LA NOUVELLE DYNAMIQUE DE L’ARMEMENT FRANCAIS

Par Julien Muntzer

Publié le 15 avril 2017

© — Ministère de la Défense

Aujourd’hui la production d’armements en France semble un peu déséquilibrée. Les industriels sont capables de produire des avions de combat, des blindés et des missiles mais les armes individuelles des soldats et leurs munitions sont achetées à l’étranger faute de production française. LGEC décrypte pour vous.

Après MAS, le désert

La première interrogation vient du remplacement très médiatisé de l’arme principale du soldat qui va s’effectuer via l’allemand Heckler & Koch. Car depuis 2001 la France a définitivement arrêté la production de l’emblématique FAMAS (Fusil d’Assaut de la MAS), fabriqué par la Manufacture d’armes de Saint-Etienne (MAS). Cher, nécessitant beaucoup d’entretien et peu évolutif, l’outil a fait son temps après 38 ans de service. L’armée française a dû se tourner vers l’étranger.

Pourquoi ?

D’abord relancer une production Made in France aurait pris du temps et nécessité un lourd investissement financier de la part de l’ Etat. Depuis les années 1980 l’industrie armurière française a lentement décliné jusqu’à disparaître. Les différents lieux de production fermant tour à tour dans les années 90 (GIAT Industrie au Mans, Manufacture d’armes de Tulle, etc.)

Le FAMAS c’était le dernier coup de clairon d’un secteur voué à disparaître de l’hexagone. La MAS a fermé ses portes il y a plus de 10 ans dans l’indifférence. Avec la fin de la guerre froide, le marché des armes de petit calibre de guerre (armes et munitions de calibre 5,56 mm 7,64mm et 9mm) a fortement évolué. Reposant sur une demande intérieure limitée et sans un réel soutien des décideurs politiques, il semblait compliqué pour les industries françaises de survivre dans un environnement hyperconcurrentiel où les fabricants sont pléthores et la gamme de prix très large.

Le choix de l’Allemand Heckler & Koch pour l’arme individuelle a fait grincer des dents dans l’opinion publique et parmi les défenseurs du Made in France mais il ne fait pourtant que révéler l’abandon de l’industrie armurière en France, sans que personne ne s’en émeuve. HK apparaît comme le choix le plus pragmatique : le modèle HK416 sélectionné est considéré comme le meilleur sur le marché.

Il est déjà en dotation au sein de nombreuses forces spéciales depuis plusieurs années, notamment en France. Techniquement les chaines de production HK sont toujours ouvertes ce qui assure une abondance de pièces détachées et de services pour l’entretien de l’arme. En plus de son potentiel évolutif et de la bonne santé financière de la firme, tout laisse à penser un avenir serein pour l’outil de base du soldat.

Le véritable point faible de ce choix apparait sur la question de la souveraineté nationale car elle sera produite seulement en Allemagne. Est-ce vraiment si grave lorsque l’on sait que Berlin est notre plus proche partenaire commercial et politique ?

Le choix d’un fusil européen peut en tout cas s’inscrire comme une petite étape supplémentaire vers cette Europe de la Défense, vieux serpent de mer qui refait surface dans les discussions. Il fait en tout cas écho à d’autres industriels franco-allemands qui ont récemment fusionné comme Nexter (Char Leclerc) et Krauss Maffei Wegmann (KMW, qui produit le char Leopard) devenus KANT et qui devrait produire des systèmes d’armes de haute technologie.

HK416 — © Wikipédia

Une stratégie de l’industrie de défense française

Pendant longtemps pour le ministère de la Défense : «la quantité de cartouches consommées par les armées françaises » serait « insuffisante pour permettre l’équilibre économique d’une telle filière, qui serait en outre confrontée à une concurrence étrangère capable de satisfaire les besoins de nos forces et extrêmement développée sur ce segment de marché. ».

Depuis, l’armée française achetait ses millions de munitions annuelles à l’étranger avec des fortunes diverses, rencontrant régulièrement des problèmes sur la qualité.

Car la France, en tout cas son industrie de l’armement, a préféré prendre le virage du gros calibre et des armes à haute valeur technologique. Thales, Safran, Dassault, MBDA, Nexter, DCNS sont devenus les fers de lance du secteur.

Le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian s’est échiné durant tout son mandat à jouer les facilitateurs pour les ventes d’armes françaises à l’étranger, notamment pour l’avion Rafale de Dassault. Il a réussi à rassembler derrière lui les entreprises pour partir à la chasse aux exports.

A l’approche de la fin de son mandat l’objectif semble atteint. Les ventes françaises ont connu un véritable « boum », derrière les emblématiques contrats du Rafale en Inde et au Moyen-Orient (84 avions pour 19,3 milliards d’euros) et le « méga-contrat » de sous-marins par DCNS avec l’Australie (34 milliards dont 10 milliards pour la partie Française).

S’il est difficile d’exister face aux américains la France est devenue en 2015 le 3e exportateur d’armes avec 16,8 milliards d’euros de commandes. Certains spécialistes prévoient que le pays passera en 2e position devant la Russie en 2018 avec un carnet de commandes estimé à plus de 50 milliards.

Et pour vendre ses matériels, la France joue sur ses qualités. Les équipements ont fait leur baptême du feu : en Libye, au Mali, en Syrie, etc. Ces OPEX (Opérations extérieures) ont permis de montrer la valeur du matériel français en conditions réelles ce que peu de concurrents ont pu faire. Le contexte global de réarmement et de hausse des dépenses militaires à travers le monde a lui aussi bien aidé : les ventes ont progressé de 1 % à 1 676 milliards de dollars (1 478 milliards d’euros), selon l’Institut international de recherche sur la paix (SIPRI).

Petit détail qui compte : le secteur de la défense représente 4% de l’emploi industriel en France. D’ici à 2018 il devrait créer 40 000 emplois supplémentaires.

“Nous savons fabriquer des Rafale mais nous n’avons pas de fabrication française de poudre militaire pour les petites munitions »

En Février 2017, Jean-Yves le Drian fait une révélation : les HK allemands vont tirer des balles françaises ! Le ministre de la défense en visite dans son fief breton découvre que la France est leader dans la production de munitions de chasse et de sport avec Nobelsport.

Et produire français serait une bonne idée. “On s’est rendu compte que cet industriel avait un tiers du marché mondial des munitions de chasse, et qu’il ne manquait pas grand-chose, en termes technologiques, pour passer à de la munition de guerre”, rapporte l’entourage du ministre de la Défense.

La paternité de l’idée ne lui revient pourtant pas : en 2015 un rapport publiait par les députés Nicolas Bays (PS) et Nicolas Dhuicq (LR) plaidait en faveur d’une « étude sérieuse » portant sur les « conditions de la reconstitution d’une filière de production française de munitions de petit calibre », estimant qu’il s’agit d’un intérêt stratégique. « Comment est-il possible de ne s’assurer qu’aucun de nos fournisseurs ne sera contraint de cesser ses livraisons en raison d’une législation nationale ? Comment est-on certain d’un approvisionnement en cas de conflit majeur et pourquoi serions-nous dans ce cas les premiers servis ? Pourquoi, si nos voisins parviennent à faire vivre une industrie de munitions de petit calibre, ne le pourrions-nous pas ? », ont-ils soulevé dans leur rapport.


Jean-Yves Le Drian en visite chez NobelSport — via Twitter

Le contexte sécuritaire est bien différent de celui des années 90. En France, les forces de l’ordre ont des besoins croissants alors que la menace terroriste est au plus haut. Le contexte international s’est lui aussi dégradé, les tensions et les incertitudes se multiplient (Syrie, Ukraine, élection de Donald Trump aux Etats-Unis, etc.), l’armée française est de plus en plus sollicitée sur des terrains extérieurs sans pouvoir réellement s’appuyer sur ses alliés. Monsieur le ministre n’est donc pas devenu fou.

L’idée s’appuie déjà sur un solide dossier. NobelSport sera accompagné dans l’aventure par Thalès et ManuRhin. Le premier fabrique des fusils d’assaut F90 en Australie et accepte de faire un transfert de technologie vers la France pour la conception des étuis et des projectiles. Le deuxième possède les machines-outils. L’infrastructure sera implantée sur le terrain de NobelSport à Pont-de-buis.

Financièrement l’opération ne va pas coûter trop chère : « moins de 100 millions d’euros », selon l’entourage du ministre. Un coût qui sera partagé avec le ministère de l’Intérieur mais surtout par les investissements de Thales et NobelSport qui devraient l’amortir sur le prix des munitions (30 à 40 centimes par unité).

Le ministère est prêt à donner une visibilité aux industriels sur le long terme en passant des commandes régulières. Le marché français est estimé à une centaine de millions de munitions entre les différentes forces de police, la gendarmerie et l’armée. « Nous venons de poser un acte de souveraineté nationale (…) C’est du made in France dans l’action et pas seulement dans le discours », s’est félicité Jean-Yves Le Drian, très impliqué, avec son équipe, dans la reconstitution de cette filière.

La relance de l’industrie armurière en matière de munitions fait déjà naître chez certain l’idée d’un remplaçant français après le HK416. Mais d’ici là entre la Loi de Programmation Militaire, les différents Livres Blancs de la Défense et la sollicitation de plus en plus grandes des hommes et des matériels en OPEX, la priorité sera de fournir en nombre suffisant tous ces outils que le pays est maintenant capable de produire aux armées …

Sources :Challenges.fr Ifrap.org Latribune.fr lemonde.fr sipri.org


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