Sonia Delaunay, Prismes électriques, 1914 (Musée d’art moderne, Paris)

Des vies à l’école (2)

Laissons vivre les normes

Lors du meeting de Strasbourg, en octobre dernier, Emmanuel Macron nous invitait à « changer, non pas avec des normes, mais avec des pratiques ». Ministre de l’Économie, il exprimait déjà la conviction que l’action publique, pour être efficace aujourd’hui, devait être arrimée aux spécificités de chaque territoire et fondée sur les initiatives particulières des acteurs de terrain. C’est pour cela qu’il a donné un nouvel élan au droit à l’expérimentation. À l’école publique aussi, il s’agit de « laisser vivre les normes » et En Marche ! propose de donner aux établissements plus d’autonomie, et aux enseignants les moyens d’expérimenter des solutions nouvelles.

Aujourd’hui, c’est Nadège qui prend la parole. Enseignante d’EPS depuis vingt ans, elle évoque les outils de contrôle de plus en plus nombreux mis en place par l’Éducation nationale ces dernières années. Elle s’agace de devoir y faire face dans son quotidien à l’école ; elle s’inquiète pour les jeunes enseignants, formés dans un moule étroit et inconfortable, fait de contraintes et de contrôle.

« Vous savez, personne n’est dupe, dans les couloirs de l’Éducation nationale. Il y a deux expressions qui circulent : “pas de vagues” et “pédagogos”. Vous comprenez ? “Pas de vagues”, c’est-à-dire rien qui fâche, mais aussi : rien qui dépasse, tout le monde au pas, une école qui fasse système, quoi. Quant aux “pédagogos”, ce sont les intellectuels supposés surdoués du ministère, qui vivent et pensent dans leur tour d’ivoire. Leur dernière trouvaille, pour l’EPS, c’est “référentiel bondissant”. Cette belle abstraction est censée rendre justice à la diversité des objets qu’on fait bondir et voler : un ballon, une balle, un volant de badminton… Franchement, a-t-on besoin d’une telle métaphysique pour transmettre à nos ados le goût du sport, l’envie de transpirer un bon coup, la connaissance de leur corps, le plaisir de jouer en équipe ?
« Moi je suis vieille déjà, j’ai de la distance avec ces bêtises. J’aime mon métier, et je le fais pour mes élèves et pour le sport, le reste je m’en fous. Mais les jeunes, ils entendent deux mots d’ordre dès le début : “Faites votre propre expérience” (c’est-à-dire : débrouillez-vous) et “Référez-vous aux textes d’accompagnement du programme” (ce qui revient à leur faire perdre leur temps à lire d’innombrables commentaires au lieu de se préoccuper de ce qui, concrètement, marche ou ne marche pas dans leurs cours). Nous avons connu ici une jeune enseignante, qui a démissionné au bout d’un an. Sa première inspection a été un désastre : des commentaires négatifs uniquement, aucune explication précise sur ce qui n’allait pas dans son travail, aucun conseil. L’expérimentation, l’autonomie, oui, bien sûr. À condition toutefois de commencer par un état des lieux objectif, et de permettre aux collègues de progresser en prenant appui sur leurs points forts et de s’améliorer sur des points faibles clairement identifiés. Pour cela, il faut plus d’inspecteurs, et qui viennent nous voir plus souvent, pas pour nous sanctionner, mais pour nous accompagner.
« La plupart du temps, c’est soi-disant pour nous aider et pour mieux former les élèves que de nouvelles normes sont créées. Par exemple l’obligation, dans mon académie, d’enregistrer sur le site de l’établissement, chaque matin, le contenu de mes cours pour la journée qui n’a pas encore commencé. Ou encore le “Socle commun de connaissances, de compétences et de culture”. Depuis trois ans, c’est l’outil de formation de l’Homme nouveau du 21e siècle ! C’est rédigé au présent de l’indicatif, comme si les élèves étaient des pages blanches sur lesquelles on peut écrire ce qu’on veut, sans résistance : “L’élève accepte la contradiction tout en défendant son point de vue, fait preuve de diplomatie, négocie et recherche un consensus” ou “Il comprend les choix moraux que chacun fait dans sa vie”. Et si vraiment nos ados assimilaient tout ce qui est énuméré là-dedans, ils seraient des citoyens modèles à la fin de la 3e. Franchement, je trouve ça effrayant. Je ne suis pas là pour former des êtres parfaits !
« Moi ce que j’aimerais, c’est que le Ministère quitte ses nuées d’abstraction, d’idéalisation de la norme et de déni des réalités. Qu’il ait le courage de définir un projet clair pour notre école publique, et qu’il mette à l’honneur les acteurs de terrain : les enseignants, leur expérience et leurs expérimentations ; les inspecteurs aussi, mais des inspecteurs plus soucieux d’établir des relations de confiance et de long terme avec les enseignants. L’autonomie, les pratiques individuelles, oui ! À condition toutefois de donner de la cohérence : sans formation des enseignants digne de ce nom, sans projet national et, surtout, surtout, sans chef d’établissement ayant les compétences et l’autorité pour organiser l’action de son équipe, l’autonomie et l’expérimentation, ça partira dans tous les sens et ça sera n’importe quoi. »
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