Adèle, 5 juin 2013

Plus d’un mois s’est écoulé depuis notre déjeuner chez Madeleine. Jean et moi n’avons pas reparlé de ce qui s’est passé mais je sais qu’il m’en veut. Je sais qu’il pense que j’ai manqué de respect à sa mère, et qu’il ne me l’a pas pardonné.

Je me sens plus seule que jamais. Je n’ai pas revu Clara depuis notre dispute. Elle a laissé plusieurs messages sur mon répondeur, mais je suis trop en colère pour la rappeler. Je me sens trahie.

Abel et Robin dorment toujours très mal la nuit. Je suis épuisée, découragée. Je n’ai pas le temps de travailler, et je sais que plus j’attends, plus ce sera difficile. Depuis bientôt un an que je suis inscrite en thèse, je n’ai pas encore écrit une seule ligne.

Je suis seule toute la journée avec Robin, et quand je vais chercher Abel à l’école en fin d’après-midi, je suis trop fatiguée pour m’occuper de lui. Aujourd’hui, j’ai décidé de me reprendre en main, et de faire quelque chose pour lui, afin de lui montrer que je l’aime toujours autant. L’école organise un goûter de fin d’année demain après-midi. Quand je suis allée chercher Abel, je lui ai annoncé que nous allions faire ensemble ce gâteau au chocolat qu’il aime tant, afin qu’il l’apporte à la fête. Il était ravi.

Dès notre retour à la maison, j’ai installé à Robin dans sa chaise haute pour qu’il puisse nous regarder cuisiner, sans que j’ai besoin de le surveiller constamment. J’ai sorti du placard le moule en forme d’ourson que j’utilise toujours pour ce gâteau, et j’ai disposé sur la table les ustensiles et les ingrédients dont nous aurions besoin.

Abel et moi nous sommes beaucoup amusés, sous le regard curieux de Robin. Comme d’habitude, Abel était couvert de chocolat, ce qui m’a beaucoup fait rire. Une fois le gâteau enfourné, je suis allée préparer le bain des enfants.

Je venais seulement d’ouvrir le robinet de la baignoire, quand j’ai entendu un cri perçant, suivi de pleurs. C’était Abel qui m’appelait. Paniquée, je me suis précipitée dans la cuisine. J’aurais pourtant juré que j’avais rangé tous les ustensiles, mais je me suis aperçu avec effroi qu’un couteau gisait sur le sol, à l’endroit où Abel venait de le laisser tomber. Il s’était entaillé la main et une petite flaque de sang commençait à se former sur le carrelage blanc de la cuisine. Il avait dû saisir le couteau par la lame en voulant le ranger dans le lave-vaisselle.

Sentant mon angoisse, et effrayé par les cris de son frère, Robin, qui était resté assis dans sa chaise haute, s’est mis à pleurer lui aussi. Mais je n’avais pas le temps de le rassurer pour l’instant, l’urgence était de soigner la blessure d’Abel, et de m’assurer qu’elle était sans gravité.

Je l’ai donc rapidement emmené dans la salle de bain, et, après avoir fouillé fébrilement dans le placard à pharmacie pendant quelques minutes qui me parurent une éternité, j’ai enfin trouvé des compresses que j’ai imbibées de désinfectant avant de les appliquer d’une main tremblante sur sa plaie. Après avoir exercé une pression pendant plusieurs minutes, je me suis aperçu avec soulagement que sa blessure ne saignait plus. C’est à ce moment que j’ai entendu la clé tourner dans la serrure de la porte d’entrée. Il était vingt heures à peine. Jean rentrait de plus en plus tôt depuis quelques semaines. J’aurais dû m’en réjouir, mais étant données nos fréquentes disputes, et l’ambiance toxique qui régnait chez nous, je soupçonnais que la raison de ce changement soudain n’était pas due à la simple envie de passer plus de temps en ma compagnie.

Il n’avait pas fait un pas dans l’appartement que je l’ai entendu crier mon nom. Il s’est précipité dans la cuisine pour sortir Robin de sa chaise et le prendre dans ses bras, tout en lui chuchotant des paroles rassurantes à l’oreille. Puis, j’ai entendu ses pas se diriger vers la salle de bain, où je me trouvais toujours avec Abel. Il m’a dévisagée avec colère, et s’est écrié, affolé:

– Adèle ! La baignoire !

J’ai suivi son regard, et me suis aperçu que j’avais oublié d’éteindre le robinet, et que le sol de la salle de bain était recouvert d’eau.

– Et le four ! Tu as oublié d’arrêter le four ! Robin aurait pu être intoxiqué, si je n’étais pas rentré à temps ! Qu’est-ce qui t’a pris de le laisser seul dans la cuisine avec le four allumé ? Ajouta-t-il d’un ton accusateur.

La réaction inattendue de Jean m’a laissée sans voix. Quelle intransigeance à mon égard ! Quelle absence d’empathie pour son fils aîné ! Robin ne courait aucun danger dans la cuisine, il était attaché dans sa chaise, et la fumée commençait à peine à s’échapper du four. J’aurais éteint le gaz bien avant qu’il ne risque quoi que ce soit.

J’avais envie de hurler, et il m’a fallu toute mon énergie pour me contrôler. Les enfants étaient suffisamment choqués pour que je leur inflige une nouvelle dispute avec leur père. J’ai préféré me taire, et j’ai entrepris de réparer les dégâts que j’avais involontairement causés dans la salle de bain. Jean, visiblement stupéfait que je ne daigne pas répondre à ses accusations, continuait de me fixer, immobile, tenant toujours Robin dans ses bras. Tandis que j’épongeais tant bien que mal le sol encore inondé, j’ai soudain pris conscience qu’Adam n’avait pas cessé de pleurer, malgré les tentatives répétées de son père pour le consoler. À ma grande surprise, Jean m’a brusquement mis Robin dans les bras dans un geste désespéré, en m’implorant de m’occuper de mon fils. J’ai quitté la pièce avec Robin, laissant mon mari finir le travail, en compagnie d’Abel qui l’observait en silence.

Plus tard, une fois les enfants couchés, étendue dans mon lit, j’attendais le sommeil, qui se faisait désirer, comme souvent, quand un bruit a attiré mon attention. En tendant l’oreille, j’ai cru distinguer des gémissements. Ma première pensée fut que Robin s’était réveillé, mais en écoutant plus attentivement, j’ai compris que le bruit venait de la cuisine. Au fur et à mesure que je me rapprochais, les petits cris s’intensifiaient. Doucement, j’ai poussé la porte de la cuisine, et ce que j’ai vu m’a pétrifiée; Jean, les deux coudes appuyés sur la table, le dos voûté par le chagrin, tenait sa tête entre ses mains, et tout son corps était secoué par des sanglots incontrôlés. Je ne l’avais jamais vu dans un tel état de désespoir. Posé devant lui, mouillé par ses larmes, se trouvait le gâteau en forme d’ourson, brûlé. Sans un bruit, j’ai refermé la porte, et j’ai regagné ma chambre.

Like what you read? Give Eva Rougé a round of applause.

From a quick cheer to a standing ovation, clap to show how much you enjoyed this story.