“Primaire de la droite et du centre”: voter ou ne pas voter?

Je fais partie des gens de gauche qui ont envisagé d’aller voter à la “primaire de la droite et du centre” (c’est seulement le nom, hein, parce que le centre, on ne le voit pas bien dans cette histoire). Comprenons-nous bien, je ne fais part ici que de mes réflexions, je ne juge ni celles et ceux qui iront voter bien qu’ils ne partagent pas les valeurs des candidat.e.s, ni celles et ceux qui n’iront pas. Je respecte les choix des un.e.s et des autres. Parce que dans le monde dans lequel nous vivons actuellement, chacun.e doit suivre sa conscience, et que je trouve plutôt rassurant qu’un nombre assez conséquent de “gens de gauche” aient, justement, une conscience, même si la leur ne va pas forcément là où me mène la mienne.

Pendant un temps, j’ai donc envisagé d’aller voter. Et dans ce cas, ça aurait été pour Alain Juppé. Les candidat.e.s qui m’inquiètent le moins dans ce camp sont Nathalie Kosciusko-Morizet et Bruno Le Maire, sans doute parce que leurs programmes sont assez tièdes (le centre de droite, c’est peut-être ça, en fait). Mais si j’avais voté, cela aurait été par stratégie, pour éviter Sarkozy, Fillon et bien sûr Poisson (puisque Poisson = Boutin), pas pour soutenir qui que ce soit.

Je ne suis pas dupe, je sais que je ne suis d’accord sur presque rien avec Alain Juppé. Je suis convaincue que son programme est sur le fond similaire presque en tous points à celui de Nicolas Sarkozy. La vraie différence, à mes yeux, c’est le ton. En temps que journaliste pour des médias LGBT (Têtu d’abord, puis l’inestimable Yagg), j’ai beaucoup écrit sur les religions et leur rapport à l’homosexualité, et en particulier sur l’Église catholique. Sur la question, le discours du pape François est le même que celui de Benoît XVI. Mais le ton du premier est moins violent et la souffrance qui en découle est indéniablement moindre. À droite, c’est pareil: la différence principale entre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé n’est pas sur le fond mais de pure forme. Et elle n’a rien d’anodin.

Je n’irai pas, pour autant, voter ce dimanche ni probablement le suivant. Parce que j’ai beau retourner l’affaire dans tous les sens, comprendre les arguments de celles et ceux qui y voient une obligation morale, considérer que la France ira aussi mal si Nicolas Sarkozy est réélu que si Marine Le Pen arrive au pouvoir et donc espérer de toutes mes forces ne pas avoir à choisir entre les deux, je garde au fond de moi le sentiment que mon mépris pour la droite française et ce qu’elle représente ne justifie pas ce qui représente à mes yeux un détournement de la démocratie. Je serais bien en peine de choisir à l’heure actuelle un.e candidat.e dans “mon” camp, mais ce n’est pas à moi d’aller choisir celle ou celui des autres, de confisquer leur vote. C’est à “la droite [de] se choisir le leader qu’elle mérite”, comme l’écrit Matthieu Ecoiffier. La gauche française me désespère, aucun président ne m’a autant déçue que François Hollande (et qu’on ne me réponde pas “Mais vous avez eu le mariage, pourtant!”, je pourrais écrire une thèse sur les erreurs commises par la gauche sur le sujet, son manque de courage, sa maladresse, son incompétence. Bref, ne me lancez pas). Mais la médiocrité de la gauche ne change rien à qui je suis, à mes convictions, à ce que je crois. J’ai toujours été et suis toujours de gauche, et même de plus en plus à gauche. Mes valeurs, ce sont la liberté, l’égalité, la fraternité, pas la sécurité, l’identité, la préférence nationale. Je ne me reconnais pas dans “les valeurs républicaines de la droite et du centre”, quels que soient les habits qu’elles portent.

Je ne suis pas sûre de ne pas regretter mon choix, si noble paraisse-t-il aujourd’hui (le respect de la démocratie, tout ça), mais je n’ai pas plus d’arguments pour aller voter que pour ne pas y aller. Dans la mesure où, par définition, je ne suis pas concernée par cette élection (“de la droite et du centre”, remember), je préfère, une fois n’est pas coutume, m’abstenir. Parce qu’au final, mes interrogations se résument à ceci: si j’allais voter et que mon enfant me demandait pourquoi, je serais incapable de lui expliquer pourquoi de façon convaincante. Quand le cœur n’y est pas…