Idée reçue n°7 : Les Millennials urbains nourrissent à l’égard de leurs villes des attentes inédites.

Image : Leandro Ciuffo via Flickr — CC2.0

Cette dernière idée reçue synthétise toutes les précédentes dans la figure du Millennial, jeune urbain connecté vivant dans un « village métropolitain », dense, accessible et mettant à disposition un nombre important de services d’envergure métropolitaine — néanmoins proches spatialement. Ce que montre l’existence de ce « mythe » Millennial, c’est moins une vision biaisée ou partielle de la jeunesse, que l’effort des acteurs (des villes, du marketing) pour construire une figure (d’habitant, de client) désirable, dont les attentes supposées peuvent servir de guide à l’action, alors même que les repères traditionnels sont brouillés. Le Millennial serait alors bien plus un archétype qu’un stéréotype.

Et de fait, il est difficile de distinguer des attentes spécifiques à la génération des Millennials vis-à-vis de leurs villes. Pour Julien Damon, « les attitudes des jeunes urbains à l’égard de la ville ne se différencient pas radicalement ni même fortement de celles des adultes. Sur un plan général, les mêmes critères sont privilégiés par les uns et par les autres pour définir la qualité de la vie en ville ». Comme les générations précédentes, les jeunes urbains sondés placent coût de la vie, sécurité et qualité des infrastructures au sommet de leurs priorités. De façon comparable, l’Urban Land Institute souligne la similitude entre les attentes que nourrissent les Millennials américains vis-à-vis d’un quartier ou d’une communauté (« community ») et celles des autres générations : la qualité de l’environnement (air et eau) et l’accès à une nourriture saine arrivent en première et deuxième places des critères d’attractivité d’un quartier ou d’une communauté pour les Millennials comme pour leurs aînés, et ce où qu’ils habitent (en ville ou non ; en espace dense ou desserré).

Par ailleurs, d’une part, la préférence des jeunes âgés de 18 à 35 ans pour les villes denses, aisément arpentées, n’est pas aussi prononcée qu’on le croit, et ne concerne, aux États-Unis par exemple, que la moitié d’entre eux. Ainsi, seuls 51% des Millennials américains préfèrent aux quartiers de maisons individuelles, dont l’étalement nécessite l’usage de la voiture, des logements plus denses au sein de quartiers conçus pour les déplacements à pied, une proportion toutefois plus élevée que chez les Baby Boomers (43%).

D’autre part, si l’engouement croissant pour des espaces denses à usages mixtes est souvent principalement attribué aux millennials (« Millennials represent a strong driver of demand for compact, mixed-use development formats, in suburban or other locations », Urban Land Institute), il n’est pas l’apanage des 18–35 ans. Ainsi, l’Urban Land Institute note également qu’« un peu plus de la moitié des Américains (52%) et 63% des Millennials aimeraient vivre dans un lieu où ils n’ont pas besoin d’utiliser la voiture très souvent ». Pour Markus Moos, cette tendance s’explique notamment par l’essor dans les villes de l’économie de services, qui bénéficie tout particulièrement de ce type d’environnement dense et facilement accessible et dont découlerait l’importance croissante accordée aux aménités urbaines (espaces dédiés aux loisirs et à la culture, soin apporté à l’esthétique des espaces publics …).

Toutefois, les Millennials auraient une appétence particulière pour les quartiers denses. Ainsi, pour le démographe Dowell Myers, ces Millennials conserveront tout au long de leur vie cet intérêt pour ce qu’il qualifie de quartiers « walkable », proposant un mélange de commerces et de logements et une connexion efficace au réseau de transport en commun. En effet, s’il estime que les Millennials s’acheminent progressivement vers les « suburbs » à mesure que leur foyer s’agrandit, et notamment, à l’instar des générations précédentes, lorsqu’ils deviennent parents, le mode de vie en centre-ville dense et accessible dont ils auront, pour certains, fait l’expérience en tant que jeunes célibataires urbains sans enfants continuera d’informer leurs préférences tout au long de leur vie. Cette attente d’espaces denses se vérifierait également chez les jeunes habitant en périphérie ou dans des zones moins denses.

On voit là la façon dont s’intéresser aux attentes peut aisément faire glisser de la description à la prescription : puisque telle catégorie (désirable) de population a des attentes (description), il faut y répondre (prescription/action). Le risque étant naturellement de faire passer les attentes d’une catégorie spécifique (génération voire groupe spécifique au sein d’une génération) en normes (devant être valables et désirables par tous).

Dans quelle mesure la figure du Millennial jeune urbain connecté, ayant grandi avec un accès à Internet vécu comme un droit et une évidence et supposément porteur d’une demande de connectivité permanente et fluide, n’a-t-elle pas contribué à l’essor de la réflexion sur le développement de la connectivité dans les espaces publics ? En effet, les villes réfléchissent aujourd’hui, en partenariat avec des acteurs privés, à de nouvelles solutions propres à assurer la connectivité dans les espaces publics, logique qui a présidé à l’apparition à New York des bornes WiFi LinkNYC développées par la société Intersection, ou encore au lancement de Veniam à Porto, qui voit véhicules et bus publics se transformer en « hotspots » WiFi.

Les images véhiculées correspondent bien à celle du Millennial urbain et connecté. Cette figure a possiblement servi de déclencheur à la réflexion, sinon à l’action, en servant de miroir grossissant à une mutation sociétale en cours avec l’avènement des nouvelles technologies. Et elle peut aujourd’hui toute aussi bien servir à marketer efficacement cette politique en l’associant à une figure séduisante du jeune actif. Mais l’intérêt d’une politique de développement de la connectivité dans l’espace public réside dans sa capacité à en réfléchir les usages au-delà de la seule figure du jeune urbain connecté (qui dispose d’ailleurs déjà d’outils de connexion efficaces) en s’adressant, et en s’adaptant, peut-être en priorité, aux oubliés de l’ère digitale, populations isolées (âgées, sans emploi ou vivant dans la pauvreté) parfois dépourvues de connexion internet à domicile, de forfaits de données mobiles, voire de smartphones, ou aux touristes étrangers, dépourvus de connexion sur leurs téléphones portables.


Cet article s’inscrit dans la série “Factcheck : Les Millennials, une légende urbaine ?”, par laquelle La Fabrique de la Cité s’est attachée à déconstruire la figure du Millennial et de ses usages urbains. Retrouvez la version intégrale de ce “Factcheck” sur notre site.