Richard Descoings
ou la radicalité

Ce n’est pas en gardien du temple qu’il accueillait les nouvelles
promotions d’étudiants, mais en dirigeant révolutionnaire.


Je viens de finir la (courte) biographie de Richard Descoings écrite par Raphaëlle Bacqué, journaliste au Monde. Les gens bien-pensants critiquent toujours ce genre de livre, sous prétexte de voyeurisme et d’atteinte à la vie privée. Je vais faire exactement l’inverse : ce livre m’a passionné, et je l’ai lu avec beaucoup d’émotion.

L’entrée de Sciences Po, 27 rue Saint-Guillaume

Je suis devenu étudiant à Sciences Po en 2000, en cycle du diplôme (aujourd’hui master). J’avais 23 ans. Etudier à Paris était pour moi un rêve d’adolescent : j’avais été collégien au Havre, lycéen et élève en classes préparatoires à Nantes, étudiant en école d’ingénieurs à Brest. La province, pour tout vous dire, ça commençait à bien faire. Sciences Po était pour moi une extraordinaire opportunité de “monter à Paris”, de m’élever et de découvrir une partie essentielle de ce qui fait la France, ce grand pays si centralisé : ses élites, leur formation, leurs codes, leurs leviers d’action.

“Chariots of Fire”, l’esprit dans lequel je suis arrivé à Sciences Po

J’ai commencé à explorer Paris… et découvert que la vie dont j’avais rêvé n’existait plus. En dix ans, j’ai vu disparaître devant moi les derniers vestiges d’un monde révolu : le quartier latin peuplé d’étudiants, la librairie des PUF place de la Sorbonne, l’ENA sise rue de l’Université, les cinémas d’arts et essais. Ce Paris de la formation traditionnelle des élites, raconté dans les livres et montré jusqu’à la caricature dans les films de Benoît Jacquot et de Desplechin, n’existe plus aujourd’hui. Le quartier latin est peuplé de touristes. Les environs de Sciences Po sont vérolés par les boutiques de luxe. L’intérêt général n’intéresse plus les plus brillants élèves. La France se déclasse et ses élites avec elle.

Richard Descoings était l’une des figures de ma nouvelle vie à Paris. J’avais découvert peu avant mon arrivée que le directeur de Sciences Po n’était plus Alain Lancelot, que je connaissais vaguement par les médias, mais un jeune successeur, conseiller d’Etat. Le jour de la rentrée, j’avais écouté avec attention son discours d’accueil des nouveaux étudiants en cycle du diplôme. Je me souviens seulement de quelques détails : sa jeunesse, ses longues jambes, son accent maniéré et surtout le fait qu’il avait structuré son discours en deux parties / deux sous-parties, nous dispensant ainsi une première leçon de forme.

Richard Descoings dans un amphi à Sciences Po

Dirigé par lui, Sciences Po s’est révélé l’exact inverse de ce que j’attendais. Je cherchais un certificat de conformité pour accéder aux hautes sphères. J’ai découvert une institution en pleine tempête révolutionnaire, où les chantiers en cours nous signifiaient que le monde changeait et que plus rien n’était acquis. C’était radical et pourtant ça allait de soi. Voilà comment Richard Descoings s’est révélé à mes yeux : ce n’est pas en gardien du temple qu’il accueillait ses nouvelles promotions, mais en dirigeant révolutionnaire.

Occupé par la préparation du concours de l’ENA, je n’étais pas un étudiant très présent. Mais c’est quand même de l’intérieur de Sciences Po que j’ai vécu la plupart des épisodes critiques relatés dans le livre de Raphaëlle Bacqué — sans pour autant réaliser la gravité de ce qui se tramait. Tous ceux qui étaient là-bas à l’époque se rappellent les batailles de tranchées autour du projet de conventions ZEP, en particulier les attaques violentes de l’UNI contre Richard Descoings et son équipe. Un autre souvenir, ce sont ces deux voyages de remise des diplômes, l’un à Londres et l’autre à Berlin — et les rumeurs qui avaient en effet couru au sujet du directeur dansant ivre et torse nu au milieu des étudiants. Diplômé en 2002, j’aurais pu aller à Berlin et observer tout ça de près, mais ma priorité était d’intégrer l’ENA et chaque jour comptait dans cette préparation exigeante. Je me souviens enfin des changements d’apparence et d’humeur de Richard Descoings. Même pour ceux qui, comme moi, ne l’observaient que de loin, il n’était jamais tout à fait le même : j’ignorais tout, évidemment, des crises personnelles qu’il traversait ; mais tous les signes étaient là.

Le monde ancien : Michel Pébereau et Jean-Claude Casanova

Tout cela n’avait d’ailleurs pas grande importance. Ce qui dominait était le sentiment d’être au centre du monde, en tout cas de la Nation : à Sciences Po cohabitaient l’ancien et le nouveau, la réaction et la révolution. Fasciné par l’ancien, j’ai fait partie des dernières générations à écouter religieusement une leçon inaugurale de Michel Pébereau ou à suivre avec passion une conférence de méthode de Jean-Claude Casanova consacrée à Tocqueville. Mais invité par Richard Descoings à voir le monde différemment, j’ai aussi admiré sans réserve la façon dont il a devancé l’aspiration à la plus grande diversité des élites, le déclassement du service public, l’internationalisation du marché de l’enseignement supérieur. Pendant les deux ans passés à Sciences Po comme étudiant, j’ai découvert à la fois la puissance de cette institution et l’effet symbolique et pratique de sa transformation — pas seulement sur l’institution elle-même, mais sur le pays tout entier. Changer Sciences Po, c’est changer la France.

Tout cela a marqué mon engagement au service de l’Etat d’une teinte singulière. Servir l’Etat ce n’était finalement pas, contrairement aux idées reçues (y compris par moi-même), préserver un héritage et reproduire la même chose. C’était au contraire, à l’image de Richard Descoings, tout remettre en cause, tout changer — et, comme les grands entrepreneurs, inspirer le changement. Encore plus stimulant que prévu ! Je pense que nombre d’étudiants qui ont conçu à l’époque le projet de s’engager dans le service public ont pensé que servir l’Etat, c’était faire la révolution. Les déconvenues n’ont été que plus douloureuses : nous ne sommes pas gouvernés par des révolutionnaires, loin de là !

Nos élites aujourd’hui, bien loin de la radicalité de Richard Descoings

Avec le recul, nous pourrions en vouloir à Richard Descoings d’avoir laissé s’installer ce malentendu. Quinze ans après, on a du mal à trouver quelque part dans la sphère publique des changements d’une ampleur comparable à ce qu’il a entrepris à Sciences Po. Contrairement à l’impression forgée à Sciences Po, Richard Descoings n’était pas représentatif de nos dirigeants — il était plutôt l’exception qui confirme la règle. Ce qui domine chez nos élites n’est pas cette remarquable “déviance” qu’il revendiquait pour lui-même, mais le conformisme, la frilosité et le manque d’imagination. Rien ne change dans ce pays, en tout cas à son sommet, et l’oeuvre de Richard Descoings n’a probablement été, dans notre histoire politique et administrative, qu’une spectaculaire parenthèse.

Ma promotion de l’ENA (“Simone-Veil”, 2004–2006)

Diplômé en 2002, puis élève à l’ENA, je suis ensuite beaucoup retourné à Sciences Po. Jeune inspecteur des finances, j’y ai enseigné les finances publiques, les questions sociales et la politique américaine (avec Laetitia Vitaud). Plus récemment, j’ai commencé à y enseigner la stratégie d’entreprise. Beaucoup d’amis travaillant à Sciences Po m’ont raconté la suite des aventures de Richard Descoings, parfois de manière très critique, mais le plus souvent avec la même admiration que j’avais éprouvée à l’époque devant cette rage de tout changer et cette détermination face à l’obstacle.

Richard Descoings dans son bureau

J’ai discuté une seule fois en tête-à-tête avec Richard Descoings. Sorti démoralisé d’une longue mission à l’Inspection sur les politiques publiques de la recherche et de l’enseignement supérieur, je lui avais envoyé une note sur un projet de fondation dont l’objet était de changer tout le système en partant de la production de données statistiques. Il m’avait reçu (entre gens des grands corps…) et parlé avec beaucoup de sensibilité, sans chercher à me dissuader mais en me décrivant les difficultés de l’exercice. Il était convaincu de l’opportunité du projet (il avait le même d’ailleurs, l’idée n’était pas très originale), mais considérait que les élites françaises sont aux abonnés absents lorsqu’il s’agit de financer un tel effort. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis, où de riches entrepreneurs amassent leur fortune loin des hautes sphères, puis cherchent à s’acheter la reconnaissance de la Nation en finançant des fondations. A quoi bon, pour un membre de l’élite française, faire un tel sacrifice puisqu’il a déjà tout en plus de l’argent : les diplômes, la reconnaissance, l’influence ? J’ai quitté le bureau de Richard Descoings découragé, mais reconnaissant.

Daniel Defert, qui crée l’association AIDES en 1984 après la disparition de Michel Foucault, son compagnon et l’un des premiers morts du sida

Ce qui m’a passionné et ému dans le livre de Raphaëlle Bacqué, ce sont deux choses. D’abord, la souffrance qu’endure celui qui veut tout changer : Richard Descoings était comme ces grands entrepreneurs qui changent le monde, visionnaires mais tourmentés et difficiles à vivre. La deuxième chose, c’est l’explication de ce qui animait Richard Descoings. Je savais beaucoup de choses sur lui, mais pas qu’il avait été l’un des premiers militants de l’association AIDES. Or je pense que tout est né là. Dans l’urgence de leur combat contre la mort, les premiers activistes de la lutte contre le sida ont mis la radicalité au coeur de leur action. Pour se battre contre tout un système, triompher de la peur et de l’indifférence, obtenir des réponses et faire en sorte que les malades reçoivent des soins, il fallait être radical, ne faire aucune concession, s’imposer grâce à une organisation supérieure et une volonté sans faille.

Didier Lestrade, l’un des fondateurs d’Act-Up Paris

J’ai un vague souvenir, dans les années 1990, d’avoir regardé un documentaire télévisé sur la lutte contre le sida et d’avoir été marqué par de brèves apparitions de Didier Lestrade, qui racontait la création d’Act-Up Paris : il exprimait une radicalité absolue et une intransigeance qui m’avait choqué à l’époque. Bien plus tard, j’ai compris cette radicalité grâce à un livre passionnant où Didier, pour qui j’ai maintenant la plus grande admiration, raconte (en duo avec le Docteur Gilles Pialoux) 30 ans de lutte contre le sida. Je suis certain qu’il bondira à l’idée d’être comparé à Richard Descoings, mais il m’a semblé reconnaître la même radicalité dans l’effort qu’avait entrepris ce dernier pour tout changer à Sciences Po. Pour forger cette personnalité hors du commun, il fallait l’homosexualité, la compassion pour les premiers malades du sida, l’engagement précoce aux côtés de Daniel Defert, l’urgence face à la mort.

Grâce à ce parcours singulier, Richard Descoings est sorti du lot et restera à mes yeux comme le seul grand réformateur dans la sphère publique de ce début de XXIe siècle. Tous les autres, sans exception, ont failli ou n’ont même pas essayé. Les circonstances ont fait que Richard Descoings a pu accomplir tout cela sur un terreau favorable : malgré les apparences, Sciences Po est une institution dont la mission initiale est justement de remédier à la faillite des élites et d’organiser la relève quand la Nation est en crise. (Lisez ce texte exceptionnel d’Emile Boutmy pour vous remémorer tout cela.)

Parce que c’était Richard Descoings et parce que c’était Sciences Po : ce qui s’est passé n’a pas fini d’inspirer ceux qui, comme moi, ont eu la chance de le vivre de l’intérieur. Mais le vivre est une chose, le comprendre en est une autre. Beaucoup de gens, les initiés, connaissaient déjà tous les détails de l’histoire. Je remercie Raphaëlle Bacqué d’avoir écrit ce livre pour les autres.

Raphaëlle Bacqué
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