“Ils réinventent leur entreprise”

En ce 26 avril 2018 sort le livre “Nous réinventons notre entreprise”, écrit par Michel Sarrat dirigeant de GT Location, PME familiale de transport routier (1700 employés, 130M€ de CA).

Ce nom vous évoquera peut-être quelque chose si vous étiez parmi les 900 personnes présentes à Paris La Villette le 13 janvier 2016 pour l’écouter témoigner, à la suite de Frédéric Laloux, lors d’une de ses rares interventions publiques. Intervention toujours disponible en ligne sur la chaîne Youtube des éditions Diateino.

Merci et bravo à Dominique Gibert d’avoir su convaincre Michel Sarrat !

Le livre nous décrit à a première personne l’histoire des premières années d’engagement de cette belle entreprise de 70 ans sur “un long chemin vers la liberté” (pour paraphraser le titre de l’autobiographie de Nelson Mandela).

Entraîné dans le vortex

La transformation de GT Location s’est effectuée dans une mécanique de “doigt dans l’engrenage” qui n’est pas sans me rappeler le souvenir de notre expérience à Officience. On démarre par un premier geste, porté par une conviction personnelle, puis à mesure que cette conviction se conforte, le besoin de cohérence amène à une succession de décisions de plus en plus radicales par rapport aux méthodologies classiques, mais de plus en plus conformes au niveau de conscience opale décrit dans Reinventing Organizations. Il faut préciser que le terrain était favorable pour toutes les raisons exposées dans le premier chapitre, rappelant l’historique de cette société familiale toujours portée par des aspirations à long terme qui vont au-delà du simple profit financier.

Les trois changements de paradigme se retrouvent au long des pages ; le “Self-evolutionary purpose” se concrétise par de nombreux ateliers en intelligence collective qui aboutissent à une Vision partagée, le “Self-management” arrive avec le principe de subsidiarité, et dans certaines équipes qui choisissent l’autogestion, ainsi qu’au travers d’un nouveau processus d’évaluation salariale par les pairs. Mais le message principal que je retiens touche à l’aspect “Wholeness”, et au fait qu’une transformation de l’organisation ne peut arriver sans une transformation intérieure significative de son dirigeant. Un alignement pro/perso, une mise en vulnérabilité significative, teinté dans le livre d’une certaine pudeur tout à fait compréhensible vu le contexte du livre et la fraîcheur des événements.

Illustration du magicien du dessin Etienne Appert

Ne pas tout dire

Pour ne pas trop déflorer le contenu, j’ai pris le parti de vous partager ce que je n’ai PAS trouvé dans le livre :-) !

L’entreprise libérée : S’il est une expression qui brille par son absence dans l’ouvrage, c’est bien “Entreprise libérée”, trop binaire du goût de l’auteur. On note par ailleurs à certains passages que le niveau d’autogestion par exemple n’est pas homogène au travers de toute l’organisation. Certaines équipes sont plus “libérées” que d’autres, et sont libres de ce choix. Il n’en reste pas moins que la notion d’entreprise reste fortement présente dans le livre, entité dans laquelle il choisit de croire, de même qu’en Dieu.

Le biomimétisme : le niveau de conscience opale est souvent comparé aux modèles du vivant, où chaque individu serait comme une cellule constitutive d’un organisme plus grand. Ici, conséquence peut-être de cette présence religieuse qui sanctifie le vivant, Michel porte un regard qui reste très direct, très pragmatique. C’est peut-être plus prosaïquement le style de l’auteur qui évite les paraboles…

Le terrain : Si le point de vue n’est pas totalement unique grâce à plusieurs citations extensives d’autres parties prenantes qui émaillent l’ouvrage, on reste tout de même dans un niveau d’abstraction conceptuelle qui n’est probablement pas du goût de tous les salariés. J’avoue fermer le livre curieux de me glisser dans la vie quotidienne du conducteur pour faire l’expérience de comment son quotidien a changé avec tous ces chamboulements.

Le numérique : La part belle n’est pas faite au numérique alors que pourtant il apparaît à plusieurs moments que transparence, fluidité des communications, réseau social d’entreprise, analyse sémantique automatisée … ont joué un rôle crucial dans le succès de la transformation. J’ai conscience d’avoir possiblement une lecture biaisée, néanmoins on peut aussi penser que l’importance de ce facteur ait été délibérément minimisé au profit des transformations humaines, qui il est vrai sont les plus fondamentales. Il me semblerait toutefois juste de donner crédit aux outils qui ont permis à ces changements d’advenir à l’échelle d’une organisation de 1700 personnes, afin que les candidats à l’engagement sur un chemin similaire ne négligent pas cet aspect.

Un petit livre de 200 pages qui se finit en quelques heures, à lire impérativement si votre organisation fait plus de 300 personnes et que vous êtes engagé ou considérez vous engager dans une voie similaire. Il pose les questions justes et décrit fort bien les différentes étapes ainsi que la valeur que peut apporter un accompagnement externe dans chacune d’elle. Un livre aussi à offrir à tous les sceptiques qui referment R.O. en demandant “Ok mais en vrai, ça existe ?”, ou les anxieux qui se demandent “Ok c’est bien beau mais concrètement, comment on fait la transition ?”

Grand merci à Michel Sarrat pour ce don à notre communauté, ainsi qu’à Dominique Gibert de Diateino sans qui, si je comprends bien, tout ceci ne serait pas advenu !