Le pavillon, le jardin et l’immeuble (épisode 1)

Le pavillon, vu depuis le premier étage de l’immeuble

A l’époque, l’occupation du pavillon était la suivante:

Au premier étage, il y avait la chambre des parents et celle des garçons. Le chauffage étant assuré par un petit poêle en faïence verte raccordé à l’une des cheminées.

Au rez-de-chaussée, il y avait en enfilade : la salle à manger avec le traditionnel buffet Henri II, une table et six chaises assorties, puis la chambre des filles qui est par la suite devenue le salon et enfin une petite pièce qui servait de fourre-tout. La toilette se faisait à tour de rôle dans la cuisine à grand renfort de bassines d’eau chaude, cuvettes, serviettes, etc… La grande cuisinière noire en fonte et l’appareil de chauffage Digard inséré dans la cheminée de la salle à manger chauffaient le rez-de-chaussée. Les WC, très réduits, ont été installés en 1923 suite à la mise en service du tout à l’égout. Avant cela, nous disposions d’une fosse septique qu’il fallait vidanger tous les deux mois à grand renfort de bruit, de pompes et d’odeurs.

Construction du tout-à-l’égout sur le quai d’Alfort

La cave remplissait sa véritable fonction : la préparation et le stockage du vin. Il y avait une arrivée d’eau pour le rinçage des bouteilles vides, plusieurs casiers à bouteilles selon la qualité du vin et deux tronçons de poutre d’environ un mètre afin de bien caler le tonneau une fois sa mise en perce. Le brave père Renaud, négociant à Charenton et ami de papa pendant la guerre, livrait régulièrement une petite barrique de 110 litres, appelée “Feuillette”. A la livraison, le cérémonial commençait : rinçage des bouteilles, tirage au tonneau et bouchage à la main à l’aide d’une palette en bois assez épaisse baptisée “tapette”. A l’âge de 5 ou 6 ans j’ai voulu aider et faire comme les grands ce qui me valut une cuite sans avoir rien bu.

Jeanne, Henri et Camille assis sur les marches d’entrée du pavillon

Deux femmes de ménage venant régulièrement à la maison me restent en mémoire. La première était Jeanne Kéméré, bien bretonne d’origine, baptisée “grande Jeanne” à cause de ma sœur. Sérieuse, honnête, très propre… Tout ce qu’il faut pour plaire mais assez susceptible, comme toutes les bretonnes. Deuxième spécimen : Pauline, qui habitait le passage Benoit à côté du serrurier Nozeret. Vive, rigolote, elle aimait beaucoup plaisanter avec Paul et Jeanne s’ils venaient l’aider à faire les lits. Pour celui des parents, il fallait respecter le rituel : matelas tourné deux fois par semaine, couvertures secouées, draps bien bordés… Pas question de saloper le travail pour le plumard des parents… Alors que pour les enfants, vite fait bien fait et on n’en parlait plus. Le grand confort avec le chauffage central installé en 1923 et l’arrivée à la retraite de papa, font que l’on n’a plus revu de femme de ménage avant l’après-guerre en 1945.

Madeleine, Jeanne et Paul dans le jardin, l’immeuble en arrière plan

Toujours dans les années 1920–1925 il y avait pour s’occuper du jardin monsieur Moriat (Arthur, pour les dames…). Il avait la réputation d’être un peu cavaleur mais n’étant pas marié il ne faisait de mal à personne. Mademoiselle Chevisse, dite Cheche, en disait grand bien ce qui laisse supposer qu’il avait dû s’occuper un peu d’elle en son temps. Fort sympathique, belle barbe fleurie (il parait que ma sœur Jeanne, voulait toujours lui peigner pour le taquiner), pantalon de velours côtelé, ceinture de flanelle très prisée par les hommes car elle évitait les tours de reins et maintenait l’abdomen au chaud, une casquette à oreillettes pour l’hiver et la classique paire de sabots qu’il laissait à la maison avant de partir. A la fin de la journée il venait boire son verre de vin rouge agrémenté de deux biscuits.

Le jardin, vu du premier étage de l’immeuble

Le jardin était dessiné tel qu’il est actuellement à la différence des carrés de pelouses qui étaient exploités en potager pour la moitié d’entre elles. C’était l’époque où chaque jardin devait produire une partie des légumes courants. Chez nous il y avait des haricots verts, des flageolets, des petits pois, quelques salades, des fraisiers et bien entendus les arbres fruitiers traditionnels : deux cerisiers dont un pour les cerises à l’eau de vie et deux abricotiers produisant d’excellents fruits. A la place du cabanon où sont maintenant rangés matériel de jardins et outils divers, il y avait un poulailler bien structuré. Au fond, le long du mur, une sorte de fosse permettait de stocker un tombereau de fumier et d’alimenter les poules en vers de terre. Un petit cabanon leur permettait de pondre tranquillement et d’y dormir le cas échéant. L’intérieur du poulailler bien couvert abritait deux ou trois cabanes à lapin. Avec les peaux de lapins blancs, Madeleine s’était fait confectionner une petite cape d’un grande élégance. Toujours dans cette petite cour intérieure, il y avait aussi suspendu sous le toit trois pigeonniers faits maison. Tout ça a évidemment attiré les prédateurs : fouines ou belettes… on ne l’a jamais su tant et si bien que les saignées répétées mirent fin à l’exploitation de l’ensemble : plus de poules, plus d’œufs, plus de pigeons, plus de lapins.

Madeleine à droite avec sa cape confectionnée à partir des lapins du jardin (!)

Pour nourrir toutes ces bestioles, il fallait les aliments adaptés : graines achetées chez le grainetier de la rue Girard (maintenant entrepôts Bartholus), croutes, fanes de carotte et légumes divers pour les lapins sans compter la paille que nous fournissait gracieusement madame Couadon, dite “la Banane”, dont nous reparlerons ultérieurement. Pour en terminer avec les bestioles, il faut mentionner deux chiens. Le premier Jiki, apporté par Jeanne… Roquet très hargneux qui ne manquait pas un coup de croc, ce qui lui valut d’être piqué. Le second, Bouboule, une bête assez calme que papa promenait en allant faire les courses. Pour équilibrer : deux chats. Le premier, Noirot, amené par Madeleine qui adorait les chats, une brave petite bête noire très douce mais qui fut évincée par un vrai matou, Topin, bâtard d’Angora venu d’une gouttière voisine et qu’on n’a jamais pu chasser. L’un et l’autre finirent leurs jours pas très vieux et sont inhumés vers les fusains, cimetière de quatre chats.

Noirot, le chat noir malmené par son concurrent topin, dans son panier au jardin

L’immeuble et ses locataires

Madame Massard, concierge.

Le vrai gendarme des années 20. Propreté irréprochable, une loge avenante et coquette avec un bouquet de fleur à l’occasion. Dans sa petite chambre située au fond du couloir de gauche en sortant, le parquet était toujours ciré et les meubles entreposés (un lit cage entre autre) ainsi que différents bibelots, étaient régulièrement époussetés.

Elle portait une robe noire, un petit tablier à carreaux noué à la ceinture et sur les cheveux, au-dessus du chignon, un petit bonnet galette fixé par deux grandes épingles à tête décorée. Elle avait toujours le chiffon à la main pour frotter la rampe d’escalier chaque fois qu’elle montait le courrier. Elle ne manquait pas de nous apostropher si nous avions oublié de nous frotter les pieds sur le paillasson de l’entrée. La nuit, elle avait l’oreille très fine et savait reconnaitre notre voix lorsque nous allions tirer le cordon afin de demander l’ouverture de la porte.

Rez-de-chaussée gauche : la famille Pialot

Lui, facteur aux PTT bientôt retraité, aimait la pêche. Il avait sa barque amarrée sur le bas-port près du barrage et ce très brave homme nous offrait de temps à autre de quoi faire une belle friture de goujons. Elle… plutôt petite tête, évoquant la concierge et son corridor mais incapable de faire du mal à une mouche. Une grande passion pour son serin jaune dont la cage était accrochée sur l’une des fenêtres de sa cuisine. A l’époque les cages à oiseaux avec serin ou autre volatile étaient très prisées des locataires. Il y en avait à tous les étages ou presque. Le fils Pialot, Emile dit “Mimile” employé au BHV était très gentil garçon et passionné de photo en tout genre. Il développait et tirait lui-même tous ses clichés.

Pêche aux goujons sur les bords de marne

Rez-de-chaussée droite : la tante Pauline

Mère de Paul Hiers, elle était ma grand-tante. Grande, sèche et surtout très radine. Son mari travaillait aux chemins de fer PLM. Elle n’hésitait pas aller jusqu’à Dijon pour acheter sa moutarde qu’elle payait moins cher qu’à Paris. On retrouve sa trace sur les cartes postales de vacances dont certaines de Saint-Gervais ou de Servoz. Paul la surnommait “Pélagie la girafe” et son petit-fils Robert Hiers ne manquait jamais de lui soutirer quelque argent lorsqu’il était fauché. Elle figure sur plusieurs photos de famille prises dans le jardin ou sur le devant l’immeuble en compagnie de madame Massard. Elle repose au cimetière de Bercy sous son nom d’épouse Leruth.

La tante Pauline (à gauche) , Camille et Paul au jardin devant l’immeuble

1er étage gauche : le couple Blandet

Retraités sans enfants, ils vivaient en compagnie de leur chien Ripp qu’ils chérissaient comme un gosse. C’était leur “Ripp aimé” lorsqu’ils en parlaient. De bons vivants chez qui nous étions bien accueillis. Intérieur très soigné et comme chez les autres locataire, sauf chez Jouanin et la tante Pauline les plus pingres, la traditionnelle cage à serin égaillait la cuisine.

A leur décès dans les années 25–26, ce sont les Boukoskist, recommandés par le curé David, qui prennent possession des lieux. Couple hélas sans enfants, nous étions accueillis chez eux d’une façon très chaleureuse. Très actifs et très modernes, nous leur devons un chauffage central qui fonctionne toujours. L’aménagement était chez eux dans le vent et très art-déco. Monsieur Boukoskist avait une très bonne situation aux Alcools Dénaturés. Bon-vivants, ils sortaient beaucoup : spectacles à Paris, voyages, restaurants huppés (Bofinger, le Grand Albert, le Café de la Paix)… Ils ne manquaient pas de nous inviter à de très bons goûters agrémentés d’un excellent muscat. Ils resteront jusqu’à la guerre pour être remplacés par Beuque.

1er étage droite : le trio Manjotin — Jouanin

Mademoiselle Manjotin, bourgeoise de province venant de Moulins, fréquentait la famille Barillet, propriétaires de l’usine à savons du même nom et notables du quartier. Sa bonne, la mère Jouanin avait épousé un de ses jeunes cousins Justin Jouanin et à la naissance de Jacqueline, Mademoiselle Manjotin fût choisie comme marraine ce qui lui valût d’être appelée la Nanin. Mademoiselle Manjotin n’était pas mariée et son frère, lui aussi célibataire, venait la voir de temps à autres. La tenue vestimentaire très soignée des Manjotin était très symbolique des années 1900.

On les perd de vue dans les années 25 et c’est alors la mère Jouanin, Camille, qui devient la vraie patronne des lieux. Grincheuse, bileuse, agressive, elle devient vite odieuse, passant ses journées alitée, une bouillotte sur le ventre à cause de je ne sais quoi. Aucune coquetterie, peu soignée sur elle, affichant toujours un rictus odieux sur son visage. Elle n’arrêtait pas de houspiller son mari et quelquefois sa fille… pauvre Jacqueline ! N’épiloguons pas sur la triste vie que celle-ci a connu et dont sa mère porte l’entière responsabilité. Le père Jouanin est resté toute sa vie un homme effacé, un peu timide et traité par sa femme comme un petit garçon alors que sa situation professionnelle de typographe hautement qualifié pouvait lui donner voix au chapitre. De tout cela, en dehors d’un appartement en très piteux état il ne reste rien.

2ème étage gauche : L’abbé David

Nous entrons là dans un domaine un peu particulier qui est celui de l’abbé David. Né au pays basque à Hasparren dans une famille certainement très aisée, il nous parlait souvent de son oncle explorateur et religieux, spécialiste de la faune et de la flore d’Asie centrale et du Tibet en particulier (on lui doit la découverte de l’ours noir à collier blanc). Après le séminaire à Bayonne, l’abbé David commence dans l’enseignement au collège Janson de Sailly. Peu avant la guerre de 14, il devient vicaire-abbé au sein de la paroisse de Maisons-Alfort, dans la petite chapelle Saint Antoine que l’archevêché vient d’installer rue Moynet dans le quartier d’Alfort dont la densité justifie son implantation. L’abbé David choisit son logement dans l’immeuble, à côté de son lieu de culte, et s’y installe avec sa vieille cuisinière alsacienne, madame Baumann, qui a beaucoup de mal à supporter son caractère très entier, souvent fort en gueule mais jovial et plein de bon sens.

L’appartement sentait bon l’encaustique car madame Baumann astiquait à longueur de journée. Beaux meubles, beaux tableaux, beau bureau où trônait une pièce de jade venue de l’oncle explorateur. Rien ne manquait, même pas la cage à serin ou Fifi sifflait joyeusement dès qu’on lui adressait la parole.

Très communicatif, l’abbé David s’est vite fait beaucoup de relations dans le quartier parmi les familles aisées : Jacob, Panisset, Barillet, Amat… et puis toute la tribu de la Suze, ce qui lui permettra de frapper à toutes les portes lors de la construction de l’église Sainte Agnès. En dehors de cette catégorie de paroissiens, il y avait tout le petit monde du quartier d’Alfort avec qui il aimait sympathiser et blaguer. Assis sur une chaise (sa sciatique commençait à le faire souffrir), à la porte de la boucherie près du marché, il discutait avec les uns et les autres, dans un dialogue plein de bon sens et ayant valeur d’évangile. Sur le plan éducatif, pour les filles, il préconisait plutôt le bal que les Enfants de Marie.

L’abbé David

A la maison, il se sentait chez lui, descendait souvent au jardin et s’invitait à dîner après avoir posé la traditionnelle question « Madame Schmitt, qu’est-ce que vous cuisez pour le dîner ? Comment, vous n’avez pas encore commencé ? ». S’il s’agissait d’un pot-au-feu qu’il appréciait beaucoup, il disait d’un ton très docte : « Paulo va me chercher une bonne bouteille, du Passe-tous-grains qui se trouve en haut et à gauche dans le casier ». Apres avoir savouré le bouillon du pot-au-feu il ne manquait pas de faire « chabrot ».

Il nous racontait beaucoup d’histoires de chasse, étant de par ses origines né chasseur et peut être un peu braconnier. Il chassait souvent avec ses amis de la Suze, Monsieur Moulière en particulier et de temps à autres il nous ramenait une pièce de gibier que nous n’avions pas la pratique de cuisiner, la bécasse faisandée en particulier.

Etant donné la qualité des gens qu’il recevait, notamment lorsqu’il a fallu décider de la construction de Sainte Agnès, Madame Massard la concierge était mise à contribution pour l’astiquage de l’escalier avec mission de mettre des fleurs du jardin à chaque palier. Les visites incognito du cardinal Verdier faisaient d’ailleurs l’objet de soins particulier.

Deuxième étage droite : Madame Oudinot

Madame Oudinot, arrière-grand-mère de Robert Amiet qui habita plus tard dans l’immeuble, était une petite vieille menue et sympathique. Avec son mari que je n’ai pas connu ils ont été les premiers locataires de l’immeuble en 1895. Leur appartement était très soigné et il y avait comme ailleurs la traditionnelle cage à serin. Cette brave femme a dû mourir au début de la deuxième guerre mondiale.

3ème étage gauche : les Jouanneau

Le couple Jouanneau ne communiquait avec personne sauf en cas de problème concernant l’appartement. Ils étaient peu loquaces, ronchonneurs et un peu abrutis malgré la présence de la cage à serin.

3ème étage droite : Monsieur et Madame Pierret

Ils avaient atterri au 3ème du fait que Madame était la fille de Madame Oudinot (2ème étage droite) et que Monsieur était l’un des principaux actionnaires fondateurs de la distillerie des Alcools Dénaturés, affaire très prospère qui a connu de beaux jours jusqu’aux années 60. Madame Pierret, très accueillante et très enjouée, “Mémère Titine” comme l’appelait Robert son petit-fils, du fait de son prénom Ernestine, très soignée sur elle, bien coiffée, des boucles d’oreille avec diamant, tout faisait d’elle une personne fort sympathique mais dont le champ culturel n’était pas très étendu. Son mari “Pépère Pierret” était assez bourru et peu communicatif. Une face un peu rougeaude, un regard plutôt fixe, on arrivait difficilement à saisir le fond de sa pensée. De leur fille Yvonne (amie de Madeleine et Jeanne et devenue Madame Amiet) je n’ai aucun souvenir à l’immeuble, par contre je revois très bien son frère Maurice. Très discret, allure un peu austère, tempérament plutôt sombre, il était très studieux. Après son diplôme d’ingénieur des Arts et Métiers il fit carrière à la RATP, mais hélas de santé fragile il mourut très jeune.

Yvonne Pierret, devenue Amiet, le jour de son mariage