquement, des éclairs déchirent le ciel tout autour de la baie de Vathy. Les terrasses se vident en un clin d’oeil. Les insulaires connaissent la manoeuvre : on plie les chaises et les panneaux sur le bord de mer et on s’enferme. C’est un peu moins le cas des retraités anglo-saxons qui forment le gros des touristes de la saison. Leurs bateaux sont sont assez mal amarrés et c’est vite la pagaille dans tout le port. On essuie des pointes de plus de 40 noeuds de vent. Philippe m’arrête me dit : “Là, il faut vraiment rentrer au bateau, mec. Ils ne répondent pas au téléphone…” Je reste médusé avec sac, appareil photo, micro et calepins sur les bras, alors qu’il est déjà en train de piquer un sprint sur le quai.

Sur le chemin du retour un restaurateur goguenard lance une pique à des touristes. “Syriza est de retour au pouvoir depuis quelques heures et c’est de nouveau la merde”.

Titanic Teutons / ©Philippe Henry

La tempête finit par se calmer au bout de deux heures et nous passons même une bonne nuit, plus fraîche que les précédentes. Le lendemain matin je retrouve Nontas Mavrokefalos, le secrétaire général du KKE sur l’île. On s’installe dans la petite librairie d’un membre du parti qui assure la traduction de l’entretien. Pour Nontas le résultat est sans surprise. A Ithaque, le KKE a réalisé un score honorable : 14.33% des voix. Il arrive en troisième position derrière Syriza (32.06%) et Nouvelle démocratie (25.87%). Il éructe un peu contre le parti de Tsipras qui lui siphonne des voix mais insiste sur le fait que le problème qui se joue à Ithaque est que l’île fait partie du district de Céphalonie. Ithaque compte environ 3'000 habitants contre plus de 35'000 pour sa voisine : “Indépendamment de la couleur politique de nos élus, le principal problème réside dans le fait que personne ne représente notre île à Athènes”.

C’est un sujet sensible qui touche les nombreuses petites îles de la Grèce et qui n’est pas sans lien avec certains aspects de notre mission. D’après Nontas, si les projets de fouilles archéologiques traînent ou sont abandonnés c’est peut-être parce que les Ithaquiens manquent de soutiens politiques à Athènes. Les représentants du district sont des Céphaloniens qui préfèreraient développer des projets de fouilles sur leur propre île. Voilà une hypothèse que nous devrons creuser lors de notre séjour à Athènes…

Pour suivre le reste de nos aventures en mer ionienne, vous pouvez lire notre journal de bord sur openexplorer ou sur le compte facebook d’Ocean71. J’arrête ce billet ici. Cet après-midi nous irons débloquer des navires dont les ancres sont coincées dans la baie de Vathy. Visiblement, notre matériel de plongée n’est pas passé inaperçu au port. On pense sérieusement proposer un pack d’abonnement annuel couplé à des missions de sauvetage. Hin hin hin hin…

Nontas Mavokefalanos, Secrétaire général du KKE d’Ithaque / Photographie ©Philippe Henry