Réseaux sociaux, dis-moi qui est le plus beau !

Mael Rousseau
Sep 6, 2018 · 3 min read

Les journalistes se regardent-ils le nombril ? Suivis par des centaines d’abonnés, parfois des milliers, comme Léa Salamé, Élise Lucet ou Hugo Clément, les journalistes sont aujourd’hui devenus des stars à part entière. Mais est-ce vraiment le cœur de ce métier?

Mardi 28 août 2018, en direct dans la matinale radio de France Inter, Nicolas Hulot, alors ministre de la Transition écologique, annonce à la surprise générale sa démission. « Je prends la décision de quitter le gouvernement. Je ne veux plus me mentir », a-t-il déclaré, non sans émotion.

Quelques heures plus tard, les deux chroniqueurs phares, Nicolas Demorand et Léa Salamé, publient une vidéo sur les réseaux sociaux. On y voit les matinaliers, interviewés par leur propre radio, décrire « ce moment de grâce, ce moment unique ». Le ton est grave, les mots puissants. « C’est sans doute pour moi le moment de radio le plus fort que j’ai vécu », ose la journaliste franco-libanaise de 38 ans. Et son acolyte de poursuivre : « Une démission de cette nature ? Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas unique à la radio ». Bref, l’envie est claire : afficher leur exploit, leur prise au monde entier. Sauce storytelling.

Manque d’humilité

Dès sa publication, cette vidéo, longue de 2 minutes et 48 secondes, suscite pourtant un véritable tollé sur les réseaux sociaux. Sur Twitter, les internautes n’y vont pas de main morte. Certains dénoncent le manque d’humilité des journalistes. D’autres pointent le caractère risible des déclarations, regrettant que le sujet central, en l’occurence l’urgence écologique, soit relégué au second plan. « Il n’y a visiblement pas que les politiques qui récupèrent… Bientôt la séquence en DVD avec les ralentis, France Inter ? », ironise même l’un d’entre eux. « Non mais vous vous êtes entendus ? Étaler comme ça votre auto-satisfaction, c’est tout simplement incroyable ! », s’offusque une autre personne, un peu plus tard.

Cette démarche, qui pose question, n’en est toutefois pas à son coup d’essai. Tous les jours, des journalistes se targuent de sortir une exclusivité, d’avoir débusqué tel ou tel scoop en premier. C’est un moyen pour eux d’exister et de se démarquer dans un univers de plus en plus concurrentiel.

Course effrénée

Les réseaux sociaux seraient donc le lieu de l’autosatisfaction à outrance. Un champ de bataille où tous les coups sont permis. Un miroir, presque, devant lequel chaque journaliste pourrait s’admirer, comparer son éclat à celui de son voisin. Cette recherche du succès et des lauriers est d’autant plus exacerbée que les internautes peuvent aujourd’hui « noter » un contenu. Du retweet au like en passant par le nombre d’abonnés, les femmes et hommes de médias se livrent une course effrénée pour toucher le maximum de personnes.

Une course à l’audience que les journalistes se livrent en leur nom. S’ils représentent tous un média, plusieurs d’entre eux gardent une force de frappe supérieure à l’entreprise qui les emploie. C’est le cas de Hugo Clément, l’une des têtes les plus connues du PAF. L’ancien de Quotidien, aujourd’hui journaliste sur Konbini news, compte 599 000 followers sur Twitter (onze fois plus que son média) et 327 142 j’aime sur Facebook. Véritable star des réseaux sociaux, le jeune homme profite de son statut pour porter des causes et faire de la pub pour des marques.

Enjeu déontologique

Pourtant, le rôle d’un journaliste n’est-il pas seulement d’informer ? Cette question, qui soulève un enjeu déontologique, doit être posée. Comme l’écrivait le célèbre journaliste et homme de radio Philippe Bouvard, « le journaliste doit avoir le talent de ne parler que de celui des autres ».

A l’ère des réseaux sociaux, la tentation est grande pour certains de se placer sous la lumière des projecteurs. Longtemps témoins, ils deviennent maintenant acteurs. Des acteurs qui ne se contentent plus de raconter l’histoire. Mais qui veulent faire partie de l’histoire. Au risque d’en faire un peu trop.

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