Le donjon et les murailles

Comment naissent les villes ?

Faut-il d’abord en bâtir l’enceinte, ou commencer par la grand place, le marché et l’église ? L’avantage de commencer par l’enceinte est que vous sécurisez un territoire à l’intérieur duquel vous pourrez construire vos infrastructures. Par contre c’est un coût significatif et surtout, peu productif, dont l’utilité se discute tant qu’il n’y a rien à protéger à l’intérieur.

Vauban (1633–1707) était très fort en citadelles

L’avantage de commencer par l’intérieur est que vous pouvez démarrer la production, le commerce, bref faire prospérer votre ville. C’est une approche intéressante surtout si vous n’avez pas une assise financière assez solide pour tenir le coup durant toute la durée de construction des remparts. Ouvert aux quatre vents, votre espace en sera plus facile d’accès et votre vulnérabilité mettra plus en confiance les voyageurs qui voudront commercer avec vous.

L’environnement dans lequel vous évoluez a également son importance : si vous vous installez au pays des Bisounours, à quoi bon ériger des murs ? Au contraire, plus vous êtes en milieu dangereux et hostile, plus tôt les murailles seront nécessaires. Mauvaise nouvelle, s’ils n’ont pas cette contrainte vos concurrents se trouvent alors dotés d’un avantage compétitif majeur. A tel point qu’il faut se poser sérieusement la question de l’opportunité de construire une ville là, à cet endroit, en ce moment.

Vous avez un grand rêve.

Un rêve tellement grand que vous n’allez pas y arriver tout seul. Un rêve qui va nécessiter une équipe, et pour être efficace, bien coordonné vous avez envie de créer une de ces fictions légales qu’on appelle une entreprise. Une entreprise qui permet de définir le périmètre bien précis de ceux qui sont dedans et ceux qui sont dehors. Bref, les murailles de votre business au sein desquelles vous allez pouvoir construire sereinement. Mais construire cet espace de sécurité a un coût. Bien entendu on pense d’abord aux frais d’avocats et à la charge mentale de faire les bons choix, la bonne structure, le partage des parts etc. ils en font partie. On les voit bien, tels la partie émergée d’un iceberg.

Regardons ensemble la partie cachée. Tous les conseils qu’on ne vous donnera pas, tous les services qu’on ne vous rendre plus gracieusement, toutes les personnes qui vont se désengager maintenant qu’elles se retrouvent identifiées comme “extérieures” à votre projet… une fois que vous créez une boite, vous envoyez un signal de préemption sur des bénéfices hypothétiques et futurs, ce qui invite beaucoup de gens à vous laisser avec les problèmes réels et présents.

Une fois posées vos murailles, il deviendra plus compliqué de vous en éloigner, d’aller chasser ailleurs, au-delà de votre enceinte. De fait, vous perdez accès à beaucoup de ressources naturelles. Les événements vont passer du tarif “Individuel” au tarif “Entreprise”, et vous vous retrouvez défini par ce que vous vendez, et non plus pourquoi vous le faites.

Le coût caché de créer sa structure, c’est finalement de se couper de la longue traîne de réputation, des effets réseau, de tous les petits coups de pouce potentiels de la part du second cercle, des “liens faibles” comme on les appelle, qui vous auraient aidé intuitu personae, avant la création d’une structure qui pose une volonté commerciale affirmée. Il ne sera pas trop tard pour réseauter après bien entendu. Simplement, ça ne sera pas la même chose. Adossé à une entité juridique, on a certainement plus de stature, mais moins de portée organique. La rumeur s’intéresse plus aux gens qu’aux marques.

Ce manque à gagner a longtemps été négligé. Sans les capacités techniques et financières d’une entreprise, comment pouvait-on espérer faire parler de soi et de ses causes ? Eh bien les temps ont changé. Le numérique a fait quelques évolutions, l’information s’est beaucoup liquéfiée, et exploiter sa longue traîne est devenu très abordable. On peut écrire son manifeste sur Medium, le partager sur les réseaux sociaux, exprimer sa volonté de changer le monde sur change.org, mobiliser des fonds sur OpenCollective ou sur Indiegogo (allez voir le QuizFl!p !), et aussi sortir de chez soi grâce à Meetup ou les événements Facebook …

Les marchés sont des conversations, démarrez les vôtres !

Donc avant d’aller au greffe, avant de chercher à faire un MVP ou un site web, avant de déposer un nom pour le protéger, j’invite tous les entrepreneurs à partager leurs Causes (leur Why, leur Raison d’être, leur Rêve partagé… appelez-ça comme vous voudrez !) sur un post public, et à commencer dès maintenant à aller à la rencontre de tous ceux qui partagent ces mêmes causes. Certains deviendront clients, d’autres fournisseurs, d’autres collègues, voire associés. Certains seront de grands fans, des ambassadeurs. Tous heureux et fiers d’avoir été là “avant”.

Commencer par les murailles, c’était bien au moyen-âge !