L’AFRIQUE, NOUVEAU TERRAIN DE JEU DES ÉTATS-UNIS ?

La France avec son Opération Barkhane n’est pas la seule force militaire occidentale active en Afrique de l’Ouest. Travaillant à l’abri des regards indiscrets, les États-Unis sont devenus un acteur militaire majeur dans la zone et sur l’ensemble du continent. La multiplication de leurs opérations et les récents événements font peu à peu sortir de l’ombre la stratégie américaine. LGEC vous éclaire.

Et le monde découvre la présence militaire américaine au Niger

Il aura fallu la mort de 4 soldats américains le 4 octobre dernier dans une embuscade au Niger pour révéler au grand publique la présence américaine sur le continent africain.

Douze bérets verts et 30 soldats de l’armée nigérienne partis en « mission de reconnaissance ». Sur le retour la troupe reçoit l’ordre de trouver et « neutraliser » un chef djihadiste lié à Al-Qaida et Daech. La cible leur échappe et la patrouille décide de rentrer à Niamey. C’est à ce moment-là que tout bascule. A la sortie de Tongo Tongo, un groupe terroriste non-identifié mais très bien équipé et supérieur en nombre attaque le convoi. L’embuscade dure plus de30 minutes. Les militaires français viennent en renfort dans l’heure mais 4 Américains et 4 de leurs camarades nigériens y laissent la vie. Voilà la version officielle dévoilée plusieurs semaines après l’incident par le chef d’État-major de l’armée américaine Joe Dunford. Il n’en fallait pas moins pour que les projecteurs se braque sur ces très discrètes opérations américaines.

Le Niger au cœur du dispositif américain

Depuis le début des années 2000 Washington forme et encadre les forces nigériennes dans le cadre de leur global war on terror, la lutte contre le terrorisme. Officiellement l’objectif est de renforcer les capacités de défense du pays pour que l’armée nigérienne puisse traiter la menace terroriste sans soutien extérieur.

Car le Niger occupe une position géographiquement stratégique dans la région. Au cœur de la bande sahélo-saharienne, le pays est la clé de voute d’une zone où agissent de plus en plus de groupes terroristes, qu’ils soient liés à Al Qaïda (AQMI) ou au groupe État islamique. Au sud-est le pays est directement concerné par la menace du groupe Boko Haram. Le pays partage une grande frontière poreuse avec le Nigeria, en pleine zone d’agissement du groupe qui a voué allégeance à l’État islamique. Enfin au nord du pays se trouve la très instable Libye, zone d’action de nombreuses forces spéciales étrangères, notamment françaises et américaines.

Alors face à l’instabilité croissante de la région, la présence américaine n’a fait que se renforcer depuis ces dernières années et l’ US Africa Command (AFRICOM, basé à Stuttgart, ndlr) ne s’en cache pas. Depuis 2011 la rotation de soldats américains au Niger se fait de façon plus régulière. En tout c’est plus de 800 soldats qui sont présents au Niger, forces spéciales inclues. Les militaires américains accompagnent les nigériens en missions et peuvent leur porter assistance ci nécessaire.

Agadez, nouvelle tête de pont

Dans le nord du pays, l ’US Air Force dispose depuis 2017 d’une base aérienne à Agadez. Elle y opère des avions de transport logistique et surtout des drones armés Reaper MQ-9 pour surveiller toute la région sahélienne, notamment la Libye. Bien aidée par les autorités nigériennes favorables à son implantation pour lutter contre les groupes djihadistes qui sévissent dans le nord, les États-Unis y ont investis 100 millions de dollars dans cette base qu’elle met volontiers à disposition des forces armées de la région. Cette nouvelle présence fait aussi le bonheur de Paris. La France ne dispose que d’environs 4 drones Reaper basés à Niamey, et non-armés pour le moment. Trop peu pour surveiller les cinq millions de kilomètres carrés de la bande sahélo-sahélienne. Barkhane peut ainsi partager le fardeau de la surveillance et de la sécurisation de la région avec son puissant allié américain et surtout ses nombreux drones.

Des GI’s coupés du terrain ?

Mais les forces américaines sont confrontées à des difficultés sur le terrain. La communication est difficile entre leurs bases et l’armée nigérienne. Surtout les GI’s ont du mal à récolter du renseignement . “Nous n’avons pas de très bonnes informations sur ce à quoi nous devons faire face en terme de menace et comment elle se développe. Les troupes américaines n’ont pas le soutien de la population locale” explique le Lieutenant-Colonel à la retraite, Rudy Atallah. Interviewé par la revue américaine The Atlantic, celui qui devait devenir le conseiller spécial du président Trump sur les questions de sécurité en Afrique n’y va pas par quatre chemins :Nos gars ne se mêlent pas assez à la population, ils ne passent pas assez de temps sur le terrain avec les locaux et du coup les locaux ne savent pas ce que nos gars sont venus faire dans le pays” .

L’embuscade a mis en évidence les limites d’une stratégie américaine encore mal définie mais victime d’une poussée de croissance soudaine. Et le traitement de l’administration Trump sur le dossier ne semble pas faciliter les choses. Selon certaines sources du Washington Post , le président aurait refusé à plusieurs reprises d’assister aux briefings du directeur du département Afrique du Conseil de Sécurité National, et qui dépend donc directement du Président. Mais la perte de 4 soldats risque de contraindre Donald Trump à stopper sa politique de l’autruche sur le dossier africain, surtout s’il veut poursuivre sa politique globale de lutte contre le terrorisme.

Le Niger, sommet de l’Iceberg

Récemment, un rapport au Congrès du commandant des forces américaines en Afrique, le Général Thomas Waldhauser, dévoile que les militaires américains sont notamment présents au Tchad, en République démocratique du Congo, en Éthiopie, en Somalie, en Ouganda, au Soudan, au Rwanda et au Kenya, suivant une stratégie dite de « l’emprunte légère au sol ».

L’autre tête de pont américaine en Afrique, c’est Djibouti. Le camp Lemonnier abrite près de 4000 militaires et contractuels. Avec Agadez c’est la seule base permanente de Washington sur le continent. Elle permet à Washington de rayonner sur la corne de l’Afrique et la péninsule arabique. Les drones Reapers qui décollent de Djibouti frappent régulièrement les militants Shebabs en Somalie.

Mais des bases il y en plus, beaucoup plus

Devant le Congrès américain l’ AFRICOM a reconnu posséder une dizaine de bases « secondaires » et une trentaine de bases « discrètes ». Certaines n’étant matérialisées que par de simples hangars. C’est en tout cas ce que dévoile des documents dé-classifiés et dévoilés par ViceNews. Sans rentrer dans les détails, ces documents confirment l’augmentation de l’activité américaine sur le continent. 1% des soldats étaient rattachés au Commandement des opérations spéciales américaines pour l’Afrique (SOCAFRICA) en 2006 contre 17% en 2017 soit 1 700 militaires dans une vingtaine de pays effectuant des centaines de missions. Au delà des forces spéciales, c’est près de 6000 soldats américains présents sur le continent.

Pour Matthew Page, spécialiste du Nigeria et ancien analyste au département d’État, “ le développement des opérations au Niger ces derniers années s’est rapidement accéléré à la surprise générale ”.

Les opérations menées par des petits détachements de forces spéciales sont le plus souvent tenues secrètes . Mais il n’y a principalement qu’en Libye et en Somalie où les forces spéciales sont directement engagées au combat. Une fois encore il faut qu’un GI meurt au combat pour se rendre compte de l’existence de ces opérations. En Somalie c’est un soldat américain qui a été tué près de Mogadiscio en avril 2017, alors que son unité de forces spéciales était engagée contre les terroristes du groupe Al Shebab.

Certains médias américains qualifient depuis peu de « guerres de l’ombre » ces opérations en Afrique. Si elles sont effectivement discrètes, elles sont loin d’être marginale : le continent est la deuxième plus importante zone d’opération du SOCOM (Commandement des forces spéciales) après le Moyen-Orient.

Il y a aussi une partie connue du grand publique sur laquelle SOCAFRICA communique. C’est le cas de l’exercice Flintlock, organisé depuis 2005 par le Commandement des Forces des Opérations spéciales en Afrique (SOCAFRICA). Des manœuvres annuelles qui sont axées bien entendu … sur la formation et la coopération militaire ! Une vingtaine de pays africains, principalement d’Afrique de l’ouest et certains pays occidentaux comme la France y prennent part.

Une machine qui s’emballe ?

Pour Washington il s’agit de répondre au développement de la menace terroriste et la multiplication des groupes et milices armées. « Les défis auxquels est confrontée l’Afrique pourraient créer une menace qui surpasserait celle à laquelle les États-Unis font actuellement face à cause des conflits en Afghanistan, en Irak, et en Syrie », estime le commandant de la SOCAFRICA, Donald Bolduc dans le rapport dé-classifié publié par ViceNews.

Mi-octobre lors d’une audition devant le congrès américain, le Pentagon a annoncé de nouvelles mesures pour mieux protéger ses forces en Afrique, notamment en autorisant les soldats à tirer à vue sur toute personne soupçonnée de terrorisme, même si elle ne présente pas une menace immédiate. La décision d’engagement sera d’ailleurs prise par le commandement sur le terrain plutôt que par la Maison Blanche. Une mesure qui offre un cadre plus souple à l’intervention des troupes sur le terrain et qui ne semble plus vraiment coller aux simples missions train and equipe, pourtant si cher à la ligne officielle américaine.

“ L’Afrique est l’un des endroits où nous savons que le groupe état islamique espère renforcer sa présence”, a indiqué lundi 24 octobre 2017 le chef d’état-major américain, le général Joe Dunford lors d’un point presse sur l’embuscade qui a couté la vie aux 4 bérets verts. “ Nous allons faire des recommandations au ministre de la Défense Jim Mattis et au président Donald Trump sur la répartition des unités nécessaires pour répondre au niveau de menace que nous évaluons ”

Voilà qui devrait faire sortir un peu plus de l’ombre les soldats américains.