Idée reçue n°6 : Les Millennials réinventent l’implication citoyenne et politique.

Plus idéalistes et moins individualistes que la génération X (31–45 ans), les Millennials réinventeraient l’implication citoyenne par le biais des technologies de l’information et de la communication.

Image : Theresa Thompson via Flickr

William Strauss et Neil Howe, pères du terme Millennials, dressaient en 2001 dans leur ouvrage Millennials Rising : The Greatest Generation le portrait d’une génération fortement impliquée dans la vie civique et politique. S’appuyant sur le constat de la diminution de la criminalité chez les jeunes et de l’essor du volontariat, les auteurs croyaient voir dans l’arrivée des Millennials à l’âge adulte l’annonce d’un renouveau de la société américaine tout entière. Cet ouvrage, qui s’était abstenu de comparer ces chiffres aux statistiques disponibles sur les générations précédentes, allait ouvrir la voie à des dizaines d’articles louant une génération altruiste et déterminée à changer le monde. En 2008, Karl Weber et Eric Greenberg écrivaient ainsi : « en comparaison avec les générations précédentes, la « Generation We » est fortement impliquée en politique ».

Generation Me, publié en 2006, fait écho à ce « Generation We » et tend à donner une autre image des Millennials. Son auteur, Jean Twenge, conclut d’une étude menée annuellement auprès de jeunes étudiants depuis les années 1960 que « tous les items mesurant l’implication citoyenne et le capital social sont plus bas chez les Millennials que chez les Boomers au même âge ». Ainsi, les Millennials accorderaient plus d’importance aux objectifs liés aux valeurs extrinsèques (argent, image, notoriété) qu’à ceux que l’on peut rattacher aux valeurs intrinsèques, comme l’acceptation de soi ou le sentiment d’appartenance à une communauté. Une image fort éloignée de la « prochaine grande génération de l’implication civique » que prédisaient Howe et Strauss.

@HollieDe fait, pour Hollie Russon Gilman (Harvard Kennedy School) et Elizabeth Stokes, les Millennials « ne s’engagent pas dans les voies traditionnelles de l’implication politique, comme le vote, et sont plus susceptibles de rejeter l’identification à un parti politique ». Une défection cruellement ressentie à l’annonce des résultats du référendum britannique sur l’appartenance à l’Union européenne : si 73% des 18–24 ans se sont ainsi prononcés contre le « Brexit », ils ne sont que 36% à avoir voté, contre 81% des 55–64 ans et 83% des plus de 65 ans.

Au vote, cette génération privilégierait d’autres formes d’implication, telles le volontariat, la consommation engagée ou encore l’usage des médias sociaux à fins d’expression politique. En France, Anne Muxel note ainsi que :

« le vote fait partie d’une palette d’outils démocratiques plus large et plus diversifiée. Une part de plus en plus importante de la jeunesse privilégie des modes d’action non conventionnels et directs, souvent protestataires, et légitime la démocratie participative ».

Parmi ces modes d’action non conventionnels, l’usage des réseaux sociaux à des fins politiques est probablement celui que l’on associe le plus souvent aux jeunes de cette génération. Au Royaume-Uni, 60% des jeunes estiment que les réseaux sociaux permettent de rapprocher les partis politiques des électeurs, opinion que seuls 39% des plus de 55 ans partagent. De même, si 39% des adultes américains prennent part à des activités politiques ou civiques sur les réseaux sociaux, cette proportion monte à 67% chez les 18–24 ans selon un rapport du Pew Research Center de 2013. S’agit-il réellement là d’une preuve d’implication politique des jeunes ou simplement d’un effet d’échelle lié à l’ampleur de la présence Millennial sur les réseaux sociaux ?

Ainsi, seuls 13% des Américains âgés de plus de 65 ans utilisent les réseaux sociaux à des fins politiques, mais ce taux monte à 60% lorsqu’on le rapporte à la proportion d’utilisateurs des réseaux sociaux au sein de cette tranche d’âge. En définitive, les 18–35 ans s’intéressent autant à la politique que leurs aînés et s’ils utilisent certes davantage les canaux créés par l’essor des technologies de l’information et de la communication, c’est également le cas des autres générations, faisant simplement des Millennials les « early adopters » de cette tendance d’ampleur sociétale.

Ce diagnostic ne saurait cependant faire l’économie d’une comparaison entre implication des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur d’une part et moindre engagement des non-diplômés de l’autre. Constance Flanagan, Peter Levine et Richard Settersten, chercheurs à l’université de Tufts, relèvent ainsi que parmi les 3 millions d’Américains âgés de moins de 30 ans ayant voté lors des primaires du « Super Tuesday » du 5 février 2008, 79% avaient fréquenté un établissement d’enseignement supérieur. De même, un étudiant de l’enseignement supérieur a trois fois plus de chances d’être contacté par un parti politique qu’un jeune n’ayant pas fait d’études. En matière d’implication politique et civique, c’est donc le passage par l’université, porte d’entrée à l’engagement civique et période de sensibilisation des jeunes aux enjeux politiques, qui conditionne l’envie et la capacité de participer à la vie de la cité.

En somme, « une division par classe sociale en termes de participation civique existe depuis de nombreuses générations » (Flanagan, Levine, Settersten). Ici aussi, le niveau d’éducation, et non l’appartenance à la génération des Millennials, s’avère en définitive la grille d’analyse la plus pertinente.


Cet article s’inscrit dans la série “Factcheck : Les Millennials, une légende urbaine ?”, par laquelle La Fabrique de la Cité s’est attachée à déconstruire la figure du Millennial et de ses usages urbains. Retrouvez la version intégrale de ce “Factcheck” sur notre site.