Quel avenir après la marée jaune ?

(Photo: Charles Deluvio)

Voici ce que j’ai recueilli après deux mois de tri et d’exploration d’Internet sur le mouvement des gilets jaunes. Des analyses clés, des données brutes, des références à l’histoire. Parce qu’on est loin d’en avoir fini avec cette histoire. Et qu’il serait peut-être temps d’identifier les piliers positifs de ce tremblement de terre si l’on veut commencer à construire quelque chose.

Loin de moi l’envie de rajouter une énième analyse du “mouvement des gilets jaunes” à tout ce que vous avez déjà pu lire ou entendre. Je ne suis d’ailleurs pas un expert en mouvements sociaux. Un peu plus en réseaux sociaux, et en médias, étant à l’origine de quelques médias collaboratifs avant de m’intéresser aux algorithmes et à leur influence. Ainsi qu’en journalisme de solutions, à Nice Matin, dans cette France qu’on dit périphérique et où vivent en fait pas mal de gens. Les “vrais gens”, comme on dit à Paris, en pensant à Johnny, à la télé-réalité et à Jean-Pierre Pernaut.

Cela fait deux mois que je dis rien sur le sujet parce que je n’avais rien à dire et que je n’aime pas débattre sans comprendre. Deux mois à poser beaucoup de questions à mes amis, à des spécialistes, à des acteurs de l’événement. Deux mois à fouiller les réseaux sociaux, la presse, les live Facebook, les études scientifiques, pour essayer de comprendre ce qui se passe. Convaincu d’une seule chose : qu’il y avait, dans le drame qui se jouait devant les caméras caillassées, quelque chose à la fois de très effrayant, mais aussi de positif. Quelque chose qui m’interrogeait et me perturbait profondément. Et j’avais besoin de réponses.

Gilles le robot.

J’ai donc commencé par utiliser un de mes robots Flint, que j’ai spécialisé sur le sujet, juste pour faire le tri. J’ai appelé ce petit robot Gilles, parce que “Gilles est jaune”. Voilà. Je n’étais pas très fier de ma blague mais comme je n’avais rien à dire, c’était pour moi déjà un début. Et puis il avait une bonne tête ce robot. C’était un robot tenace. J’avais besoin qu’il m’aide à tracer un sens dans le chaos d’informations contradictoires. Entre les fake news, les sujets à chaud sans recul qui amplifiaient l’image d’une France en guerre, et les commentaires de ces “spécialistes de la sécurité” ou des “mouvements sociaux” qu’on continue d’inviter sur les plateaux des chaînes d’info afin de meubler par un vide bavard le vide d’un événement au final assez pauvre en matière factuelle. Et pourtant riche de sens, extrêmement complexe.

De cette exploration sur le temps long j’ai appris beaucoup de choses, et je voulais les partager avec vous.

→ J’espère que cette compilation “positive” vous sera utile. Vous n’êtes pas obligés de lire jusqu’au bout, mais je vous invite à revenir sur cette page de temps à autre. Vous pouvez aussi m’envoyer vos références, vos liens et commentaires pour alimenter la discussion.

Je tiens à préciser que je ne cherche ni à cautionner ni à dénoncer ce mouvement. Je n’en ignore pas les aspects sombres. J’essaie juste de comprendre, à partir de mon expérience des médias communautaires et d’une société transformée par les algorithmes, et d’en tirer un enseignement positif.

1. La crise des gilets jaunes est aussi une crise des médias

De mémoire (la mienne, je veux dire), jamais les médias n’avaient été à ce point au coeur d’un événement de ce type. C’est à dire à la fois acteurs et cibles. Ce qui a contribué à brouiller et à complexifier la lecture des faits autant que l’évolution du mouvement des gilets jaunes.

Dans cette enquête publiée le 12 janvier dernier par le Figaro, les médias tombent presque tout au bas de l’échelle de la confiance des Français. Un peu au dessus des réseaux sociaux tout de même, ce qui montre tout le paradoxe de cette défiance.

On notera au passage que les Français ont plus confiance dans l’église catholique et les banques que dans les médias !

2. De la défiance à la violence

La violence de la fronde anti-médias a été moins subie par les chroniqueurs en plateau que par les journalistes envoyés sur le terrain. Comme ce lynchage à Rouen, le 12 décembre.

Inacceptable, bien sûr. Tout comme les agressions de journalistes par des policiers. 24 d’entre-eux ont déposé plainte.

L’indignation passée, on s’interroge. A BFMTV, média le plus attaqué par les gilets jaunes, la rédaction se révolte, remet en question la politique éditoriale de la chaîne.

“Cette crise a fait qu’on a foncé tête baissée sans toujours nous poser de questions sur notre travail. (…) C’est une accumulation, le ras-le-bol et l’impression de faire de la merde.” (François Pitrel, président de la Société des journalistes (SDJ) de BFMTV) (Source : Les jours)

→ A lire également :

3. Le “direct” comme “vérité”

Mais tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Le média Brut, ou plutôt son journaliste Rémy Buisine, qui bat le pavé au coeur des manifestants en direct sur Facebook depuis l’épisode Nuit Debout, se fait régulièrement acclamer par les gilets jaunes qui le croisent.

Le fait qu’il ait été lui aussi victime, et en direct, d’une agression par des policiers (belges cette fois), a sans doute renforcé cette affection que les manifestants portent au journaliste. Mais pas que.

“Rémy, t’es avec nous !” lancent-ils joyeusement en passant devant sa caméra. Ses confrères pourraient rétorquer qu’un journaliste n’a pas à être “avec” qui que ce soit. Mais même si cette règle est discutable, il faut surtout entendre ce “avec nous” des gilets jaunes comme un “parmi nous”. Et ce “parmi nous” doit nous interroger.

Le décalage entre la confiance que Rémy Buisine reçoit spontanément des manifestants et la défiance quasi systématique que ces derniers manifestent à l’égard des autres médias, est frappant. Mais il s’explique assez facilement.

Tout d’abord, Rémy est en direct. Vous allez me dire, oui mais les chaînes d’info sont aussi en, direct. Sauf que Rémy se déplace. Il n’est qu’un oeil qui se déplace, sans autre filtre que ce que filme son smartphone. Il raconte ce qu’il fait, où il va et pourquoi. Pas d’images imposées en boucle. Juste lui. Il commente assez peu, même s’il fournit de temps à autre un peu de contexte. Et il donne la parole aux gens, sans montage.

Il s’inflige le temps long. Parfois dix heures d’affilée. Quand il s’arrête, c’est pour aller faire pipi ou pour manger un morceau, et il le dit à l’antenne. Ce n’est pas un modèle de journalisme, par contre c’est un modèle de journalisme de confiance. Peut-être indispensable dans une société en manque de transparence et de diversité d’information. Une société qui pense à 49%, que “les médias trompent les gens”.

(Source IPSOS — septembre 2018)

Face à ce besoin “d’info bio” (dont je parle dans cette interview donnée au magazine Technikart), Rémy Buisine, c’est le prototype du “circuit court” de l’information.

Autre média en circuit court, sauf qu’il n’a rien de “professionnel”: “Vécu”, le “média des gilets jaunes”. Derrière (et devant) la caméra, un jeune “gilet jaune”, Gabin Formont. Gabin ne fait que du direct. Sur Facebook, ce média qui se veut “horizontal” donne la parole aux gilets jaunes blessés par les forces de police. Sans montage. A l’opposé de l’image violente renvoyée par les chaînes d’info, Gabin est la gentillesse incarnée. Antiraciste et non violent, il s’adresse à ses interlocuteurs avec affection, il leur redonne de la dignité, montre l’humain derrière le gilet. A l’image de son logo : un gilet transformé en costume.

Son parti-pris est total, il ne s’en défend pas. Assez lucide sur les limites de l’information, il part du principe que tous les médias ont un parti-pris. Que l’essentiel c’est d’être transparent. Et qu’il est là pour équilibrer les choses. Quelques semaines après sa naissance, Vécu cumulait déjà plusieurs millions de vues et plus de 40.000 abonnés.

Il est particulièrement intéressant de noter que le premier fait d’armes de “Vécu” était un travail de “fact-checking”, c’est à dire de vérification de l’information. Il s’agissait d’une “fake news”, reprise pourtant par un média d’info belge et l’agence de presse russe Sputnik : un gilet jaune aurait été tué par un flash-ball. Gabin, qui n’a aucune formation professionnelle, vérifie l’info avec son équipe de bénévoles, passe des coups de fils, et prouve qu’elle est fausse.

Comment reconnait-on “quelqu’un qui pue le mytho” sur les réseaux sociaux ? “ demande Daniel Schneidermann. “La personne pleurait mais n’avait pas de larmes. Et quand on perd un proche on ne fait pas une vidéo face caméra,” indique Formont. (Source : Arrêt sur Images)

→ Lire également : le portrait de Gabin Formont dans Libération

Incapables de recul sur l’info les gilets jaunes ?

4. Racisme, fake news et incohérence ?

Quand j’ai commencé à me renseigner en profondeur sur le sujet, on en était à peu près là : un mouvement de fachos, de casseurs, incohérents, manipulés par des fake news.

Il y avait en effet pas mal de fausses informations qui circulaient. L’AFP qui a réalisé un travail remarquable de vérification, en a listé quelques unes ici. Dans l’Obs, la fondation Jean Jaurès dénonce une “perméabilité” du mouvement aux Fake News.

Le phénomène des fake news n’est pas nouveau, il est assez complexe et difficile à faire entrer dans une seule case. Le débat sur son impact réel n’est toujours pas clos. Mais il est un symptôme inquiétant d’une dégradation de l’écosystème de l’information (j’ai essayé de l’expliquer longuement ici). Ce qu’il révèle surtout, ce n’est pas que les gens sont crédules. Mais qu’ils ne font plus confiance à personne. Plus intéressant : pour ceux qui les partagent, la véracité d’une info importe peu. Dans ce monde de la “post-vérité”, l’info même fausse est considérée comme la simple illustration d’un sentiment ou d’une réalité vécue comme vraie.

“Si un militant découvre, par la suite, qu’un contenu qu’il a posté était faux, ça ne change rien pour lui. (…) La vérité n’est qu’une valeur parmi d’autres, qu’on peut juger parfaitement accessoire au nom de la défense d’autres valeurs plus légitimes : l’identité française, la libéralisation de l’économie ou la justice sociale. (…) Les fake news sont là pour combler un manque d’offre sur le marché de l’information. Elles sont des supplétifs à une presse qui ne rapporterait pas la vérité du terrain. Dans leur logique, les militants ne mentent pas en publiant des fausses nouvelles, ils ne font que nourrir la machine médiatique d’histoires plausibles, qui se sont sans doute passées, ou qui auraient pu se passer.”
(Vincent Glad, Libération)

L’absence de diversité dans l’information est le principal carburant des fake news.

Ainsi, au plus fort des manifestations, de nombreuses fake news concernaient-elles les violences policières. Compréhensible : les acteurs du mouvement vivaient des violences, ou voyaient circuler des images et des témoignages, mais les médias traditionnels étaient, au début, réticents à en parler. C’est beaucoup moins le cas aujourd’hui (lire par exemple l’article de France Inter sur le sujet et l’interview du journaliste indépendant David Dufresne dans l’Obs).

Mais ce rapport de cause à effet est riche d’enseignements, et devrait pousser les médias à persévérer dans leur mission d’informer et à consacrer plus de moyens à la vérification des faits et à la diversité des points de vue.

Plus généralement, une étude menée par un groupe de chercheurs toulousains, a ramené à sa juste mesure l’impact des fake news sur leurs conversations et leurs revendications. C’est ce que rapporte le média économique américain Venture Beat (en anglais).

→ Vous pouvez lire ce rapport ici et sa mise à jour ici.

“Si l’on croise les différentes arènes que nous avons explorées, nous relevons que (le) traitement médiatique peine à couvrir précisément le phénomène dont la nature n’est pas si hétérogène ni si hermétique aux enjeux publics. Le répertoire de revendications dont les contours semblaient imprécis, voire flous, trouve ici une consistance dans nos résultats. Les questions de l’inégalité sociale et fiscale et du manque de légitimité de ce gouvernement laissent entrevoir une convergence des objets de contestation et sont étayés, argumentés (…)”
(Rapport “Gilets Jaunes” )

Mise à jour 31/01/19: Une étude que vient confirmer l’enquête des Décodeurs du Monde qui ont épluché avec méthodologie les 200 publications les plus sur les principaux groupes des Gilets Jaunes (les données brutes sont accessibles via ce fichier en ligne). Plus récente, cette étude fait remonter “les violences policières” comme un élément désormais structurant du mouvement.

(Source : Le Monde)
C’est une France qui ne manifeste pas spécialement de pensée raciste, homophobe ou antisémite, et se réclame plus volontiers de Coluche que de n’importe quel parti politique. C’est une France qui nourrit un sentiment de défiance, voire de ressentiment profond pour les « élites » de tous bords. C’est une France qui se sent vulnérable et injustement traitée, que ce soit par les forces de l’ordre, Emmanuel Macron ou les chaînes d’information. Et qui verse facilement dans un sentiment de persécution et dans une certaine forme de complotisme.
(“Plongée au coeur du Facebook des Gilets Jaunes”)

→ Lire également au sujet des “fake news”:

5. Le “peuple des réseaux sociaux” ?

Oui mais alors si ce mouvement révèle une cohérence, et une certaine ténacité, que faut-il en conclure ? Faut-il en avoir peur, comme certains qui, comme je l’ai entendu, ont “l’impression de voir les réseaux sociaux se déverser dans la rue” ? L’analogie n’est pas dénuée de fondement.

(Source : Affordance)

Si le mouvement a pris aussi vite, c’est parce qu’il s’est d’abord enflammé sur les réseaux sociaux. Il à ce propos intéressant, et un brin effrayant, de noter qu’il a sans doute été favorisé par un changement d’algorithme de Facebook, opéré l’an passé. L’objectif de ce changement était de limiter l’impact des pages de fans (les médias s’en sont assez plaint à l’époque!) pour, entre autres, contrer les “fake news”. Hum… La stratégie de Facebook était à l’époque de favoriser les conversations entre les utilisateurs, notamment ceux qui se connaissaient dans la “vraie vie”, et donc en renforçant l’aspect local. Au début de l’année 2018, plusieurs groupes privés locaux se sont ainsi constitués autour de la grogne contre la limitation à 80km/h. Quand la colère s’est à nouveau enflammée suite à la hausse du prix des carburants, ces groupes ont aidé à viraliser la mobilisation.

Cet “algorithme des pauvres gens” est assez vaillamment décrit sur le blog “Affordance”.

Une enquête de Buzzfeed s’attarde également longuement sur l’influence du géant américain sur la crise des gilets jaunes.

Les réseaux sociaux ont toujours fait peur. Mais Internet aussi. Il y a dix ans, on parlait déjà de la “poubelle de l’info”. Cet espace de désintermédiation où un peuple devenu incontrôlable pouvait déverser sans contrôle, disait-on, ses théories conspirationnistes, ses rumeurs les plus folles et sa haine de l’autre. Internet a toujours eu bon dos. En horizontalisant le rapport à l’info et à l’expertise, il a également apporté une immense richesse. Une richesse émancipatrice apporteuse de solutions et d’intelligence collective, dans un monde devenu trop complexe et figé.

Cela ne se fait pas sans règles. Encore faut-il que les règles s’adaptent suffisamment vite à cette nouvelle réalité.

Ce peuple des réseaux sociaux n’est pas que virtuel. Il s’est aussi construit autour des ronds-points investis par les gilets jaunes. Les ronds-points sont devenus une sorte de manifestation physique, et finalement assez poétique, inclassable elle-aussi, de cette horizontalisation des rapports de force. Florence Aubenas le raconte très bien dans ce reportage magnifique publié dans le journal Le Monde (article payant).

Il n’est pas inintéressant de constater que la cohérence du mouvement des gilets jaunes, si on veut bien l’acter, se dessine autour de trois thématiques majeures :

“Tout se passait comme s’il allait de soi que certaines règles devaient être respectées : le prix des marchandises ne devait pas être excessif par rapport à leur coût de production, des normes de réciprocité plutôt que le jeu du marché devaient régler les échanges, etc. Et lorsque ces normes non écrites se trouvaient bafouées ou menacées par l’extension des règles du marché, le peuple se sentait tout à fait dans son droit en se révoltant, souvent à l’initiative de femmes, d’ailleurs. Leur mobile était bien économique, mais pas au sens habituel : ils n’étaient pas mus par des intérêts matériels au sens strict, mais par des revendications morales sur le fonctionnement de l’économie.”
(Samuel Hayat)
  • Un besoin de reconnaissance. Ce n’est pas un hasard si les “gilets jaunes” ont appelé ces samedis de révolte des “actes”. Acte I, Acte II… Un drame se jouait. Un drame s’écrivait. Une tentative de récit. Et comme dans tous les drames, il ne nous parlait pas seulement d’économie ni de politique, il nous parlait de fierté. Il nous parlait d’amour. “A l’origine du désordre, il y a toujours le manque d’amour” écrivait déjà au 4ème siècle avant notre ère, le sage chinois Mozi.

Dans la même enquête du Figaro (Opinion Way / Sciences Po) citée plus haut 72% des Français pensent que le mouvement des gilets jaunes porte les revendications des Français et 62% qu’il constitue un renouvellement de la démocratie en France.

“Mon hésitation à commenter ce qui se passe aujourd’hui en France vient de ce déséquilibre que je perçois violemment depuis 20 ou 30 ans entre la société telle qu’elle est advenue et les institutions telles qu’elles sont demeurées. Il y a un dérèglement total entre une politique désuète et une société extrêmement nouvelle.”
(Michel Serres — interview publiée dans la Depeche) .
(Photo : Jonathan Harrison)

→ A lire également :

Finalement qu’est-ce que le peuple à l’heure d’Internet ? Peut-être faudrait-il en dépoussiérer l’idée afin de sortir de cet affrontement dévastateur “peuple d’en bas” contre “peuple d’en haut” qui nourrit les extrêmes et le repli sur soi.

Et voir dans ce peuple des ronds-points l’émergence de points de rencontre.

L’historien Gérard Noiriel, fait remonter la définition du peuple français à 1343 :

“C’est la naissance de l’impôt royal qui fabriqua le peuple français en tant que communauté d’individus assujettis à l’Etat.” (G.Noiriel, “Une histoire populaire de la France”, éditions Agone, p.40)

Décidément, on en revient toujours aux taxes… porteuses d’injustice et de révolte, comme d’unification.


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