“ Saute-mouton “ ou “ course en sac “: En quoi les compétences de leapfrogging sont-elles nécessaires pour l’éducation en Afrique

Yanick Kemayou
Sep 10 · 6 min read

Depuis plusieurs années, le fait que les sociétés africaines semblent se propulser vers l’avenir en sautant des étapes domine le discours sur l’amélioration des conditions de vie sur le continent. L’Afrique joue à saute-mouton. Et ces sauts technologiques, aussi appelés leapfrogging, s’illustrent dans divers secteurs. L’exemple le plus connu est celui du bond d’une vie sans téléphone pour la plupart à la diffusion massive des téléphones portables. D’autres exemples dans les secteurs de la santé et des infrastructures sont la livraison d’équipements médicaux par des drones en raison du manque de routes, ou le passage d’une vie sans électricité à l’utilisation de mini-réseaux d’énergie solaire.

Cependant, le récit du leapfrogging est de plus en plus remis en question. Un essai de compréhension du secteur de l’éducation, qui est justement censé préparer les jeunes aux futurs, se montre instructif à cet égard. Une vaste étude sur le leapfrogging dans le secteur éducatif a montré que la grande majorité des mesures visant à améliorer l’éducation en Afrique tendent à suivre un modèle traditionnel. Tout d’abord, l’accent est mis sur les problématiques d’accès, par exemple sur l’augmentation du nombre de jeunes finissant le cycle secondaire ; viennent ensuite les réflexions sur la qualité du processus, par exemple sur l’amélioration de la formation des enseignants. Et ce n’est que lorsque l’accès et la qualité semblent garantis que la question de la pertinence est posée. Cette approche très traditionnelle pourrait expliquer pourquoi la corrélation positive attendue entre l’amélioration de l’accès à l’éducation et les progrès dans l’apprentissage fait défaut en Afrique. La pertinence est devenue le parent pauvre de l’éducation aux dépens des stratégies visant à élargir l’accès et à améliorer la qualité des processus.

Dans les secteurs technologiques et économiques, l’Afrique doit donc jouer à saute-mouton. Mais le secteur de l’éducation fait la course en sac. En réponse à ce paradoxe, le curriculum des Académies Kabakoo permet aux apprenant.e.s d’acquérir les compétences nécessaires pour vraiment réussir à faire des bonds vers les futurs possibles. Ces compétences acquises par le biais de la pédagogie de projet et de l’auto-apprentissage permettent de mieux appréhender le monde, sa complexité, et de collectivement construire des imaginaires souhaitables.

Dans nos académies, les jeunes Africain.e.s apprennent et s’approprient les technologies liées à l’impression 3D, les bases de la programmation, les microcontrôleurs et capteurs, la pensée et les modèles open source, le fraisage numérique, la découpe laser et le prototypage rapide. Ainsi équipée.e.s, les apprenant.e.s peuvent, aussi en tant qu’entrepreneur.e.s, construire des micro-usines pour la production de biens destinés aux marchés locaux. L’image de nombreuses cités africaines est façonnée par des artisans informels qui semblent pouvoir tout réparer ; et aussi par ces bricoleurs et autres personnes à tout faire qui réussissent inlassablement à faire fonctionner dans les pires conditions des machines, appareils, ou voitures longtemps dépréciés. Ce stock de compréhension et connaissances techniques représente le point de départ de notre formation. Le cursus Kabakoo, qui vise à développer des compétences de leapfrogging, transmet des savoirs et des compétences prêts à l’emploi et localement pertinents. Notre stratégie transcende les traditionnels arbitrages entre les différents types de formation en préparant les apprenant.e.s à la fabrication digitale et à la production à petite échelle.

Blended-Learning à Kabakoo: Apprenants à Bamako (Mali) discutant via vidéo-conférence avec des camarades à Baltimore (USA).

L’apprentissage des compétences de leapfrogging permet de se soustraire aux arbitrages qui caractérisent le choix entre les trois majeurs types de formations. Les compétences transmises par les formations aux métiers de l’artisanat sont à la fois polyvalentes et durables, mais leur apprentissage est long. Les compétences pour des missions industrielles spécifiques peuvent être acquises plus rapidement, mais ont une obsolescence marquée. Pour finir, les compétences fondées sur la connaissance sont flexibles et polyvalentes, mais elles demandent un temps d’apprentissage long et doivent régulièrement être actualisées.

Suivant une approche leapfrogging, ces arbitrages sont dépassés par une reconfiguration créative des caractéristiques des trois types de formation. Premièrement, les compétences de leapfrogging sont plus rapides à acquérir que les compétences artisanales classiques. Deuxièmement, elles sont plus polyvalentes que les compétences liées à des industries spécifiques. Finalement, les compétences de leapfrogging sont plus durables que les compétences fondées sur la connaissance acquises, par exemple, par l’enseignement supérieur classique. Une acquisition de compétences de leapfrogging, axées sur l’auto-apprentissage et l’agilité, rend en effet possible la mise en place d’un processus d’apprentissage tout au long de la vie.

Atelier d’impression 3D au Campus Kabakoo de Bamako.

Les compétences de leapfrogging permettent le développement d’une industrie à petite échelle à travers la construction et l’exploitation de micro-usines pour une production décentralisée. En contextes africains, une telle approche est non seulement prometteuse mais aussi nécessaire pour deux raisons primaires. D’une part, les grandes installations industrielles avec leur extrême intensité capitalistique reposent sur les prémisses de l’existence d’une infrastructure maillant le territoire et garantissant un accès rapide à de grands bassins de demande. Aucune de ces prémisses n’est valable en Afrique, ni maintenant ni à moyen terme. Actuellement, le manque d’infrastructures signifie des pertes importantes pour l’agriculture africaine. Entre 40 et 50 % des récoltes sont perdues en Afrique, dû au manque d’usines de transformation locales et à l’absence d’infrastructure pour transporter les récoltes vers les grands bassins de demande. Dans un tel contexte, les compétences de leapfrogging permettront aux entrepreneur.e.s de construire des petites ou micro-structures de production dans les zones rurales ou semi-urbaines. Une démarche qui ne manquera pas de lutter contre l’exode rural. Des systèmes d’approvisionnement décentralisés et répondant à la fragmentation des marchés sont ainsi plus efficients quant aux réalités actuelles.

D’autre part, la réduction de l’exode rural en Afrique par l’établissement d’écosystèmes productifs décentralisés n’est pas seulement une opportunité pour les entrepreneur.e.s ayant des compétences de leapfrogging. C’est aussi et surtout une tâche urgente pour des sociétés qui doivent inventer une autre urbanisation. Les villes africaines comptent parmi les plus polluées de la planète. La pollution de l’air est déjà une des principales causes de mortalité en Afrique. Selon des études récentes, plus d’Africain.e.s meurent de la pollution de l’air que de la malnutrition ou du manque d’eau potable. Dans des pays comme le Nigeria, le Mali ou le Ghana, la pollution est le facteur le plus important pour expliquer les taux élevés de mortalité infantile. Des activités de fabrication et de production propres ne sont donc pas juste des agréments à souhaiter ni même un luxe. Elles sont une composante urgente et essentielle de toute solution. Comme peut l’être, par exemple, le développement, via l’acquisition de compétences de leapfrogging, de micro-usines fonctionnant à l’énergie solaire.

Afin que le récit du leapfrogging réalise ses promesses en Afrique, nous avons donc besoin de jouer à saute-mouton en matière d’éducation et de formation. Le débat ne doit pas se limiter à l’accès ou à la qualité des processus des structures éducatives. Les jeunesses africaines doivent acquérir aujourd’hui et maintenant des compétences pertinentes pour le leapfrogging. Car celles-ci posent les jalons d’une industrialisation propre et durable, permettent le développement d’une infrastructure de production décentralisée et efficiente, et augmentent le sentiment d’auto-efficacité des apprenant.e.s. En somme, les compétences de leapfrogging génèrent et construisent des perspectives pour une existence digne et décente. Telle est la mission des Académies Kabakoo.


Yanick Kemayou is the founder of Kabakoo Academies, a panafrican network of indigenously inspired and technologically driven academies. I believe in crafting meaningful learning experiences, challenging internalized oppression, and building decent and inclusive futures. Together. If you want to have a conversation about learning or technology education in the Africas, feel free to connect with me.


Si vous souhaitez en savoir plus sur le sujet:

Fox, Stephen. “Leapfrog skills: Combining vertical and horizontal multi-skills to overcome skill trade-offs that limit prosperity growth.” Technology in Society 47 (2016).

Juma, Calestous. “Leapfrogging progress-The misplaced promise of Africa’s mobile revolution.” The Breakthrough Journal (2017).

Simons, Brights. Why “leapfrogging” in frontier markets isn’t Working, 2019.

Winthrop, Rebecca. Leapfrogging inequality: Remaking education to help young people thrive. Brookings Institution Press, 2018.


Kabakoo

A collection on learning, technology and the future of education for the Africas.

Yanick Kemayou

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Innovating technology education for the Africas. Founder of Kabakoo Academies.

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