Dating fail

Journal d’un mec lambda (billets d’humeur, comptes-rendus d’escapades nocturnes et d’histoires à la con)

[Texte originellement publié sur le site ASV STP : le labo du couple 2.0]

Ce que je vais vous raconter, c’est une histoire qui me reste encore en travers de la gorge et ce malgré le temps écoulé. Ou comment un date Tinder m’a chamboulé à en perdre mon latin.

Été 2014. Le bon vieux temps, Tinder n’était pas encore payant, on pouvait liker à l’infini sans restriction. Un âge d’or que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. C’était même devenu un réflexe, une seconde nature d’user ses pouces sur l’application tout en faisant autre chose. Je récoltais les matchs en journée et c’est le soir venu, entre chien et loup, que j’entamais la conversation avec les heureuses élues. J’allais partir en Australie en décembre, j’avais encore quelques mois devant moi. Et je n’avais pas eu le béguin pour une femme depuis ma première et unique relation, qui s’était terminée quatre ans plus tôt. Enfin, exception faite de cette strip-teaseuse fan de blink-182 croisée au Spearmint Rhino de Vegas avec qui j’ai échangé des baisers langoureux, et que j’aurais probablement épousé le soir même si elle me l’avait demandé.

Aussitôt le match validé sur Tinder, ça m’a paru une évidence, cette brunette d’1m75 à la coupe carrée, avec de faux airs de Mackenzie MacHale, personnage de la série The Newsroom et, coïncidence, journaliste elle aussi, allait repartir avec mes couilles dans sa poche de jean : elle serait ce plan cul affectif dont j’avais besoin. S’ensuivit un échange assez bref. Elle aimait bien mes bouclettes et mes blagounettes. Le rendez-vous fut fixé pour le week-end suivant.

L’art de la guerre

Habituellement, ma routine était d’aller boire un verre sur les coups de 21h dans le quartier de mes dates. Je partais du postulat qu’une femme se sentirait plus en confiance dans un environnement qu’elle connaissait et serait plus prompte à ramener un inconnu chez elle, que de terminer dans l’appartement d’un mec qu’elle ne connaissait que depuis deux ou trois heures. Et ça fonctionnait du feu de Dieu, puisque je couchais toujours dès le premier soir. Mais cette fois je n’avais pas les cartes en main. On n’allait pas se voir dans son quartier. Elle n’était disponible que pour deux heures. Et l’entretien était fixé à l’heure du goûter, un dimanche.

Elle avait le profil de la nana sérieuse et organisée, et moi du mec créatif et bordélique.

Oui, le premier rendez-vous est un entretien. Surtout lorsque tu vas boire un verre. La configuration est la même. Tu te retrouves en face-à-face avec la gonzesse, tu dois te montrer sous ton meilleur jour, expliquer en quoi tu te démarques de la concurrence. Je dois l’admettre, j’étais complètement perdu et pour la première fois depuis un bail, j’étais anxieux, peu sûr de moi. Elle avait le profil de la nana sérieuse et organisée, et moi du mec créatif et bordélique. D’ailleurs, au cours de nos échanges par messages, elle m’avait parfaitement résumé en une phrase : « Un esprit brouillon et bouillonnant. »

Elle dégageait cette douceur qui te donne envie de jouer de la harpe avec son clitoris tout en la couvrant de baisers. Partagée entre tendresse et poigne de fer, il y avait ce léger plissement au coin de ses lèvres lorsqu’elle souriait timidement, et ce regard vif qui me transperçait de part en part.

Dans l’ensemble, la rencontre s’était bien déroulée. On avait pas mal de points en commun, on a ri, débattu sur moult sujets, et nous sommes rentrés chacun de notre côté avec l’idée de nous revoir. Le hic : elle partait une semaine en Italie, et c’est là que tout a dérapé… Je m’étais mis en tête de la jouer cool, d’attendre son retour pour la relancer. Et puis je ne sais pas trop ce qui s’est passé, j’avais les hormones sens dessus dessous. L’anthropologue Helen Fisher vous dirait sans doute que mon taux de dopamine devait casser la baraque. Patienter devenait un enfer.

Le dérapage

J’ai checké Tinder pour voir si elle se connectait à l’étranger — à l’époque il était possible de savoir quand nos matchs étaient actifs. Quelle connerie, bien sûr qu’elle continuait d’utiliser l’appli. Ça m’a déprimé, j’avais besoin de mon shoot, d’une interaction avec elle, alors j’ai craqué et envoyé un texto auquel je n’ai pas eu de réponse. Et je me suis retrouvé dans une situation qui ne m’était pas arrivée depuis l’adolescence, je me suis mis à psychoter de façon incontrôlable.

J’étais devenu jaloux, c’était à n’y rien comprendre.

J’ai surenchéri avec un second sms, l’un des plus pourris de toute ma vie, dans lequel j’expliquais que si elle ne donnait pas suite, ce n’était pas grave, j’allais passer à autre chose. Un WTF total. Aussitôt envoyé, aussitôt regretté. Un peu comme ces coups d’un soir foireux qui, une fois le coït passé, te font sombrer dans un état dépressif. J’étais devenu jaloux, c’était à n’y rien comprendre.

Karma ?

Et puis, comme par magie, elle a répondu et nous avons échangé comme si de rien n’était. J’étais aux anges, je me suis même mis à croire que cette saloperie de second texto catastrophique n’avait jamais vu le jour, qu’il s’était évaporé dans les limbes, un retour de karma positif, un coup de pouce du Dieu de la drague.

Alors je me suis fait ghoster.

Mais non, subitement au cours de notre échange, elle a reçu ce sms de merde, ce qui en plus d’être un drame, a complètement cassé la chronologie de notre échange. J’ai bien essayé de lui dire qu’il ne fallait pas y prêter attention, il était trop tard. Malaise. Alors je me suis fait ghoster. Pour un mec qui connaissait le game, je suis passé pour un sacré couillon et je me suis pris cette citation de Blaise Pascal en pleine gueule : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »

La torture dans cette histoire, c’est la perte de contrôle. Je savais exactement comment me comporter, et pourtant je n’ai pas pu m’empêcher de prendre les mauvaises décisions, dans la précipitation. Avec le recul, je me dis que j’aurais peut-être dû faire all-in et lui expliquer les causes de mon comportement irrationnel, mais ça l’aurait sans doute autant effrayée, et j’avais le sentiment d’avoir atteint le point de non-retour.

J’ai finalement repris le chemin des apps de rencontres et des soirées alcoolisées pour multiplier les baisouilles jusqu’à mon départ pour l’Australie, bien qu’elle ait continué à hanter mes pensées. Et puis le temps a fait son œuvre, me laissant avec cette question dans le creux de la tête : était-ce si important ?

Game over

Le bon côté ? Ce fiasco m’aura servi de leçon. J’ai repensé à son message : « Un esprit brouillon et bouillonnant. » Et j’ai décidé qu’il était temps d’arrêter les conneries ; un esprit bouillonnant, oui, mais terminé avec le côté « brouillon ». Et je me suis mis à développer un projet de documentaire avec ma comparse Ariane Picoche, ASV STP : les enfants de l’Internet face au couple, qui s’est avéré être bien plus qu’un simple film. Ça sonne comme une happy ending à l’américaine, or ce n’est pas le cas, d’une part parce que c’est loin d’être la fin, et de l’autre parce que je n’ai pas eu la fille…

En attendant, je tombe régulièrement sur elle en regardant des rediffusions d’émissions télé sur mon ordi, et ça me fait marrer, même si je me demande encore comment j’ai pu passer du mec qui sait comment gérer sa barque à un weirdo complètement à côté de la plaque.

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