Toujours dans les bouchons, mais connecté, au moins !

Mobilité facilitée, mobilité simplifiée… mais mobilité verrouillée ? Waze et consorts promettent à leurs utilisateurs de « déjouer le trafic » et de « simplifier la ville ».

“Déjouer le trafic, ensemble” — “Simplifier la ville”

Les nouveaux acteurs de la mobilité entrés par le numérique ont fait naître l’espoir de pouvoir enfin apporter une solution rapide et adaptable à tout contexte urbain à la congestion. Cet éternel défi posé à l’action publique est vecteur d’externalités négatives qui vont bien au-delà des heures perdues dans les embouteillages (90h pour un francilien en 2016) : pollution, dégradation de la qualité de vie, frein au développement économique… La force des applications développées réside en leur capacité à agréger et restituer un grand nombre de données. Elles permettent de comprendre, d’optimiser et de prévoir le trafic, faisant ainsi accéder les citadins, par cette connaissance des conditions de circulation en temps réel, au statut d’acteurs de leur mobilité. En avril 2017, un sondage BCG-Ipsos estimait que près de 71% des Européens étaient convaincus du fait que le numérique allait faciliter leurs déplacements au quotidien.

Pourtant, malgré l’accumulation des savoirs sur le phénomène et le développement d’outils numériques puissants, la congestion a encore et toujours droit de cité en 2017 et même ne cesse de se renforcer : la connaissance n’a pas nécessairement pour conséquence un changement d’usage. N’est-il pas temps de réinvestir le monde physique et d’interroger les causes profondes de la congestion ?

En 2004, Anthony Downs publiait « Still Stuck in Traffic », une réédition d’un premier ouvrage paru en 1992, consacré à l’analyse de l’origine de la congestion urbaine et des modes d’action permettant de la combattre. Il montre que cette lutte peut s’appuyer sur trois modes d’actions principaux : d’une part l’économie en agissant directement sur le coût d’accès à une infrastructure, d’autre part le temps en réorganisant les temporalités sociales, afin de lisser la demande aux heures de pointe, enfin l’espace en développant le réseau d’infrastructures — soit trois modes indépendants de ces nouveaux outils numériques. Faut-il pour autant ranger les technologies numériques au placard, tels des vêtements naguère à la mode mais déjà dépassés ?

Tyler Cowen, auteur de « The Complacent Class » (2017), plaide davantage en faveur d’une action publique renouvelée : il est temps d’engager des actions concrètes pour répondre durablement aux problématiques s’imposant à notre environnement physique, dont celle de la congestion urbaine. L’information seule ne peut suffire à transformer un espace. Toutefois elle est une aide à la décision indispensable et rendue extrêmement puissante et facilitatrice grâce au numérique qui « donne à voir » au plus grand nombre. Aux villes de se saisir de ces actifs clés que sont les données.

À ces réponses uniquement technologiques doit donc se substituer une action directe éclairée par les données s’attaquant aux causes de la congestion plutôt qu’à ses symptômes, sans quoi Anthony Downs pourra écrire en 2017 : « Toujours dans les bouchons, mais connecté, au moins ! ».

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Cet édito est extrait de L’Instant Urbain (mai 2017) de La Fabrique de la Cité.

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Crédits bannière : Freedesignfile (modifié) — (CC BY 3.0)