MER DE CHINE : PIÈGE EN EAUX TROUBLES

Par Julien Muntzer

Publié le 12 octobre 2016

Exercice Valiant Shield 2016 — © DoD

Militarisation d’îlots, transformation d’atolls en pistes d’atterrissage, manœuvres navales, exercices conjoints de débarquement : depuis quelques temps déjà l’eau bout en mer de Chine méridionale.

Cette zone est devenue un enjeu de souveraineté nationale pour la plupart des pays qui la bordent. Acteur principal de la région, la Chine revendique 80% de l’espace maritime en s’appuyant sur des prétentions historiques qu’elle regroupe sous le « traité de la ligne en neuf traits ».

Depuis 2009 elle a donc entamé une politique expansionniste plus agressive avec des travaux pharaoniques de transformation de petites iles en bases aériennes.

La mer de Chine, une terre fertile

La mer de Chine méridionale est une mer semi-fermée bordée par les Philippines, la Chine, l’Indonésie, le Vietnam, le Brunei, la Malaisie, Singapour, Taiwan ; parsemée de milliers de petits récifs très insignifiants et de plus de 200 îles.

La mer de Chine du sud c’est d’abord un énorme nœud économique en Asie du Sud-Est. Proche du détroit de Malacca, axe maritime important entre l’Océan indien et le Pacifique, c’est un tiers (entre 20 et 25%) du commerce maritime mondial qui y transite. Ses eaux sont riches en ressources halieutiques, un enjeu important pour la Chine premier consommateur de la région et pour le Vietnam premier pécheur de la zone.

Enfin ses sous-sols contiennent du pétrole et gaz. Selon les estimations de l’Agence d’information sur l’énergie (EIA) en 2013, ces réserves maritimes renfermeraient l’équivalent de 11 milliards de barils de pétrole.

Mer de Chine méridionale — via wikicommons

Qui revendique quoi ?

Après la Chine, les revendications sont plus éparses avec surtout trois endroits de la mer qui sont disputés.

  • L’archipel des Spratleys revendiqué par la Chine, le Vietnam, le sultanat de Bruneï, la Malaisie et les Philippines.
  • Les îles Paracels revendiquées par le Vietnam et la Chine.
  • Le récif de Scaraborough revendiqué par les Philippines mais occupé par la Chine.

Le droit de la mer en cause

Si ces pays se disputent pour des bandes de terre à peine émergées pour la plupart, c’est à cause du droit maritime de Montego Bay de 1982 et du statut de ZEE, Zone Economique Exclusive qui en découle. Elles s’étendent jusqu’à 200 miles des côtes, soit 370 km. Le pays y maitrise la pêche, la construction et l’exploitation des ressources et des sols, la navigation y est libre pour tous, y compris pour des manœuvres militaires.

Pour exploiter l’ensemble de ces ressources en mer de Chine chaque État revendique donc une ZEE autour d’îlots et d’atolls. Mais il faut en justifier une présence physique durable et que la zone soit économiquement animée.

Dans un espace restreint et quasi fermé, l’étendue des ZEE qui se chevauchent entraîne de nombreuses tensions frontalières et la disparition de la zone de haute mer et donc de la libre navigation. Si jusque là il était monnaie courante pour les pays de la région de construire des petites pistes d’atterrissage ou des maisons sur pilotis en attendant que leur souveraineté finissent par être reconnue, la Chine est passée à la vitesse supérieure depuis 2012.

En effet avec l’arrivée au pouvoir en Chine de Xi Jinping la question est devenue un enjeu politique de défense des intérêts nationaux. Pour le nouveau dirigeant il faut asseoir la domination chinoise sur la région pour répondre à des besoins économiques gargantuesques.

« La Chine dispose d’une souveraineté incontestée sur les îles Spratleys et les eaux alentour » avait déclaré le ministère de la Défense chinois Chang Wanquan à Reuters en août 2016. Si certaines rares îles ont une vraie structure urbaine et économique comme Woody Island dans les Spratleys, la plupart ne sont que des îlots et des bandes de terre à peine émergées. Pékin cherche donc à les aménager afin d’établir un état de fait qui deviendra difficilement contestable avec le temps.

En 2015 d’énormes travaux de remblaiements ont été lancés afin d’y construire des pistes d’atterrissages.

- Dans les Paracels d’importants travaux d’augmentation de la surfaces des îles et construction de quatre bases militaires dont un aéroport avec une piste de 3km sur l’île de Woody.

- Dans l’archipel des Spratleys la construction de 4 bases militaires sur des îles artificielles notamment d’un aéroport sur Fiery Cross Reef

- Enfin, trois bases militaires sur des îles artificielles dans la zone du récif de Scaraborough revendiqué par les Philippines, notamment le récif de Mischief

Plusieurs images satellites et des photographies prisent depuis des avions d’observation américains ont montré l’étendu de ces travaux de remblayages.

Récif de Fiery Cross, îles Spratleys — © CSIS

Ces constructions et leur taille ne sont pas anodines. Longues pour certaines de 3km, elles peuvent accueillir des avions de combats et des gros porteurs.

L’Asia Maritime Transparency Initiative en est venue à la conclusion que les principales pistes construites possèdent des hangars en dur et différentes structures qui sont à même d’accueillir au moins 24 avions de chasses et une demi-douzaine d’avions plus gros de manière permanente, que ce soit les bombardiers Xian H-6, des patrouilleurs maritimes, des avions de transports, des avions ravitailleurs, des avions radars, des drones, ou encore des aéronefs (avions et hélicoptères) de lutte anti-sous-marine.

Selon les chercheurs américains du CSIS Center for Strategic and International Studies, les hangars visibles sur ces images montrent qu’ils sont tous dotés d’une structure renforcée. « Ils sont bien plus épais que ceux que l’on construirait pour n’importe quelle finalité civile », a dit au New York Times Gregory Poling, un responsable du CSIS. Le quotidien américain avait le premier rapporté l’existence des images.

« La Chine l’a dit à de nombreuses reprises : les constructions sur les îles Spratleys et les récifs répondent à plusieurs objectifs et sont, à l’exception des besoins de défense militaire, plutôt destinées à toutes sortes de besoins civils. » Cette affirmation venait en réponse aux accusations américaines sur le potentiel militaire de ces structures, les autorités chinoises estimant que Washington ne faisait que chercher à attiser les tensions dans la région, notamment en envoyant des navires de guerre patrouiller à proximité de la zone.

Pourtant depuis la fin de l’été 2016, la militarisation de la zone semble de plus en plus évidente et son objectif final plus clair : créer un mur invisible, une zone A2/AD, autrement dit un système de déni d’accès et antiaérien.

Des systèmes antimissiles et antiaériens, dont la plupart sont des S300 de fabrication russe, ont été déployés récemment sur certaines îles comme Woody Island dans les Spratleys. Ils créeront de véritables zones d’exclusions aériennes. On se souvient qu’en Octobre 2015, les avions de patrouille maritime américains Lockheed P3-Orion se sont approchés à 12 miles des îlots pour observer les travaux de déblaiement. Les autorités chinoises avaient immédiatement demandé leur départ de la zone qu’elles considèrent comme appartenant à l’espace aérien chinois, bien qu’étant dans un secteur reconnu comme international, pour le moment en tout cas. Et depuis la manœuvre a été répété à plusieurs reprises pour surveiller l’avancement des travaux.

Le petit détail qui fait la différence : l’île de Haïnan au dessus des Spratleys, abrite une base pour les sous-marins chinois. La Chine est entrain de développer sa capacité de frappe stratégique sous-marine, mais sa technologie en matière de submersibles reste bien inférieure à celle des États-Unis et ils sont encore trop bruyants pour ne pas être détectés lors de sorties en mer de Chine. Le dispositif A2/AD une fois en place leur permettrait de gagner en furtivité pour rejoindre les eaux du Pacifique.

Le renouveau de la Marine chinoise.

La Chine n’est pas en reste face à ces mesures et ne se contente pas de bétonner les îles. Elle multiplie aussi les exercices et les manœuvres. Véritables démonstrations de force, Pékin aiguise ses capacités de projections : entraînement à la capture, débarquement, abordage de navires, manœuvres anti-piraterie et de défense aérienne. Une attention particulière a été portée à la guerre anti-sous-marine et aux opérations amphibies.

La portée de ces entraînements a été renforcée par la participation de la Russie à certains exercices. La dernière remontant à septembre Joint sea 2016 fut le sixième exercice naval conjoint en 5 ans, le précédent remontant au mois d’août.

La présence russe reste modeste (4 navires et 96 marins pour le dernier), c’est avant tout un symbole : resserrer les liens avec la Chine et montrer que l’alliance sino-russe est bien active. Pour Pékin l’objectif inavoué serait d’attirer la Moscou dans le jeu asiatique pour bénéficier d’un allié de poids.

Une situation qui inquiète les États-Unis.

Pour donner le change à la Chine, ce sont les États-Unis, pourtant un pays non asiatique, qui sont les plus actifs. Le président américain Barack Obama l’avait dit au début de son mandat, le pivot stratégique américain s’effectue sur la zone Asie-Pacifique.

60% de la flotte américaine va être redéployée sur le Pacifique d’ici 2020. La grande puissance chinoise est donc naturellement devenue un compétiteur de Washington et les américains ne voient pas d’un bon œil cette main mise de Pékin sur la zone. Ils entendent défendre la liberté de navigation et faire appliquer la convention internationale du droit de la mer, posture traditionnelle pour Washington qui défend ainsi son accès aux marchés étrangers.

Stratégiquement aussi les États-Unis risquent gros. Le développement de la Marine chinoise devient peu à peu à même de contester l’hégémonie américaine sur les eaux. Et si la Chine met en place son système de déni d’accès, la puissance américaine pourrait être repoussée hors de la zone loin de leur base en Indonésie, vers l’Australie, Okinawa et Pearl Harbor.

La Navy et l’US Air Force ont donc pratiqué des manœuvres de dissuasion, la plupart étant plutôt symbolique, surtout pour rappeler à Pékin sa présence dans la zone. Washington a répondu de trois manières:

D’abord en assurant une présence semi-constante, c’est à dire en envoyant régulièrement des navires et des avions patrouiller près des îles disputées des Paracels et des Spratleys. Le point culminant fut l’envoie d’un porte-avion, l’USS John C.Stennis et de son groupe aéronaval au printemps 2016.

USS John C. Stennis — © Dod via wikicommons

Ensuite il y a un renforcement des liens avec les alliés de la région notamment les Philippines et le Vietnam qui passe par la vente de matériel militaire et pour Hanoï cela marque la fin d’un embargo américain sur les armes datant de la guerre du Vietnam.

Enfin, c’est la multiplication des exercices conjoints avec les pays de la région afin d’améliorer leurs capacités de réaction. De nombreuses manœuvres amphibies, de débarquement sur des îlots et de prises de pistes d’atterrissage comme cela a pu être le cas lors de l’exercice Valiant Shield en septembre 2016.

Si les États-Unis sont en pointe de la contestation, c’est que les pays directement concernés n’ont pas les moyens de lutter.

Le Vietnam a déjà perdu plusieurs confrontations avec la Chine pour les Spratleys, le dernier conflit remontant aux années 80. Malgré une flotte renforcée et modernisée, un arsenal militaire en cours de renouvellement, le pays ne peut toujours pas se permettre une confrontation directe, la Chine étant son premier partenaire économique. Hanoi veut donc se préparer au pire sans faire fuir les capitaux chinois.

Des officiels occidentaux ont déclaré à l’agence de presse Reuters que cet été le Vietnam a discrètement renforcé la défense sur ses îles dans les Spratleys : des lance-roquettes mobiles ont été déployés, capables de frapper les pistes d’atterrissage et les installations militaires chinoises le long de routes commerciales.

Le Ministre des Affaires étrangères vietnamien a nié ces informations, sans rentrer dans les détails en déclarant qu’Hanoï « ne disposait pas de lanceurs ou d’armes » prêts sur ces îles mais se réservait le droit de prendre de tels mesures : « C’est notre droit légitime d’auto défense de déplacer n’importe quel armement sur n’importe quel endroit à n’importe quel moment sur notre territoire souverain ».

Le Vietnam craint en effet que les nouvelles installations chinoises soient un challenge à sa souveraineté, notamment dans ses eaux. Pékin utilise déjà ses gardes côtes et des petites flottilles privées pour empêcher les pécheurs vietnamiens de travailler dans les zones contestées.

Les Philippines, l’autre allié majeur de Washington dans la région, ont perdu en 2012 à la suite d’une opération militaire chinoise le récif de Scarborough dans le nord-ouest de la zone économique exclusive que Manille revendique. Depuis 2014 l’armée chinoise en interdit l’approche.

Le 12 juillet la CPA, la Cour Permanente d’Arbitrage de La Haye qui fait autorité pour l’application du droit de la mer de Montego Bay, a rendu un verdict favorable aux Philippines dans le conflit qui l’oppose à la Chine en Mer de Chine.

Pékin a réagi en estimant que « la décision des juges et nulle et non avenue » d’après l’agence de presse gouvernementale Chine nouvelle, car le tribunal « n’est pas compétent en ce qui concerne les atolls ».

La Chine est implantée de fait dans la zone et comme à son habitude préfère un règlement bilatéral. La décision a entrainé un regain de tensions dans la région durant l’été. Le président philippin Rodrigo Duterte a promis une réponse vigoureuse mais le rapport de force n’est pas favorable à Manille, malgré un important soutien militaire américain.

Taiwan a discrètement aménagé une île qu’elle possède dans les Spratleys : Taiping, également connue sous le nom d’Itu Aba. Des petits aménagements défensifs autour d’une piste d’atterrissage mais qui annoncent une militarisation possible de l’île dans le futur.

L’Indonésie compte renforcer sa présence militaire dans la zone notamment à Natuna, Riau Islands en y construisant des bases militaires terre, mer, air, dans les deux à trois ans.

Le Japon aussi veut jouer un rôle. En mer de Chine orientale Tokyo connaît une situation similaire de conflit territorial avec les îles Senkaku/Diaoyu.

Le Japon a soutenu l’arrêt rendu en juillet par la CPA contre les prétentions chinoises. En plein renouveau militaire, l’archipel nippon souhaite devenir un acteur clé de la sécurité en Asie et se verrait bien en gendarme de la région. Le 16 septembre, la ministre nippone de la défense, la conservatrice Tomomi Inada, a annoncé le renforcement de la présence militaire japonaise dans cette zone « en impliquant les Forces d’autodéfense (FAD) maritimes dans les exercices menés par les États-Unis » et envisage également des manœuvres conjointes avec des pays d’Asie du Sud-Est.

La réponse de Pékin ne s’est pas fait attendre : fin septembre une quarantaine d’avions chinois est passée par le détroit de Miyako, tout proche d’Okinawa et des îles contestées Senkaku/Diaoyu, officiellement pour participer à un exercice de projection sur le Pacifique. L’opération a mise en alerte les forces aériennes d’autodéfense japonaises.

Et la France ?

Dans des eaux à la navigation déjà bien compliquée, la France est la seule puissance européenne impliquée pour le moment, mais de manière limitée. La Marine nationale possède une frégate et des patrouilleurs basés en Nouvelle-Calédonie, la frégate Provence s’était rendue en mer de Chine méridionale début 2016, participant à des exercices conjoints notamment avec la marine malaisienne.​

Frégate Provence — © Ministère de la défense

Mais surtout la France est physiquement présente dans le Pacifique avec ses territoires en Nouvelle-Calédonie, à Wallis-et-Futuna, en Polynésie française et à Clipperton et avec près de 1 600 000 de ses ressortissants vivant dans la zone. Paris a développé des liens avec les pays de la région Asie-Pacifique au travers de politiques communes et de traités concernant la sécurité. Le pays est d’ailleurs très actif du coté de l’industrie de défense : 40% des contrats concernant des sous-marins (Inde, Australie) et 20% des projets navals (Malaisie, Singapour, …) sont détenus par des entreprises françaises.

La position française est similaire à celle des États-Unis : assurer la liberté de navigation, la sécurité et l’application de la convention des Nations Unies sur le droit de la mer. Mais pour le Président François Hollande « La France ne doit pas être seul », l’Europe doit la soutenir. Il l’a d’ailleurs répété lors du dernier sommet européen de Bratislava. L’ Europe de la Défense qui n’existe que de manière ponctuelle, pourrait retrouver un nouvel élan avec la sortie de l’union du Royaume-Uni. Si certaines questions semblent prioritaire comme la gestion de la crise des migrants ou le regain de tension avec la Russie, pour le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, la zone Asie-Pacifique revêt une importance stratégique et souhaite une coordination des marines européennes afin “d’assurer une présence aussi régulière et visible que possible dans les espaces maritimes en Asie” a-t-il déclaré lors d’une allocution en 2016 au Shangri La Dialogue.

Avec la loi de programmation militaire, la Marine nationale devrait pouvoir monter en puissance à partir de 2024–2025, reste à convaincre ses voisins européens de participer au même effort, bien loin du vieux continent et de ses préoccupations du moment.

Le ton est donné pour le futur ?

Nationalismes exacerbés, réarmement, exercices militaires et jeux d’alliances, nombreux sont les signaux qui nous poussent à imaginer un affrontement ouvert dans les années à venir. Pourtant avant de céder au scénario du pire il ne faut pas oublier les liens économiques très étroits entre tous ces pays. Beaucoup sont tributaire des bonnes relations commerciales avec le géant chinois. Pékin en est aussi dépendant pour entretenir sa croissance économique qui nourrie ses besoins effrénés de consommation et qui maintient la stabilité et la légitimité du pouvoir politique.

La Chine s’essaie à un nouveau genre d’expansionnisme, plus agressif mais dicté par des priorités mercantiles. Sa volonté de s’imposer comme LA superpuissance de la région, de s’opposer à ce qu’elle appelle le containment américain, est donc bien un défit lancé à Washington.

Les États-Unis avec leur pivot sur le Pacifique souhaitent eux aussi imposer leur hégémonie sur une région replacée au centre de leurs priorités. Mais un conflit ouvert entre les deux pays ne serait bénéfique pour personne. Leurs puissances militaires sont maintenant bien trop proches et l’affrontement mènerait très certainement à une neutralisation mutuelle aux conséquences désastreuses.

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