LE CLIMAT EST A LA GUERRE

Par Armand Passy, contibuteur LGEC

Publié le 17 septembre 2016

©Armée française

Les militaires, avec en tête les États-Unis, ont pris en considération la variable climatique dès la fin de la seconde guerre mondiale, inquiets en premier lieu d’un potentiel « hiver nucléaire ». Puis les années 60 voient le développement de la géo-ingénierie, testée en 1967 au Vietnam avec l’opération Popeye : l’US Air Force bombarde chaque jour les nuages vietnamiens d’iodure d’argent, modifiant la climatologie locale pour faire pleuvoir dans le but d’embourber les voies de communication et de faire pourrir les récoltes du Vietcong. Mais en 1977 la convention ENMOD visant à interdire les techniques de modification de l’environnement à des fins militaires ou hostiles est signée à l’ONU.

Dans les années 90 le Pentagone commence à prendre au sérieux l’émergence de nouveaux risques liés au réchauffement climatique. Il faudra toutefois attendre 2003 pour que ce dernier établisse clairement dans sa doctrine un lien direct entre réchauffement climatique et sécurité extérieure et intérieure du pays, et établisse une liste de scenarii contre lesquels se préparer.

En 2007, le Center for a New American Security, think-tank d’un lobby néo-conservateur créé pour contrer les climato-sceptiques et identifier les menaces globales émergentes, forge le concept de « Natural Security » selon lequel la sécurité des nations dépend de la sécurité des ressources naturelles. Dès 2008, le représentant en Syrie des Nations Unies confessait à l’ambassadeur américain son inquiétude quant à « l’affaiblissement de la production agricole des régions rurales qui mènera nécessairement à l’instabilité politique». Trois ans plus tard, les premières manifestations éclataient à Damas.

En 2009 l’université de Berkeley en Californie anticipe une croissance des conflits armés de 54 % d’ici à 2030. L’étude met en lumière le lien entre hausse des températures, baisse des précipitations, et guerre civile. Un rapport du Pentagone datant de 2014 indiquait : “Les conséquences du réchauffement climatique risquent de déstabiliser d’autres pays. Elles compliqueront l’accès à l’eau et à la nourriture, endommageront les infrastructures, contribueront à la propagation des maladies, déracineront les populations, entraîneront des migrations de masse, interrompront l’activité commerciale et réduiront l’accès à l’électricité”.

Enfin, en 2015, l’administration Obama intégrait le changement climatique au nombre des “principales menaces stratégiques” auxquelles étaient confrontés les États-Unis, et le Pentagone commandait dans la foulée un rapport sur l’impact de la montée du niveau de la mer sur la sécurité de ses 7000 bases militaires à travers le monde.

En France, on commence à peine à se poser la question ; le premier travail français sur le sujet datant de 2011. Ainsi en marge de la COP21 Nicolas Hulot s’étonnait: «J’ai été frappé par une longue discussion avec l’amiral David Titley, aujourd’hui conseiller des agences de sécurité américaines sur le climat (…) Il m’expliquait que la menace climatique pèse autant, si ce n’est plus, sur la sécurité intérieure des États-Unis que la menace terroriste». Il faut dire que s’il est un sujet que les dirigeants ont soigneusement évité d’aborder à Paris pendant la COP, c’est bien celui du lien entre le réchauffement climatique et la guerre.

Effectivement on hésite encore à appeler un chat un chat : « Les facteurs environnementaux pourraient déclencher des conflits dans une situation politique instable », admet ainsi D.Compagnon (Science Po Bordeaux), mais averti toutefois que les déclarations « sensationnalistes » telles que « le changement climatique provoquera des conflits » étaient à éviter. « Car empiriquement, il n’est pas démontré à 100% que le changement climatique est la cause principale des conflits. Dire qu’il les provoque est excessif; c’est plutôt un facteur aggravant, qu’il ne faut ni surévaluer, ni négliger » ajoute l’Institut de Relations Internationales Stratégiques.C’est un peu comme dire à une victime d’une agression que si elle a des bleus, on n’est pas sûr que ce soit à cause de son agresseur, mais certain que c’est à cause des coups qu’elle a reçus…

Camps de réfugiés en Centrafrique, Janvier 2014 — Image Wikipédia

Pourtant, les exemples de corrélation de « facteurs-aggravants » ne manquent pas à travers le monde, et les inquiétudes à venir non plus :

Le continent le plus touché est l’Afrique, avec une multitude de zones de conflits, mais avec à chaque fois le même schéma. Fin 2011, un rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement remarquait que «la compétition pour l’eau douce, les ressources côtières et les terres arables entre les pêcheurs, les agriculteurs, les éleveurs et les nouveaux migrants augmente, et mène dans certains cas à un durcissement des tensions et à des conflits, particulièrement dans la région entourant le lac Tchad ». Ce rapport identifiait 19 «points chauds climatiques» dans la région, dont un grand nombre situés dans la partie centrale du Sahel, au Niger, au Burkina Faso, dans le nord et sur la côte du Ghana, ainsi que dans le nord du Togo, au Bénin et au Nigeria. Il indiquait également que «les données montrent que les régions affectées par des conflits à large échelle, particulièrement le Tchad et le nord du Niger, ont également été affectées par des changements du climat». L’IRIS abonde en ce sens en soulignant que « pour les hommes vivant en bordure du lac Tchad, si la baisse des ressources hydriques et halieutiques ne leur permet plus de subvenir aux besoins de leur famille, cela peut devenir un facteur de tensions voire de recrudescence de l’activité jihadiste ». Même cercle vicieux dans le nord du Nigeria, où la dégradation des terres a perturbé les modes de vie agricoles et pastoraux. Plusieurs centaines de villages ont ainsi été abandonnés et les migrations qui en ont résulté ont contribué à déstabiliser la région, faisant le lit du mouvement islamiste Boko-Haram, qui s’appuie également dans cette région sur une culture des trafics « aussi vieille que les déserts eux même ». De fait, « les raids menés par des voleurs de bétail armés, qui étaient auparavant une réaction de survie lorsque les maladies et la famine frappaient une communauté, sont aujourd’hui monnaie courante, et sont menés à des fins lucratives »,explique l’Agence d’Aide à la Coopération Technique et au Développement.

© Armée française

Le chaos du Darfour au Soudan, qui perdure depuis 1987, est également emblématique de cette dynamique : la sécheresse amplifia la désertification des terres à l’œuvre depuis les années 70. L’explosion démographique (doublement de la population en 20 ans) accentue la compétition pour l’accès aux terres agricoles et à l’eau et entraine des migrations de population qui s’amasse dans les bidonvilles périurbains. Rajoutons des conflits tribaux entre ethnies imbriquées sur un territoire mal unifié et sur lequel on découvre du pétrole…

D’une manière générale au Sahel l’aggravation du phénomène est plus rapide que prévu par le G5 Sahel (coopération régionale en matière de politiques de développement et de sécurité, créé en 2014 par cinq États du Sahel : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad). Selon leurs estimations même si les efforts prévus en 2014 sont fournis, une baisse de 20% à 50% de la production agricole est à attendre, et la population qui n’a toujours pas faite sa transition démographique continuera d’augmenter…

Au Moyen Orient, l’eau des fleuves Tigre et Euphrate est moins synonyme de prospérité que de conflits entre la Turquie, la Syrie et l’Irak : la forte croissance démographique de ces pays nécessite de prélever d’avantage d’eau dans les deux fleuves pour alimenter l’agriculture et le secteur l’hydroélectrique. A ce jeu, on voit comment la Turquie tire profit de sa situation géographique, les deux fleuves prenant leur source chez elle. La question du partage de l’eau et des aménagements de barrages sur ces deux fleuves ajoute aux tensions entre ces puissances, et n’est jamais déconnectée des nombreuses autres problématiques existantes dans cette zone géopolitiquement complexe.

Pleinement inscrit dans le conflit israélo-palestinien, le bassin du Jourdain, quoi que plus petit en taille que le Tigre, l’Euphrate ou le Nil, est témoin le théâtre d’affrontements encore plus violents. A commencer par la Guerre des six jours, qui est entre autres une « guerre de l’eau ». Bordant deux territoires contestés, le Golan et la Cisjordanie, le Jourdain est partagé entre Israël, la Jordanie, la Syrie et le Liban, soit des pays connaissant eux aussi une forte augmentation démographique, et voyant ainsi leur besoin en eau augmenter d’avantage que ce que ce fleuve peu fournir. Là encore, les projets de détournements et de barrages sont sources de tensions, et cibles de bombardements. On se souviendra plus récemment des travaux de pompage des eaux du Wazzani (affluant libanais), et des manœuvres d’intimidation de Tsahal qui en découlèrent.

Mais les tensions sont encore plus vives entre Israël et les Territoires Occupés : malgré les accords d’Oslo II en 1995 (stipulant qu’Israël reconnait les droits sur l’eau des Palestiniens), l’article 55 de la convention de la Haye (stipulant qu’une puissance occupante ne devient pas propriétaire des ressources en eau), la surexploitation de cette ressource continuera donc. Pire, une politique de discrimination a été mise en place au détriment des palestiniens (quotas, autorisations spéciales pour forer, facturation de l’eau agricole, etc), dont seulement 6% des terres sont irriguées (contre 47% dans les colonies). Difficile de parier sur un déblocage des négociations de paix dans ces conditions.

Entre 2006 et 2011, la Syrie a connu la plus longue sécheresse et la plus importante perte de récoltes jamais enregistrée depuis les premières civilisations du Croissant fertile.

Pendant des décennies, le régime baasiste de Damas a négligé les richesses naturelles du pays, subventionné des cultures de blé et de coton nécessitant beaucoup d’eau et encouragé des techniques d’irrigation inefficaces. «La sécheresse a été aggravée par plusieurs années de mauvaise gestion des ressources », rappelle un rapport commandé par le G7. « Le régime avait choisi de subventionner fortement les cultures de coton et de blé, très consommatrices en eau, encourageant des techniques d’irrigation inefficaces». Surpâturage et hausse démographique ont renforcé le processus. Les ressources hydriques ont chuté de moitié entre 2002 et 2008.La faible pluviométrie s’est accompagnée d’un doublement du prix des céréales et aggravé les maladies infantiles liées à la malnutrition. Au total, c’est plus de 7% de la population qui ont été touchés par la désertification, ce qui a provoqué une migration massive vers les villes, se rajoutant à l’afflux de réfugiés irakiens qui avait suivi l’invasion américaine de 2003. L’absence de réponse du gouvernement à cette crise humanitaire a largement contribué à nourrir le mécontentement. La « combinaison de changements économiques, sociaux, climatiques et environnementaux a catalysé les mouvements d’opposition et irréversiblement dégradé la légitimité du pouvoir d’Assad », estime le Center For Climate and Security. La faim est un puissant moteur de révolutions.

En Asie les fleuves se trouvent également au centre des préoccupations. En effet, la baisse du débit des fleuves comme le Mékong et le Brahmapoutre qui pourrait résulter d’une fonte plus rapide des glaciers himalayens conduirait à la multiplication de barrages. Se reproduirait alors le scenario du lac Tchad autour du lac Tonlé-Sap au Cambodge, alimenté par le Mékong. Une baisse du niveau du lac conjuguée à une hausse de la population, entrainera des mouvements de population qui à leur tour mèneront à une hausse des tensions entre la Chine et le Cambodge. De même, en cas de baisse du débit des fleuves qui alimentent les centrales hydroélectriques chinoises, Pékin pourrait se tourner vers d’autres ressources, et notamment exploiter le pétrole ou le gaz présents dans les zones contestées en mer de Chine, accentuant les tensions existantes.

Les tensions entre l’Inde et le Bangladesh ne sont pas prêtes de diminuer non plus. Ce dernier est extrêmement vulnérable au changement climatique avec 60 % de son territoire culminant à moins de 5 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le rapport «A New Climate for Peace » de 2015 note que « Entre 64 000 et 100 000 Bangladais deviennent sans-abri chaque année du fait de l’érosion des rives, et jusqu’à 2 000 personnes entrent dans Dhaka chaque jour, faisant grossir les bidonvilles ». En réactions aux pressions migratoires, l’Inde a érigé un mur à sa frontière. En retour, le Bangladesh accuse l’Inde« d’être responsable d’inondations sur son territoire, à cause des barrages qu’elle a installés sur la plupart des grands fleuves d’Asie du Sud, qui traversent ensuite le Bangladesh avant de se jeter dans la mer » fait remarquer F. Gemenne (chercheur en Science Politiques).

L’Arctique fait couler beaucoup d’encre : la fonte accélérée des glaces laisse entrevoir de nouveaux l’accès à des ressources de pêche et d’hydrocarbures, ainsi que de nouvelles routes maritimes qui rapprocheraient les continents. «Les routes maritimes peuvent devenir un enjeu stratégique majeur » écrit le Réseau Action Climat. « Tous les États côtiers espèrent aujourd’hui bénéficier des droits économiques exclusifs sur les ressources de leurs fonds marins», et notamment des gisements pétroliers offshore. Selon l’ IRIS, l’Arctique est le «théâtre idéal d’une compétition pour l’acquisition des richesses minérales du sous-sol, alors qu’aucune convention internationale n’en fixe le cadre juridique».

La Russie, qui explore l’Arctique depuis des siècles, est la seule nation à posséder une flotte de brise-glaces nucléaires : elle en dispose de six en activité sur une quarantaine de brise-glace lourds. Un modèle géant, l’ Arktika II, en cours de construction sur les chantiers navals de Saint-Pétersbourg est prévu pour 2017. A noter que Moscou renouvelle également les sous-marins SSBN ultra-silencieux de quatrième génération de sa Flotte du Nord (la plus puissante des quatre flottes qui constituent la Marine Russe, pour moitié composée de sous-marins, actuellement placée en alerte en Arctique). Face à cela, les USA ne peuvent aligner que trois brise-glace de taille plus modestes et à moteur diesel, dont deux datent des années 70. B.Obama a récemment annoncé le renouvellement de la flotte des Coast guard, et la construction d’un nouveau modèle de brise-glace lourd pour 2020.

Enfin les effets du réchauffement climatique peuvent également avoirs des conséquences indirectes de l’autre côté de la planète : par exemple l’absence de précipitations et les tempêtes de sable de 2010–2011 provoquèrent la perte des récoltes dans l’est de la Chine. Pékin fut contraint d’acheter du blé sur le marché international, provoquant la flambée du cours mondial (doublement du prix de la tonne de blé). L’Égypte, premier importateur mondial de blé où les ménages consacrent plus du tiers de leurs ressources à la nourriture, a vu le prix du pain tripler, ce qui a accru le mécontentement populaire contre le régime autoritaire du président Hosni Moubarak.Autre exemple, celui du fleuve Nil qui traverse pas moins de 11 pays : en 2013, de hauts responsables égyptiens envisageaient la possibilité de bombarder un projet éthiopien de barrage situé en amont sur le fleuve.

Quant au vieux continent, lui non plus ne sera pas épargné, du moins par les tensions migratoires provoquées par l’impact du changement climatique chez ses voisins du sud. L’afflux de réfugiés aux portes de l’îlot de prospérité qu’il représente pourrait bien s’accentuer. Comme le fait remarque F. Gemenne, « Il y a aujourd’hui autant de personnes déplacées dans le monde à la suite de dégradations de l’environnement que de personnes déplacées par des guerres et des violences ».