Aperçu du quartier (épisode 3)

Anais Dupuis
May 30, 2016 · 10 min read

Sur le quai en regardant l’immeuble et sur sa gauche, se trouvait un pavillon assez important où se trouvait la famille Aujas que j’ai très peu connue puisqu’en 1922 ils ont vendu l’ensemble de leur propriété à la Suze. Ils étaient marchand de vin et au fond de leur propriété — égale en surface à la nôtre — ils avaient un entrepôt assez important.

A côté de chez Aujas, il y avait une cour impasse bordée de chaque côté par trois petits pavillons à un seul étage et donnant de plain pied sur la cour. Bâtisses un peu misérables que la Suze a réussi à racheter en relogeant les habitants (six familles en tout) pour l’extension de ses entrepôts. C’est dans l’un de ces pavillons qu’habitaient les jumelles. Environ 15 à 16 ans, elles étaient très excentriques, habillées très court et maquillées de manière tapageuse. Elles ne passaient pas inaperçues et le dimanche, fréquentaient le célèbre bal de l’Ermitage. L’une d’elles restera longtemps dans le quartier pour avoir épousé un fils Coudert (d’Ivry), qui tenait la quincaillerie voisine du Petit Caporal.

terrasse de l’Ermitage

A côté en continuant, on trouvait le passage Benoit appelé ainsi à cause du restaurant du même nom. Ce passage piéton reliait le quai à la rue de Créteil.

Sur le côté droit en montant, il y avait la première distillerie de la Suze avec les premiers entrepôts. Sur le côté gauche, quelques petits immeuble vieillots, où dans l’un desquels logeait notre femme de ménage, la célèbre Pauline. Il y avait également dans le même immeuble une modiste, signe de l’époque car pour une femme, il n’était pas question de sortie sans chapeau. Elle avait notre clientèle et avait confectionné pour Madeleine, toujours très coquette, à l’occasion ses 25 ans, son bonnet de Sainte Catherine.

Madeleine le jour de ses 25 ans portant son bonnet de Sainte Catherine (en bas à gauche) sur les marches du pavillon

Egalement dans le passage Benoit, l’atelier de serrurerie de la famille Nozeret, signalé sur sa façade par une gigantesque clé, enseigne symbolique qui marquait bien son époque. L’affaire Nozeret a ensuite perdurée et s’est installée à Alfortville, non loin du pont de chemin de fer, le petit fils Nozeret en avait la direction.

Serrurerie Nozeret passage Benoît / quai d’Alfort

L’entrée principale de la Suze se trouvait donc sur le quai et au-dessus du grand porche d’entrée sur un arc de cercle de fond noir, la raison sociale de l’entreprise, apparaissait en lettres dorées d’un relief bombé étonnant. Il fallait soigner la présentation pour une société qui s’est installée au début du siècle. De chaque côté de l’entrée principale de la Suze, il y avait un restaurant comme on les concevait à l’époque, à savoir : noces, banquets, mariages, communions, etc…

Malgré leur proximité, ils travaillaient très bien tous les deux, mais sous la pression de la Suze, le restaurant Benoit dû céder le pas à son voisin Callard, devenu ensuite Bardy. Il est vrai que la vieille mère Benoit, que j’ai connue trônant son comptoir, laissait aller les choses et petit à petit, les clients se faisaient rares… Par contre, Bardy, très bien équipé, a toujours bien marché. Il présentait une très bonne carte faisant état de la friture de Marne, brochet, matelote à l’anguille… à tel point que de temps à autres, nous lui achetions une matelote, pour la déguster en famille. D’ailleurs, les Boukoski — dont il a été question dans l’immeuble — ne manquaient pas d’aller assez souvent s’y taper la cloche. L’affaire a bien marché jusqu’en 1947–1948, puis ensuite est devenue cantine d’entreprise : Suze et Cycles Lejeune.

Revenons maintenant sur la rue de Créteil au niveau de ce qui était la façade de la grande cour. En premier lieu la boutique de Cycles Ringeval. Vente, réparation, accessoires, on y trouvait tout ce qui concerne la petite reine, le vélo étant très prisé à l’époque, et la proximité avec la Cipale (vélodrome, aphérèse de “piste municipale”, ndlr) amenait beaucoup d’adeptes à s’équiper.

Le vélodrome La Cipale en 1924

A côté, la petite mercerie Lequette, devenue ensuite Margiotta, fille de la vieille Lequette… encore une figure du quartier. En descendant trois marches, la porte munie de clochettes suspendues annonçait la visite du client. Un vrai capharnaüm où tout s’empilait sous un amas de bobines, d’écheveaux, de laine et de pièces de tissus. Toute la boutique n’était éclairée que par une seule lampe à tulipe qui pendait au-dessus de son contrepoids. Un bon coup de fourche et la mère Margiotta trouvait toujours ce dont on avait besoin. Elle fournissait toutes les familles du coin car à l’époque on faisait beaucoup de couture.

Jusqu’au passage Benoit, la Suze avait installé un entrepôt qui allait s’agrandir en 1924 pour nous encercler complètement. Après le passage Benoit, il y avait l’épicerie Lallier, boutique remarquable, qui se faisait apprécier par l’odeur du café qui était grillé sur le trottoir.

“Les bons cafés Lallier”, à droite

Ensuite, il y avait une boutique qui vendait des articles de mercerie et de la lingerie féminine. L’affaire a été reprise par madame Villabosset dont le fils s’est installé à l’hôtel des Balances à Flumet. La boutique existe toujours, mais après une fleuriste, c’est un marchand de vêtements de sport (ancien de la Cipale) qui a pris la suite.

Après quoi… un café, comme il se doit, à l’angle de la rue Moynet (actuellement rue Nordling), la boulangerie Copin où presque tout le quartier venait se servir. Fabriqué sur place, le pain était très bon. Le fournil était important et longtemps on a pu voir sur la façade de la rue Moynet la poulie du treuil servant à décharger les sacs de farine. L’ensemble du bâtiment a été remanié au profit de l’installation du CCF (maintenant HSBC, ndlr).

La rue Moyet était toute imprégnée de l’activité de la chapelle, comme on disait, avant que l’ensemble ne devienne l’église Sainte Agnès. Le premier lieu de culte avait été installé dans un bâtiment annexe du fournil. A l’intérieur, deux niveaux. Le rez-de-chaussée faisait office de salle de catéchisme, de réunions paroissiales et même de spectacles pour les petites pièces de théâtre ou divertissements montés à la hâte sur une estrade rudimentaire. Un escalier de bois menait à la chapelle, qui elle-même pouvait accueillir jusqu’à 150 personnes. Au fond, derrière l’autel, on découvrait une petite pièce servant de sacristie, fourre-tout où l’on trouvait dans une grande commode les ornements sacerdotaux, dans un placard la réserve des cierges et la penderie spéciale pour les soutanes des enfants de chœur, dont je faisais partie. Dans un petit placard spécial, on trouvait l’encensoir et son carburant ainsi que la réserve de vin de messe. En remplissant les burettes, l’enfant n’oubliait jamais de prélever une petite rasade pour se mettre en forme… Qui ne l’a pas fait ? Les cérémonies (messes, chemin de croix, salut du Saint Sacrement… il n’y avait jamais de Vêpres car l’abbé David n’appréciait pas cette cérémonie) étaient donc très conviviales.

On ne peut pas évoquer cette chapelle dédiée à Saint Antoine (pas celui de Padoue, mais l’autre accompagné de son fidèle cochon) sans parler des “Demoiselles de la Chapelle”. Au nombre de trois, ces saintes femmes appartenaient à un tiers ordre qui les déléguait auprès des paroisses pour aide l’abbé (pas encore curé à l’époque) dans l’exercice de ses fonctions. Il y avait donc dans l’ordre hiérarchique : Louise, Pauline et Henriette. Louise secondait directement l’abbé pour l’organisation des cérémonies. Elle avait par ailleurs la charge du catéchisme des garçons et de surcroit elle visitait les personnes âgées ainsi que les malades. Pauline, elle, s’occupait du catéchisme filles et, en temps qu’infirmière, venait faire les soins et les piqûres à domicile. Quant à Henriette, c’était la petite souris qui se déhanchait en tenant l’harmonium. Elle était préposée au chant des cantiques et de sa voix aigrelette, entonnait un “Panem de Celo” ou un “Tantum Ergo” d’une façon qu’on ne peut pas oublier. Par ailleurs, elle avait la charge des Enfants de Marie, vocation un peu désuète que l’abbé David ne prisait pas particulièrement. L’ancienneté dans la confrérie des Enfants de Marie se manifestait à la couleur du ruban passé autour du cou des filles et à la pointe duquel était suspendu la “Sainte Médaille”, 1ère année bleu pâle, 2ème année vert, 3ème année rouge. Ce dernier ruban était censé être porté par la jeune fille jusqu’à son mariage, sinon à vie, ce qui fut le cas de mademoiselle Goutorbe, préposée elle aussi à l’harmonium.

La chapelle était fréquentée par les notables du quartier qui contribuaient à la popularité de l’abbé David. Parmi ces familles assez bourgeoises il y avait entre autres les gens de la Suze qui ont en majeure partie financé la construction de l’église. Mais aussi la famille Jacob (cousins des Jouanin), les Barillet (usine de la savonnerie), les Panisset, les Theyre, les Gastinel, et bien d’autres…

Avant la construction de Sainte Agnès qui dura près de deux ans, le lieu de culte fut transféré dans “la baraque”, grand hangar en bois construit rue Chabert. Durant la construction de l’église, j’ai eu à plusieurs reprises, l’occasion de visiter le chantier et de rencontrer fortuitement le cardinal Verdier (Archevêque de Paris, fondateur des Chantiers du Cardinal, Sainte Agnès étant le premier) et Max Ingrand, maître verrier à qui l’on doit les vitraux ainsi que sa femme, qui réalisa les fresques.

Continuons maintenant le tour du quartier, mais à l’opposé. Sortons donc de la grande cour pour trouver sur la gauche l’ensemble du garage Rétoré. Pompes à essence, atelier de mécanique, et un très grand hall servant de garage payant. L’affaire marchait très bien et madame Rétoré, alors propriétaire des murs et du terrain a dû vendre son fond à Total dans les années 1975.

Maison Rétoré

A côté se trouvait une petite épicerie buvette baptisée Langlais, très fréquentée par la famille Larpin, ainsi que je le disais plus haut. Le fonds de commerce a été cédé à Torrant qui a créé une pâtisserie de très bonne qualité. Faisant l’angle avec la cité, il y avait un petit atelier industriel où s’est installé ensuite l’usine de montage de treuils et palans.

Après la cité d’Alfort, et faisant l’angle, il y avait le chantier de la mère Pied (Piederrière). Concurrente de la famille Thirion — et donnant sur la rue de Créteil, elle avait installé son petit bistrot, habitude classique des auvergnats qui en montant à Paris, s’empressaient de s’installer comme bougnats (charbon + bistrot). A la mère Pied succéda le père Marty (de l’Aveyron, comme le cardinal), qui après Corbin continua à nous livrer le charbon.

Bistrot Piederrière

Dernier commerce avant l’école, la petite librairie-papeterie incluse dans l’immeuble Pied. Allant à l’école Paul Bert, comme mes frères et sœurs, il y avait toujours une occasion pour faire une petite halte permettant de s’offrir quelques caramels dont le prix commençait à 5 centimes à l’époque (un sou) pour les plus petits.

Passons devant l’école Paul Bert, dont il sera à nouveau question plus loin, pour arriver dans la rue du même nom. A l’époque, le quartier était synonyme de Villa Renard. Il s’agissant d’un ensemble pavillonnaire situé de part et d’autre de la rue, mais en majeure partie du côté droit en descendant sur le quai. Les voies d’accès étaient formées d’un quadrillage d’allées baptisées de prénoms, tel Maurice, Marie-Louise, etc… Chaque pavillon avait un numéro pour la porte. En lisière de la rue Paul Bert les bâtiments de bonne qualité architecturale étaient implantés au milieu d’un petit jardin. Beaucoup d’arbres, des marronniers en particulier, noyaient l’ensemble dans un îlot de verdure.

Les abords immédiats de la rue Paul Bert étaient très bien fréquentés du fait de l’implantation de la famille Judas, les propriétaires de la quasi-totalité des villas Renard. Cette famille occupait une très belle demeure avec grand jardin, serre, jardin d’hiver. Leurs habitudes bourgeoises les avaient amenés à implanter dans les années 1925 un tennis privé où, par la suite, grâce à la fréquentation de Roger Méaud avec Lucette Judas (très sympathique, d’ailleurs), j’ai pu aller jouer assez souvent sur ce court privé.

Le tissu et la structure intérieure des villas Renard étaient loin d’être reluisants… Allées pleines de boue à cause des bornes fontaines, déchets ménagers visités par les rats qui circulaient en plein jour… bref un îlot très insalubre que les Judas avaient réussi à vendre en partie pour les terrains où se trouvent maintenant les immeubles du groupe Guyon. Le produit de la vente a été utilisé pour la construction de grand cinéma de Charentonneau, grande innovation de l’époque. On pouvait y aller en bus — les premiers — pour y admirer les grands films comme Ben Hur, Le roi des rois, Koenigsmark, des grands films sérieux car les comédies de Pagnol n’étaient pas encore sorties.

La petite Histoire, 1917–1938

Ecrite par Henri Schmitt près d’un siècle après les faits, cette histoire autobiographique est celle d’une famille, d’un immeuble, d’un quartier; c’est l’histoire typique de l’enfance d’un petit garçon dans les années 20

    Anais Dupuis

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    La petite Histoire, 1917–1938

    Ecrite par Henri Schmitt près d’un siècle après les faits, cette histoire autobiographique est celle d’une famille, d’un immeuble, d’un quartier; c’est l’histoire typique de l’enfance d’un petit garçon dans les années 20