Idée reçue n°3 : Les Millennials plébiscitent les transports en commun et délaissent la voiture, vestige du XXe siècle.

Image : Urawa Zero via Flickr — CC2.0

Les transports en commun ont le vent en poupe : en 2013, les États-Unis enregistraient 10,7 milliards de trajets en transports publics, un record non atteint depuis 50 ans. En France, la fréquentation des transports en commun en ville augmentait de 29% entre 2002 et 2012, tandis que 49,5 milliards de trajets en transports publics étaient effectués dans l’Union européenne dans le même temps.

Les jeunes semblent particulièrement adeptes de transports publics : dans les grandes villes américaines (San Francisco, Boston, Philadelphie, New York, Washington …), 43% des moins de 30 ans empruntent les transports en commun au moins une fois par semaine, contre seulement 12% des 30 à 60 ans. Cette génération n’était pourtant pas prédestinée à adopter l’usage des transports publics dans de telles proportions. Ainsi, selon le @TransitCenter, les Millennials américains, nés et élevés dans un environnement centré sur l’automobile, « défient leur éducation en choisissant les transports publics ».

Les Millennials semblent même aujourd’hui non pas seulement pratiquer davantage les transports publics mais bien aussi délaisser l’automobile, comme en témoigne la diminution du taux de détention du permis chez les jeunes, passé de 76% en 1992 à 73% en 2012 chez les 18–29 ans français. Aux États-Unis, ce taux est redescendu, chez les 16–24 ans, à 67%, niveau inédit depuis 1963. Dans le même temps, les trajets à vélo des 16–34 ans américains ont augmenté de 24% entre 2001 et 2009 et leur distance parcourue en transport en commun de 40%.

Mais qu’est-ce qui motive cet abandon apparent de la voiture chez les jeunes ? Est-ce la conséquence d’un changement dans la façon de concevoir la mobilité qui serait propre à cette génération ? Ou bien le résultat de différentes contraintes qui forcent le report sur d’autres modes de transports ?

Il faut tout d’abord remettre en perspective cet abandon apparent de la voiture. D’une part, force est de constater qu’il n’est pas propre à une génération en particulier : aux États-Unis, la distance moyenne parcourue en voiture a chuté, entre 2000 et 2010, de 25% chez les 16–30 ans, mais aussi de 11% chez les 31–55 ans, dénotant peut-être un abandon subi de la voiture pour des raisons économiques.

D’autre part, l’engouement de la génération des Millennials pour les transports publics ne doit pas occulter le fait qu’aux États-Unis, cette génération se déplace encore majoritairement en voiture : 8 jeunes adultes sur 10 se rendent au travail par ce biais, une proportion stable depuis 1980.

Enfin, la voiture reste un objet de désir, aux yeux même des Millennials : paradoxe pour une génération perçue comme détachée de la voiture, les Millennials sont plus susceptibles de considérer cette dernière comme un indicateur de réussite sociale que leurs aînés (32%, contre 19% chez les individus âgés de plus de 32 ans). En effet, le fait de posséder une voiture dès et peu après l’obtention de son permis étant devenu plus rare et moins nécessaire, la voiture est (re-)devenue un élément de distinction sociale. Et l’Urban Land Institute de conclure que cette génération n’est « pas destinée à un changement radical […] ses objectifs correspondent largement à ceux de ses parents ».

Plus que de l’appartenance à une génération, l’évolution des choix individuels en matière de transport ne relève-t-elle pas davantage de facteurs tels que l’arbitrage entre le coût de l’usage des transports publics et celui de la voiture, la sensibilité à la préservation de l’environnement, le souhait de mettre à profit le temps de trajet pour travailler ou surfer sur Internet ou encore la qualité de la desserte locale par les transports en commun ? Tel est en tout cas le diagnostic formulé par le @TransitCenter, qui estime que ce sont les valeurs individuelles mais surtout les caractéristiques du quartier de résidence et l’emplacement du logement qui informent les choix en matière de mobilité.

Ainsi, en milieu urbain, les choix en matière d’usage de la voiture sont étroitement liés aux caractéristiques des villes, où les places de parking sont rares et la congestion une réalité mal vécue et où le maillage des transports publics rend l’achat d’un véhicule moins pertinent. En 2008, le Commissariat général au développement durable notait que la propriété d’une voiture est :

« très liée au type de territoire de résidence. Le nombre de véhicules par adulte varie de 0,8 dans les communes rurales à 0,7 dans les pôles ruraux et les pôles des aires urbaines de moins de 100 000 habitants ; il est de 0,6 dans les centres des aires urbaines de plus de 100 000 habitants et la banlieue parisienne, pour tomber à 0,3 dans Paris ».

La même année, l’INSEE constatait que seuls 22% des 18–20 ans pouvaient prendre le volant en Île-de-France, contre 67% à la campagne. L’urbanisation pourrait donc en partie expliquer la diminution du taux de détention du permis et de l’usage de la voiture, chez les jeunes comme chez leurs aînés.

Mais les préférences et usages sont également fonction du niveau de revenus : aux États-Unis, les individus percevant les revenus les plus élevés (plus de 150 000 dollars annuels par ménage) et ceux qui, à l’inverse, perçoivent les revenus plus faibles sont plus susceptibles de se déplacer en transports en commun que les individus à revenus moyens. En Europe, 56% des 18–31 ans n’ont pas de voiture car ils n’en ont pas les moyens.

Il faut donc s’abstenir de déduire des statistiques relatives au déclin des ventes de voitures chez les jeunes un effet de génération tout comme un choix de se détourner de l’automobile. Ainsi, l’essor du covoiturage montre que la voiture a encore de beaux jours devant elle et que la conjoncture économique et les effets qu’elle emporte sur la situation financière des ménages les plus jeunes conduisent peut-être ces derniers à préférer l’usage occasionnel de la voiture à la possession d’un véhicule, plus coûteuse.

Ainsi certains jeunes choisissent-ils, comme d’autres conducteurs plus âgés et soumis aux mêmes aléas économiques, d’effectuer un arbitrage inédit : continuer, par le biais du covoiturage, de recourir à la voiture pour certains types de trajets trop occasionnels pour justifier les coûts liés à l’achat et la maintenance d’un véhicule, tout en s’appuyant sur d’autres formes de mobilité (marche, vélo, transports en commun) pour des trajets plus courts (trajets quotidiens entre domicile et lieu de travail …).

Cet arbitrage semble davantage motivé par des contraintes économiques affectant de façon marquée certains jeunes que par une aversion pour la voiture, ce qui explique par exemple qu’en Europe, 85% des Millennials s’imaginent acheter un véhicule d’ici dix ans, estimant peut-être qu’ils se trouveront alors dans une situation financière plus propice à l’acquisition d’un véhicule.


Cet article s’inscrit dans la série “Factcheck : Les Millennials, une légende urbaine ?”, par laquelle La Fabrique de la Cité s’est attachée à déconstruire la figure du Millennial et de ses usages urbains. Retrouvez la version intégrale de ce “Factcheck” sur notre site.