Manifeste pour une plateforme de valeurs

En notre époque où l’information est plus liquide que jamais, la transparence du monde donne un nouveau visage aux dynamiques de groupe. Les flux non-marchands se trouvant renforcés face aux flux marchands, deviennent palpables et même exploitables. Ce billet propose comment faire vivre un espace de coworking grâce à ceux-ci.

Une Cause

Tout d’abord il faut un sens partagé, une ambition de faire un monde meilleur. Soit en améliorant la qualité de vie, soit en corrigeant une injustice, soit en empêchant la disparition de quelque chose de bien. J’insiste, cette Cause doit être un “pourquoi”, pas un “comment”. Un espace dédié à tous les acteurs de l’édition, c’est regrouper les gens sur le “comment”. Par contre, un espace dédié à inventer les média de la société de demain, cela porte un sens. Un manifeste rappelant l’objectif commun de toutes les personnes fréquentant le lieu sera mis en évidence à l’entrée, sur les murs, et rappelé à l’envi à la moindre opportunité. Tout l’environnement et toutes les actions portées par le lieu devront viser à démontrer la sincérité de cette ambition dans le coeur de chacun.

Une norme sociale et non pas de marché

Dans un coworking où chacun paye sa place (norme de marché), il se crée une attente de recevoir en retour de ce flux financier un certain standard de service, uniforme (mon voisin doit avoir la même chose) et pérenne (ce à quoi j’ai droit aujourd’hui, je veux l’avoir demain). De plus, comme j’ai payé, je m’attends à ne pas être dérangé, et, par respect, je ne dérange pas les autres non plus : je ne leur parle pas.

Dans notre coworking, les gens ne paient pas leur place. Se sentant ainsi un peu comme “invité” chez un ami, il devient alors bien naturel de s’intéresser à son voisin, qui, justement, va vous paraître fort sympathique puisqu’il partage la même Cause. Si l’imprimante ne marche pas, les gens ne se plaignent pas, mais vont la réparer. Si un jour il y a des chouquettes, ils sont accueillis comme une heureuse surprise, sans devenir un précédent qui crée une attente nouvelle. Et le partage des ressources se fait dans la recherche de l’harmonie du groupe (je veille à laisser des chouquettes pour les autres), et non pas dans la logique marchande (j’ai payé, j’en prends pour mon argent. S’il en manque pour les autres c’est la faute de l’organisateur)

L’argent : simple question d’équilibre

Bien entendu il y a des échanges avec l’extérieur qui nécessitent des flux financiers. Le défi consiste à maintenir ces flux dans des dimensions raisonnables pour ne pas écraser les autres, les non marchands (la reconnaissance, les sentiments, la connaissance). Soit de manière absolue parce que le montant est faible et la valeur du don est plus dans l’humain que dans le monétaire (“J’ai fait une tarte aux pommes, servez-vous” ou “J’ai un vidéoprojecteur, je le prête à qui veut”), soit de manière relative c’est à dire que des flux non-marchands viennent en retour et le bilan est jugé subjectivement acceptable.

Un flux matériel important sera la mise à disposition du local. Pour compenser sans payer monétairement de loyer, il faudrait faire confiance au collectif pour qu’il puisse délivrer en retour des flux non-marchands de manière significative. Leur nature dépendrait bien entendu des compétences présentes dans le collectif. Par exemple, si le lieu est fourni par une mairie, et que le collectif se compose d’acteurs des média, on peut imaginer qu’ils contribuent à recréer du lien social dans leur quartier en organisant des événements (confiance), qu’ils donnent des cours ou des conférences gratuites aux habitants de la commune (connaissance), organisent des manifestations artistiques (sentiments)…

Les décisions : le processus d’intention

Comment maintenir l’harmonie dans un collectif sans chef ? Et bien tout d’abord il faut bien réaliser que les échanges et les jeux d’influence vont faire émerger non pas un, mais plusieurs leaders d’opinion qui vont prendre de l’ascendant. Ces Influenceurs n’auront pas été nommés ni mandatés, ils gagneront ce respect par leur attitude au quotidien et leur exemplarité, la transparence assurant qu’ils n’abusent pas de leur position car ils perdraient leur aura aussitôt. Ils auront chacun d’ailleurs des sphères d’influence plus ou moins larges et qui se recoupent à des degrés divers. Ils n’ont aucun signe distinctif, ni privilège, une personne extérieure ne pourrait pas les identifier. Etre Influenceur, ce n’est pas un statut, c’est une situation implicite de l’instant présent.

En l’absence de personnes tenant un statut particulier, toute décision pourra être prise par n’importe qui, mais à condition de suivre une règle d’or : partager auparavant son intention avec toutes les personnes impactées par celle-ci, et les personnes expertes du domaine. Ceci dans l’optique de ne pas créer plus de tension que la décision n’en résout. L’auto-régulation des décisions se fait donc naturellement, non pas par consensus ni par délégation de pouvoir, mais par la pression sociale par les pairs (pairs plus ou moins influents).

La transparence

Un facteur déterminant de la cohésion du collectif est la distribution efficace de l’information auprès de tous. Une plateforme comme Opencollective permet d’assurer une complète visibilité sur les entrées comme les sorties d’argent faites pour le groupe. Mais il est également important de se doter des outils technologiques qui permettent d’assurer un flux temps-réel, granulaire, et filtré sur mesure pour que chaque individu reste connecté avec la vie du groupe sans être noyé dans l’information. Le chat (Slack), les réseaux sociaux (Facebook), et mêmes l’utilisation d’agents virtuels (bots) seront des composantes essentielles de l’harmonie du collectif, que chacun devra maitriser.

Pay it forward

Un des bénéfices importants du coworking en norme sociale découle de la bienveillance qui y règne. Tout le monde partageant le même objectif à long terme, quoique travaillant sur un projet très différent, chacun est ravi d’aider spontanément son voisin, et, n’étant pas partie prenante directe, de faire un retour sincère et constructif, dénué de tout enjeu personnel. Lors d’une réunion hebdomadaire, chacun prend la parole 5 minutes pour faire un point rapide de la semaine passée, qui est l’occasion de trouver du soutien dans les échecs comme de partager sa joie lors de succès, puis de ses défis pour la semaine suivante, qui est l’occasion de s’échanger des noms, des conseils, de l’expérience, pour aller plus loin ensemble : “Sharing is caring”.

Je rêve de voir de tels espaces se populariser à Paris. Que faudrait-il pour banaliser le concept au lieu de voir se multiplier les offres de coworking purement marchands ? Et pour ceux qui voudraient me taxer de dangereux néo-hippie, je vous invite à nous rendre visite à Officaire. Un mercredi midi de préférence, c’est le jour du Care’n Share !