Construire sa carrière à l’ère numérique

[Cet article reprend l’un des thèmes abordés dans Le Livre de la Jungle : les secrets des meilleurs startups pour les employés déterminés, à paraître en Octobre 2018]

Au rang des célébrités françaises à la longévité impressionnante se côtoient Charles Aznavour, Catherine Deneuve, Michel Drucker et … Booba. Le rappeur, facilement brocardé dans les médias et par ses pairs, met cependant tout le monde d’accord sur un point : sa carrière est d’une durée exceptionnelle pour son genre musical. Et pour cause, elle a été construite sur des principes radicaux : compréhension singulière des codes du milieu, refus du status quo et de l’establishment, virages artistiques risqués, opportunités saisies au bon moment … et si ce parcours était reproductible pour toutes les carrières ? C’est la question que cet article (plutôt long, je l’admets) pose.

“Je reste incompris ma carrière est incroyable”
Booba — OKLM

Des carrières singulières, j’ai pu en observer en travaillant 3 ans à The Family. C’est une formidable collection de parcours différents et tous ancrés dans la réalité de l’économie numérique que j’ai pu observer : des anciens banquiers ou consultants devenus entrepreneurs, des adolescents de 15 ans qui construisent les révolutions technologiques de demain, des jeunes diplômés avides de bâtir des empires, des grands patrons qui quittent le confort de leur position pour apprendre les codes des startups, des entreprises qui facilitent l’émergence de nouveaux schémas de travail …

Plus encore, en rejoignant Lion, ce sont des centaines d’élèves de 18 à 52 ans en proie à des interrogations sur leur propre carrière que j’ai pu côtoyer et conseiller. Certains souhaitaient quitter leur poste actuel pour rejoindre une startup, d’autres voulaient apprendre les codes des entreprises numériques pour les appliquer dans leur cadre de travail. Tous se sentaient impactés par le numérique dans leur quotidien.

Le numérique bouleverse effectivement le marché du travail en permettant d’y faire ressortir les individualités. Ce sont ces individualités, ces singularités, qui vont permettre à chacun de trouver la voie qui lui correspond. La carrière qui en découlera sera faite d’opportunités et de chances, mais des stratégies systématiques peuvent être appliquées pour maximiser ses chances.

C’est ce que cet article explore : l’écrire m’a permis de me poser des questions éclairantes pour le reste de ma carrière, je le partage avec plaisir s’il peut produire le même effet chez d’autres.


Partie 1 — Le marché du travail du turfu

Avant de réfléchir à son cas particulier, il est nécessaire de comprendre la manière dont le monde du travail évolue pour savoir comment s’y positionner. Et le principal moteur de changement du marché du travail, c’est le numérique.

En effet, le numérique représente un challenge stratégique pour les entreprises, mais surtout un changement sociétal pour les individus. Le monde d’Internet est résolument ouvert, démocratique, inclusif, changeant et cette réalité nouvelle induit des transformations politiques (des printemps arabes à l’élection de Donald Trump), économiques (de la stratégie des entreprises plus user-centric à l’avènement des crypto-monnaies), artistiques (comme l’hystérie autour des Soundcloud rappers) et sur tous les autres pans de la société. Notamment, le numérique impacte le travail et mène à des changements de paradigmes.

Comprendre l’ensemble de l’impact que le numérique a sur le monde du travail nécessiterait sans doute plusieurs articles d’exploration. Malgré tout, des macro-phénomènes peuvent être rapidement distingués.

1/ Le premier de ces phénomènes est le développement de la gig economy et la montée en puissance des plateformes reposant sur l’existence de freelancers. Le sous-jacent de ce phénomène est la croissance sensible du travail indépendant.

Alors que les bénéfices du travail salarié se délitent, les plateformes gagnent du terrain et sont vouées à se développer et à représenter une part non négligeable du futur du travail. Il existe plusieurs raisons à cela :

(i) D’abord, les ressorts technologiques que ces plateformes utilisent et maîtrisent les rendent plus compétitives que les entreprises traditionnelles. Cette avance stratégique donne lieu à des taux de croissance extrêmement rapides pour ces entreprises et cette croissance explique en partie le développement du travail indépendant.

(ii) Ensuite, si on les accuse bien volontiers — à tort ou à raison — de favoriser des emplois précaires, on oublie facilement les nouvelles conditions de travail favorables dont elles permettent l’émergence : de plus en plus de travailleurs font le choix de l’indépendance, de la flexibilité dans leurs horaires de travail et de l’affranchissement des modèles hiérarchiques établis. À ce titre, cet article de Bill Gurley (l’un des premiers investisseurs dans Uber), donne une vision quantitative et qualitative de l’amélioration de la qualité de vie pour les travailleurs de la plateforme : compléments de revenus, liberté de travailler à des horaires flexibles pour des parents au foyer, moyen simple de faire face à des dépenses imprévues. Les conducteurs témoignent aussi parfois des bénéfices de pouvoir travailler avec la plateforme … Plus proche de nous, en France, des plateformes similaires donnent l’opportunité de travailler à des personnes facilement marginalisées sur le marché du travail et représentent des alternatives crédibles au chômage.

(iii) La raison suivante est que faire le choix de l’indépendance est de plus en plus avantageux par rapport au travail salarié. Celui-ci devient précaire, et nombreux sont ceux qui fuient les activités besogneuses du travail salarié (par exemple dans la restauration, les services de nettoyage ou le transport) qui retrouvent un nouvel essor avec des travailleurs indépendants et des plateformes. En outre, on observe un rattrapage (encore trop limité, certes) des nombreux avantages sociaux dont bénéficient les salariés : WeMind est le comité d’entreprise et l’assurance des indépendants, des “syndicats” de freelancers se construisent et défendent les intérêts des travailleurs indépendants.

(iv) Enfin, tout cet essor du travail indépendant est facilité par des sociétés qui permettent aux indépendants de trouver des prestations qualifiées ou non (Comet, Side), à temps-plein ou non, qui leur fournissent des services complémentaires (bancaires comme Shine, d’assurance santé comme Alan …).

2/ Le phénomène suivant est celui de la fin des carrières linéaires. Statistiquement, le turnover des employés (taux de remplacement des équipes dans une entreprise) est aujourd’hui à son plus haut niveau en 10 ans, depuis la crise financière. L’image d’Épinal des employés fidèles à leurs entreprises qui commencent au plus bas niveau de l’échelle et montent peu à peu dans la hiérarchie se heurte à deux problèmes majeurs : d’une part, les échelons sont cassés et la promotion interne n’est plus un modèle viable (9 embauches sur 10 se font en CDD ou en intérim en France) ; d’autre part la fidélité des employés n’est pas acquise aux employeurs, ni dans les grands groupes, ni dans les banques ou cabinets prestigieux, ni même dans les meilleures entreprises technologiques. De ce fait, il est de plus en plus acceptable sur un CV de multiplier les expériences chez différents employeurs, de prendre des breaks pour voyager, pour tenter une aventure entrepreneuriale ou pour se former à de nouveaux sujets. Les carrières des employés de l’ère numérique sont construites d’expériences relativement courtes, intenses, parfois menées en parallèle — plutôt que sur le temps long.

3/ L’une des raisons à cette non-linéarité des carrières, c’est la quête de sens des employés. Les TED Talks ou articles tentant d’explorer ce phénomène sont nombreux. Le sujet est délicat à traiter, mêlant les aspirations personnelles, influences, psychologies, expériences de chacun. De ce fait, l’une des choses à faire pour le comprendre est peut-être de partir du particulier pour aller vers le commun. C’est la démarche du podcast Nouvelle École, qui explore les parcours de vie atypiques des invités. Une vidéo vaut plus que des mots :

“Taffer de 9 à 5, pour moi c’est pas la vie”
Booba — Paradis

4/ Le phénomène suivant est la montée de l’incertitude professionnelle qui découle de la mort des métiers. Cette mort est double : d’une part, de manière concrète, des avancées technologiques (comme l’intelligence artificielle) vont rendre caduques un certain nombre de tâches aujourd’hui réalisées par des humains. Malgré le discours rassurant qui analyse l’impact de ces technologies et déduit qu’elles vont créer des emplois, il faut reconnaître qu’elles commenceront par détruire des activités et des occupations. Pas des carrières, mais des postes. Et c’est une bonne chose. Si la tâche peut être accomplie de manière automatisée, alors le temps humain est mieux employé ailleurs.

D’autre part, et d’une manière plus symbolique, les métiers cessent de plus en plus d’être regardés en tant que catégorie définissant l’individualité des personnes. Les compétences recherchées à l’ère digitale recoupent un ensemble de savoir-faires qui ne rentrent pas dans une case précise, mais empruntent aux compétences de plusieurs professions distinctes : voilà pourquoi les titres des postes sur LinkedIn paraissent de plus en plus fumeux. Les travailleurs inventent des rôles starifiés pour décrire les compétences que les entreprises recherchent. Cela reste vrai, même avec des professions aux contours historiquement définis : on est médecin, avocat, professeur ; mais en réalité qu’y a-t-il de commun entre un médecin de village dans l’Inde profonde et un chirurgien esthétique de Los Angeles ? Entre un avocat fiscaliste à Londres et un avocat pénaliste en Amérique Centrale ? Entre un professeur d’université à Paris et un professeur des écoles en ZEP ? Pas grand chose, et l’ère numérique doit inviter à repenser l’individualité des tâches réalisées par chacun plutôt que la vision simplificatrice de les ranger dans une catégorie définie, un métier.

5/ Face à un marché du travail aussi incertain, il existe pour tous les employés la nécessité de se former continuellement. L’enjeu de la formation LION est par exemple de transmettre les codes des meilleures startups aux employés — de startup ou de grands groupes — afin qu’ils acquièrent les outils, méthodes, savoir-faires et état d’esprits qui créent la réussite à l’ère numérique. Au delà de cet exemple, c’est l’ensemble des employés qui vont devoir apprendre à apprendre et à remettre en question sans cesse les compétences qu’ils ont acquises pour : (i) rester pertinents dans les domaines dans lesquels ils sont engagés, (ii) ajouter des cordes nouvelles à leurs arcs de compétences et continuer à s’améliorer ou (iii) explorer des pistes de carrière différentes. C’est à chaque employé de devenir acteur de sa formation.

Embrace your singularity

Tous ces macro-phénomènes font ressortir une tendance générale sur le marché du travail futur. C’est un marché où au générique et au standard se substitueront la singularité, l’individualité.

Non pas une individualité égoïste, où chacun recherche son propre intérêt ; mais une individualité bienfaisante où chacun est à la place qui lui convient le mieux et donne le meilleur de ses compétences.

Non pas une individualité chaotique, qui rend impossible la construction d’organisations à taille planétaire, mais une individualité organisée et rationalisée par le numérique, outil qui lui permettra de s’exprimer au mieux. Il suffit ici de penser à Netflix ou Spotify : si ces outils peuvent proposer à 100M d’utilisateurs le contenu correspondant à leurs goûts individuels, la même chose est possible pour exploiter les singularités des travailleurs.

Le monde du travail de demain fera ressortir les individus et leurs singularités. C’est ce qu’il faut explorer maintenant.


Partie 2 —Découvrir sa voie

“Et le passé me suit, de jour comme de nuit ; pourrais-je y arriver, au bout de mes rêves ?”
Booba — Au bout des rêves

Le travail occupe un place centrale dans les sociétés modernes. À travers les époques, beaucoup de philosophes, économistes et sociologues ont débattu de sa nécessité pour l’Homme en tant que moyen de subsistance, de son organisation dans la vie collective des sociétés, de sa dimension métaphysique comme moyen de s’accomplir, de son importance comme symbole de statut social après les révolutions …

Pour cette raison, le poids de la doxa sociale (la façon de penser conventionnelle et traditionnelle) est extrêmement important dans les choix de carrière des individus : bien souvent, on s’engouffre de manière circonstancielle dans une filière scolaire parce qu’un parent, un ami ou un professeur le conseille, eux-même ayant reçu ces conseils d’un autre auparavant. C’est le poids de la société. À la fin de sa scolarité, on doit faire un choix professionnel ; et là encore, c’est souvent la norme sociale qui domine : on fera le choix du plus gros salaire, du statut le plus enviable, de ce que des pairs ont fait avant nous, de ce que nos parents nous conseillent, de ce qui “ouvre le plus de portes”, de ce qui nous permettra de vivre en couple rapidement ou même de ce qui nous paraît le plus charitable. Peu importe, ce sont des choix sociaux.

Dans mon propre cas, avant de rejoindre The Family, j’ai hésité comme bon nombre de mes camarades d’HEC à rejoindre un cabinet de conseil. La raison, je ne l’avais pas vraiment : on dit que c’est une voie prestigieuse, qui mène à tout, c’est plutôt bien payé, un bon job en début de carrière. Et pire, la véritable histoire de mon recrutement à The Family est d’une simplicité déconcertante et montre le poids des liens sociaux dans les carrières : en croisant Oussama lors d’une soirée à The Family (où j’avais été stagiaire), après un échange de 2 phrases sur mon hésitation à aller en conseil, il m’a proposé de rejoindre le bureau de Londres qui allait se créer. Un high-five plus tard, j’étais employé.

Le message que j’ai reçu le lendemain matin …

De fait, nous ne nous posons pas en général des — vraies — questions introspectives pour déterminer nos choix de carrières. Or, à l’ère numérique, où les singularités des individus ressortent dans le travail, c’est impensable !

Heureusement, les langues se délient de plus en plus sur la nécessité de prendre le temps de réfléchir par soi même à ce que l’on a envie de faire et aux moyens d’y parvenir. Des programmes comme Switch Collective invitent les salariés qui ne se retrouvent plus dans leur job quotidien à faire le bilan de leur carrière et à “switcher”, c’est-à-dire inventer le parcours qui leur correspond le mieux. Tous les élèves de Lion ont le droit à un coaching particulier pour évaluer leurs décisions professionnelles … Les conseillers d’orientation et Pôle Emploi n’ont plus le monopole du discours sur les choix de carrière ou la reconversion professionnelle, et c’est une bonne chose.

Mais encore, comment s’y prendre pour réfléchir de manière pertinente et personnelle à la construction de sa carrière, quand les enjeux sont si importants ? Nous passons la partie la plus significative de notre vie adulte au travail, et celui-ci influe sur notre qualité de vie et sur notre impact dans le monde.

Tim Urban, écrivain du blog WaitButWhy, qui explore en profondeur et rend intelligibles des sujets aussi divers que l’intelligence artificielle, la procrastination ou le choix d’un partenaire de vie, s’est récemment penché sur le sujet dans un article dont je ne peux que conseiller la lecture (vraiment … mais alors, vraiment vraiment).

Son approche de la question est on ne peut plus logique : pour choisir une carrière, il faut déterminer : 1) ce que l’on a envie de faire et 2) ce que l’on est capable de faire. L’intersection des deux représente l’ensemble des carrières potentielles, qu’il suffit alors de hiérarchiser.

Tim Urban dessine souvent pour expliquer ses théories … celle ci est assez explicite

Entrons dans les détails.

1) Déterminer ce que l’on a envie de faire

Déterminer ce que l’on a envie de faire est moins facile qu’il n’y paraît. Nous l’avons déjà dit, les normes sociales qui nous poussent à accepter telle ou telle profession sont prégnantes.

En plus de cela, nos envies sont contradictoires :

  • Avant nos envies viennent nos besoins primaires : se nourrir, se loger, être vêtu convenablement, payer ses factures. Elles correspondent aux deux premières couches de la pyramide des besoins de Maslow. Beaucoup de personnes n’ont pas le luxe de choisir leur carrière car ils doivent couvrir leurs besoins primaires.
  • Nous avons des aspirations personnelles : trouver un sens à sa carrière, s’accomplir par son travail, suivre ses passions, avoir une haute estime de soi
  • Nous avons aussi des aspirations sociales : accéder à un statut prestigieux, être célèbre, avoir du pouvoir, de la reconnaissance, du respect, se sentir inclus dans un groupe
  • Il y a également les envies qui relèvent du style de vie : trouver un équilibre de travail, avoir du temps libre, vivre dans le confort, être flexible, pouvoir partir en vacances régulièrement, s’acheter des choses matérielles
  • Enfin, nous avons des aspirations morales : avoir un impact sur le monde, prendre soin de ses proches, améliorer le futur, transmettre du savoir.

Maslow, déjà cité, hiérarchise ces besoins. De manière évidente, pouvoir se nourrir est plus important que d’être flexible dans son travail. Malheureusement, beaucoup de choix professionnels sont dépendants de la nécessité de couvrir les besoins primaires.

Comme le dit Chris Rock : “some people have jobs, some people have careers”

Néanmoins, je suspecte d’une part que beaucoup des lecteurs de cet article ont le luxe de pouvoir réfléchir à l’ensemble de leurs aspirations ; et je suis convaincu d’autre part que la volonté et l’effort peuvent aider à lutter contre des situations sociales contraignantes. Et c’est alors la cacophonie des envies qu’il faut trier.

La méthode décrite par Tim Urban dans son article consiste à décortiquer chacune de nos envies, en les listant sur une feuille, sans chercher à les trier. C’est un travail long et intense, mais accessible à chacun. Prenez garde à ce que chacune de ces envies soit consciente et volontaire, une avec laquelle vous soyez en accord, et non pas une envie imposée par un tiers : vos parents, votre partenaire, la société …

Il faut alors déterminer ce que l’on souhaite réellement mettre en avant dans sa carrière. La norme sociale conseille de “mettre sa passion en avant”. C’est une instruction très spécifique. Peut-être avez-vous un irrépressible besoin d’accéder à la célébrité, et que pour cela, il vous faille faire quelque chose que vous détestez. Votre aspiration prioritaire doit dans tous les cas résulter d’un choix personnel. Il s’agit ensuite d’éliminer les aspirations incompatibles avec votre envie prioritaire, de sélectionner quelques envies “importantes” et de considérer toutes les autres envies comme “moins importantes”. Il ne s’agit pas de l’écrire dans le marbre. Il s’agit de prendre une décision et de la tester pour voir si c’est une vie qui vous convient.

Il ne faut pas se contenter, au final, de dire : j’ai un besoin absolu d’indépendance, et je trouve important de suivre ma passion. Transposez le résultat en choix de carrières réels et qui vous conviennent : je souhaite être un entrepreneur dans le domaine de l’agriculture, je veux ouvrir mon propre restaurant, je veux être youtubeuse beauté …

Un exemple concret avec ce qui m’a motivé à passer de The Family à Lion. J’ai réalisé que certains aspects de mon travail me plaisaient plus que d’autres, notamment “être créatif” et “transmettre du savoir”. Évidemment, d’autres aspects plus personnels comme le niveau de vie sont entrés en considération. Mais l’un dans l’autre, je savais que j’avais réellement envie de partager le savoir que j’avais pu accumuler auprès des startups, et en plus, de le faire à ma façon. Le poste de responsable du contenu de Lion était donc tout trouvé.

2) Déterminer ce qu’on est capable de faire

Déterminer ce que l’on est capable de faire, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne consiste pas (uniquement) à faire la liste de ses capacités et de ses acquis. Pour déterminer ce que l’on est capable de faire, il faut réfléchir de manière potentielle et partir du postulat que tout peut s’apprendre avec suffisamment de temps et d’effort.

Les questions à se poser, pour chaque carrière que l’on envisage sont alors : d’où est-ce que je pars (le point A) et où est-ce que j’ai envie d’arriver (le point B)? Il s’agit ensuite de déterminer si avec suffisamment de temps alloué (à long-terme) et votre propre rythme de progression (qui dépend de vos talents personnels et de l’effort que vous mettez) vous serez capable de passer du point A au point B.

Pour aller de A à B, c’est le rythme de progression et le temps alloué qui comptent. Ah, c’est pas ça la morale ?

Un exemple est le bienvenu. Supposons que je souhaite devenir associé d’un cabinet d’avocats d’affaires. J’ai la chance d’être diplômé d’une école de commerce qui forme de nombreux avocats d’affaires et d’avoir quelques notions de droit. En quelques années, en trouvant la bonne formation, je peux probablement passer le barreau et commencer à travailler dans un grand cabinet. De là, la voie est plutôt tracée et d’échelon en échelon hiérarchique, j’y parviendrai plus ou moins en une vingtaine d’années. Simplement, je n’ai pas vraiment envie d’investir 20 ans dans cette entreprise.

Supposons maintenant que mon rêve secret soit de devenir le plus grand rappeur français et détrôner Booba, malgré ses avertissements (“tu veux détrôner le duc, tu vas te la prendre dans le uc’ ”). Je pars de bien plus loin : mon niveau de street crédibilité est proche de 0, je n’ai pas de fanbase, pas de réseau dans le milieu de la musique ou de la production, mon lyricisme est médiocre. Même en passant 20 ans à m’acharner, je ne suis pas sûr d’arriver où je souhaite être.

“Tu veux t’asseoir sur le trône ? Faudra t’asseoir sur mes genoux”
Booba — Jour de Paye

Ce qui est intéressant, c’est que dans le premier cas, il s’agit surtout d’affûter mes connaissances en droit et de créer le track-record qui me permettra d’accéder au statut recherché. Je n’ai “qu’à” apprendre le droit et à me perfectionner dans ce domaine. Dans le second cas, c’est un ensemble de compétences que je dois développer pour arriver à mon but : ma capacité à rapper en est une, mais le réseau dans la musique, le charisme du personnage, la facilité à plaire au public en sont d’autres. L’observation à faire, c’est qu’en se fixant un but dans sa carrière, il faut considérer l’ensemble des compétences à développer, non pas seulement la compétence principale.

L’étape suivante est logique : à la lumière de ce que vous êtes capables de faire — étant donnés votre point de départ, votre but, votre rythme de progression, et le temps que vous souhaitez passer à tenter de réussir — vous pouvez simplement évaluer les options de carrière qui peuvent vous convenir. Ou de la bouche du milliardaire Ray Dalio :

“The key is to work out : A) what you want, B) what is true, then make a plan to get A in light of B”

Tout ceci est évidemment très schématique, mais consiste en une puissante réflexion introspective pour déterminer ce que vous souhaitez réellement faire de votre vie. Il s’agit de trouver vos singularités et les laisser guider vos choix, mais de manière rationnelle.

La réelle manière de construire sa carrière est plus pragmatique : il s’agit de tester ces voies potentielles et d’itérer, comme les entrepreneurs le font avec leurs produits. C’est aussi comme ça que l’on peut déterminer son propre rythme de progression et le temps que l’on a envie d’allouer à la réussite de notre but. C’est ce que détaille la partie suivante.


Partie 3 — Aborder sa carrière comme la mise sur le marché d’un produit

Au delà des réflexions théoriques sur le choix de sa voie décrites dans la partie précédente, la gestion d’une carrière doit être faite de manière pragmatique en fonction des buts de long-terme et des opportunités qui se présentent.

Lors de la saison 7 de Lion, mon ami et collègue Oussama Ammar a rencontré une centaine d’élèves pour les coacher sur la gestion de leur carrière. De cette expérience, il a constaté en France un manque de compréhension terrible de ce que construire une carrière veut dire et a décidé d’en faire un cours, repris dans cette partie.

Son angle d’approche est intéressant et mérite d’être développé : de la même manière que les entrepreneurs ont une vision de long-terme et itèrent sur leur solution jusqu’à trouver un “product-market fit”, les employés doivent se lancer de manière pragmatique dans leur carrière avec des vues de long-terme et saisir des opportunités qui se présentent pour avancer et tester des choses.

“J’en suis où j’en suis malgré tellement d’erreurs”
Booba — Pitbull

Deux remarques basiques avant de plonger dans les stratégies à appliquer :

1/ Il est important de saisir la nuance entre une stratégie et une opportunité. La stratégie, c’est l’allocation des ressources en fonction d’un but précis. Pour un employé, ces ressources sont le temps dont il dispose et l’effort qu’il fournit. Par exemple, pour devenir développeur, apprendre à coder est une stratégie : c’est un investissement de temps et d’effort nécessaire pour atteindre le but fixé. C’est aussi ce qu’il décide de ne pas faire : on ne peut pas apprendre tous les langages d’un coup, il faut choisir comment articuler son temps et son effort. Si l’issue de la stratégie est incertaine, elle est tout de même décidée de manière endogène.

L’opportunité, au contraire, est exogène : elle nous tombe dessus. Le plus souvent, les meilleurs virages de carrières sont opportunistes : prendre la tête d’un grand groupe, être à l’affiche d’un blockbuster, prendre la relève d’un grand chef étoilé. Ces mouvements propulsent la carrière d’un manager, d’une actrice ou d’un cuisinier, mais il n’y a aucune stratégie à appliquer pour le faire. En revanche, il y a des stratégies à appliquer pour maximiser leurs chances d’apparaître. L’important est donc, une fois que l’on a déterminé la voie qui nous convient (cf. partie 2), de mettre en place une stratégie en fonction de là où l’on souhaite aller pour faire apparaître les opportunités. Un codeur en Python aura certainement plus d’opportunités qu’un codeur en Turbo Pascal (si, si, ça existe) : le choix du langage est un choix stratégique.

2/ En complément de ce qui a été dit dans la partie 2, il est important de se confronter rapidement à la réalité : savoir ce que l’on est capable de faire est l’un des premiers critères. La réflexion plus générale est de ne pas définir sa carrière sur des éléments qui dépendent de quelqu’un d’autre : s’il est sensé de faire apparaître des opportunités, il ne faut pas être dans l’attente de celles-ci.

La synthèse de ces deux remarques, c’est que la gestion de sa carrière est un processus actif autant que passif : on est actif lorsqu’on fait un choix, qu’on déploie une stratégie de carrière ; et cela crée des opportunités passives qu’il faut savoir saisir.

J’ai été recruté à The Family puis à Lion de manière opportuniste. Mais à bien considérer les choses, j’avais construit le “produit” qui correspondait à ce qui était recherché. La soif de travailler avec des entrepreneurs, d’apprendre d’eux et de les aider à devenir meilleurs dans le premier cas ; l’envie de transmettre ce savoir accumulé de façon personnelle dans le second cas.

Dans The Greatest Showman, P.T Barnum “chasse” Phillip Carlyle car celui-ci a construit le meilleur produit : un carnet d’adresse, un sens de la mise en scène et un talent d’écriture

Voyons maintenant comment construire sa carrière comme un produit.

Un produit ne s’optimise pas pour son prix initialement

Cela paraît contre-intuitif, mais en début de carrière, il est plus raisonnable de ne pas optimiser ses choix pour les paramètres financiers. D’abord, les options pour optimiser l’argent initialement sont limitées et conduisent à faire des choix qui ne correspondent pas à tout le monde: banque, conseil, médecine, etc. Ensuite, faire ce choix enferme dans une cage dorée de laquelle il est difficile de sortir : le niveau de vie augmente, les crédits … font qu’on atteint très vite un niveau de dépenses mensuelles incompressibles qui contraint les choix de carrières. On peut bien sûr revoir son niveau de vie à la baisse, mais c’est (beaucoup) plus compliqué. Enfin, le pricing est une question de long-terme : l’objectif, c’est d’être surpayé en fin de carrière, pas au début.

“Début de carrière dans l’arrière-boutique”
Booba — Attila

Définir son MVP

Avant de mettre un produit sur le marché, on s’assure qu’il ait une feature unique et identifiable qui fonctionne. Dès que c’est le cas, on le confronte au marché pour l’améliorer. Pour un employé en startup, définir son MVP revient à choisir sa feature majeure : sales, operations, growth, dev ou produit. De la même manière, dans d’autres types de métiers, il s’agit de trouver sa compétence clé : tempérament vendeur, conseiller, créatif, artisan, manuel, structuré … Comment choisir ce MVP ? Le choix est artificiel au début, en fonction de nos envies initiales, de ce qu’on imagine de la voie qu’on a choisi. L’important est de se donner l’occasion de tester.

Dans mon cas, je suis arrivé à The Family persuadé que l’investissement en startups et les levées de fonds étaient ce qui plairait le plus. Mon MVP était donc une bonne connaissance des mécanismes financiers des startups. En réalité, même si cela me plaît, je préfère passer du temps avec les entrepreneurs à discuter de leur stratégie ou à construire leur storytelling. Je n’aurai pas pu le savoir avant, il fallait tester.

Faire des tests

Il est très important de se donner l’occasion de tester beaucoup de choses pour savoir si elles nous correspondent ou pas. Pour éviter les questions du type “est-ce que j’aurais dû / pû faire ça ?”, l’unique solution est de le faire et de savoir. Se posent alors les questions de temps alloué et de rythme de progression (cf. partie 2) : lorsqu’on est en phase test, mieux vaut s’investir beaucoup sur un temps court que peu sur un temps long. Cela permet de déterminer la vitesse maximale à laquelle on peut progresser et l’endurance qu’on pourra avoir dans cette voie.

Ensuite, quels que soient les résultats de nos tests, on crée de l’expérience, et cela a deux avantages : d’une part, on sait si c’est fait pour nous ou pas. D’autre part, même en cas d’échec, on développe ses features et c’est toujours bénéfique.

Itérer à partir des feedbacks

Itérer, c’est modifier sa trajectoire en fonction des tests que l’on réalise : changer ce qui doit être changé, intensifier ce qui doit être intensifié … Pour réaliser ses itérations, il faut obtenir du feedback, car il est très difficile de s’auto-évaluer. Trois moyens d’évaluation existent alors:

1/ Trouver un mentor ou un pair de confiance. Les meilleurs sportifs, musiciens, patrons ont des coachs ou des mentors, parce que se juger soi-même peut mener à l’arrogance (en se considérant supérieur) ou à la dépression (en se considérant inférieur). Pour cela, un mentor peut être le meilleur moyen de progresser rapidement et de savoir comment et où travailler pour s’améliorer. Cependant, choisir un bon mentor prend du temps ; et ce n’est pas quelque chose à faire en phase de test mais plutôt en phase d’optimisation

2/ KPIs. Dans les cas idéal, on a une mesure objective de sa performance et on peut comparer cet indicateur à des benchmarks. Pour un sportif, c’est le nombre de victoires. Pour un business developer, c’est le nombre de ventes.

3/ Le salaire. À long-terme, l’argent est un bon proxy de la réussite dans une carrière, car les positions importantes sont corrélées avec les positions rémunératrices. Le pricing augmente naturellement lorsque l’on devient une ressource rare et recherchée : si c’est le cas, c’est qu’on a bien fait quelque chose.

Tout ce qui suit a pris place ici …

Les conseils d’Oussama

Enfin, je ne résiste pas au plaisir de vous partager (et expliquer si besoin) quelques verbatims d’Oussama, paraboles qui complètent cette approche “produit” qu’il faut avoir pour construire sa carrière :

“Les plus belles opportunités arrivent de manière indirecte, parce que l’on a construit son produit sur le long-terme : on ne postule pas au boulot de ses rêves, on est chassé”
“Les métiers sont des caricatures et les caricatures évitent la complexité : il vaut mieux embrasser la complexité”

Des exemples expliquent cela facilement : Community Manager ne correspond pas à un métier mais à un ensemble de capacités (lire, écrire, être créatif, être empathique, communiquer … ). Growth Hacker, c’est une façon d’attirer des ingénieurs dans des postes de marketing. Le plus important pour les employés c’est de comprendre les compétences fondamentales d’un poste et voir si elles correspondent à ce qu’on est singulièrement.

“Il ne faut pas comparer son intérieur à l’extérieur des autres”

Nous sommes mauvais à nous auto-évaluer parce que nous sommes prisonniers de notre vue subjective : nous connaissons tous nos doutes, nos erreurs … Et quand on compare ça à l’image que reflètent les autres, sans doutes, sans erreurs, le benchmark n’est pas en notre faveur. Mais c’est normal : l’image projetée est toujours plus reluisante que la réalité.

“Apprenez à vivre intensément vos passions, elles pourront vous être utiles un jour”
“N’ayez pas peur de vous faire virer, ça peut être la meilleure chose qui peut vous arriver”

En France, la sécurité de l’emploi empêche les gens de se mettre en mouvement. Dans beaucoup de cas, des cadres parisiens bardés de diplômes se comportent comme des ouvriers textiles dans la Creuse : avec la peur de perdre leur emploi et de ne pas en retrouver. Ce n’est pas logique.

On voit donc que le cadre théorique de sa voie idéale décrit dans la partie 2 peut et doit être sans cesse remis en cause de manière pragmatique, en faisant des tests, en développant sa singularité au travers d’expériences différentes, en s’investissant intensément pour s’améliorer une fois que l’on a trouvé ce qui nous correspond ensuite.

“Les carrières se font doucement”
Booba — Centurion

Il n’y a pas de recettes miracles pour construire sa carrière : le parcours est propre à chacun.

Il l’est nécessairement, parce que le marché du travail du futur va faire ressortir les singularités des individus, plutôt que de les considérer comme des éléments interchangeables et standardisés. De ce fait, chacun va être amené à se poser des questions introspectives pour trouver la voie qui lui correspond, à l’aune de ses envies profondes et ses capacités d’apprentissage. Il s’agira de découvrir ses singularités et de les cultiver, de manière rationnelle. Enfin, il faut se rendre compte que ce n’est qu’en testant différentes possibilités et en adoptant un pragmatisme qui permet de faire apparaître les meilleures opportunités que la carrière de chacun sera construite.

Refus du status-quo, envie démesurée de réussir dans la musique, virages artistiques risqués et opportunités saisies au bon moment … Booba avait tout compris.