Les voisins immédiats (épisode 2)

Commençons par le pavillon “Chevis”, accolé à l’immeuble sur sa gauche. Madame Chevis “mère” était une vieille garce qui passait son temps à la fenêtre dès qu’il faisait beau. Prenant les voisins à témoin, elle n’arrêtait pas de maudire sa fille avec des phrases très colorées du type : “Ah! si tu n’avais pas ta mère pour te nourrir, tu chierais des petites crottes!” Sa fille, baptisée “Cheche” par la suite avait une silhouette très fine et les mauvaises langues prétendait qu’étant très bohème de nature, elle s’intéressait beaucoup aux jeunes vétos de l’école vétérinaire voisine. Couturière de métier, elle était très adroite et faisait la plupart des robes de la famille, surtout pour les grandes occasions. Son côté midinette lui faisait ignorer la valeur de l’argent, mais étant très intelligente, elle réussit à s’attacher les faveurs de Madame Cartier qui aimait à l’inviter comme dame de compagnie. Ces jours-là, Cheche savait mettre en valeur les toilettes qu’elle avait vu porter par des mannequins et dont on lui avait fait cadeau après coup. A la fin de sa vie, elle n’avait plus complètement les pieds sur terre, faisait tous les six mois un nouveau testament et finalement après la guerre lorsqu’elle est morte assez chichement à l’hôpital de Saint-Maurice (non pas chez les dingues, mais dans la section réservée aux personnes seules) elle avait réussi à céder maison et jardin moyennant une rente viagère de 50 francs par mois à Madame Espagnol, mère de Madeleine Moral qui a habité ensuite le pavillon… Tout est bien qui finit bien…

Hopital de Saint-Maurice

Faisant suite au pavillon Chevis, là où sont maintenant les bonnes sœurs il existait alors un pavillon de même époque et de même architecture que le nôtre : blanc, avec un fronton Directoire. Il appartenait à la famille Mage.

L’entrée principale se trouvait sur le quai, et je n’y allais que très rarement. Par contre, je connaissais bien le jardin entretenu lui aussi par monsieur Mauriat. Il était assez touffu : lilas, seringas, boules de neige, un grand frêne qui permettait de fabriquer la boisson classique de l’époque. Dominant ce jardin, une belle terrasse adossée au pavillon permettait en toute quiétude de s’installer sur des fauteuils en rotin tout en étant à l’abri des intempéries grâce à une belle véranda. Cet équipement était très prisé au début du 19ème siècle et notre pavillon a été lui aussi doté de pareils équipements. Dans cette maison vivait madame Mage, bourgeoise aisée et rentière comme il y en avait beaucoup à l’époque. Son fils aîné, un peu handicapé et avocat de profession ne faisait que de courtes apparitions. Quant à son second fils, George, dit “Jojo”, il était un peu simple d’esprit et passait son temps entre jardin et cuisine pour faire les petites tâches qui s’imposent dans un pavillon : corvée de bois, épluchage de légumes, entretien de petit matériel. Personnage très bon enfant, il nous apportait de temps à autre un peu de lilas ou une poignée de mâche qu’il savait très bien cultiver. Au fond du jardin, il y avait une palissade en bois enfouie sous les arbustes, qui dissimulaient une petite porte d’entrée. De l’autre côté de notre passage réservé se trouvait une petite construction, appentis qui servait de resserre au mobilier et outils de jardinage. Lorsque les Moulière ont fait construire, ils ont fait restaurer ce bâtiment pour y loger une partie de la famille Larpin, célèbre matelassier dont nous reparlerons plus tard.

Avant de revenir sur le quai, restons dans le secteur immédiat pour aborder un peu en détail ce que nous appelions “la grande cour”. Pour accéder à la Grande Rue (actuellement Général de Gaulle) ou simplement à la rue de Créteil (Général Leclerc) il nous fallait traverser ce grand espace circulaire entouré de très vieux immeubles plus ou moins insalubres. Cet ensemble était fermé par une grande et lourde porte cochère difficile à manœuvrer. La rumeur prétend qu’il s’agissait d’un ancien relais de poste datant de Napoléon 1er. Dans cette Grande Cour, appelée aussi familièrement « la cour des miracles”, une vingtaine de familles étaient à peu près bien logées mais sans aucun confort sanitaire du fait qu’il n’existait qu’une borne d’eau à l’entrée, près du porche et que les trois WC communs se trouvaient dans des petites baraques, situées derrière le pavillon… Chaque mois, la vidange des tinettes embaumait tout le quartier.

Au centre de la grande cour se trouvait le chantier de charbon de Monsieur Charmois. Voiture à cheval classique pour charger et livrer les sacs. Matériel équivalent à celui qu’utilisait le chantier Thirion ou Piedderrière. Comme nous étions bons clients à cause du chauffage central, nous avions droit gratuitement à un ou deux tombereaux de fumier, qui était stocké dans notre petite cour avant d’être au printemps, épandu dans le jardin.

voiture à cheval de la famille Piederrière pour livrer le charbon

Dans les principaux bâtiments, il y avait des locataires très différents mais sympathiques pour la plupart. Entre autres, Madame Lescot, grand-mère de mon ami Freddy, femme de marinier à la retraite : tenue impeccable, sabots et tablier noir, elle lavait sa salade à la borne-fontaine de l’immeuble. Monsieur et Madame Bauchat habitaient au-dessus du porche. Lui, ancien de la marine, très adroit de ses mains et elle aussi très adroite de ses mains, mais surtout très serviable, elle donnait volontiers un coup de main à la maison pour les travaux de couture. Leur fille Denise, contemporaine de mon épouse, fréquentait l’école Paul Bert en même temps qu’elle.

Dans le bâtiment de gauche en sortant du pavillon, on trouvait eu 2ème étage la tribu Joyeux-Bonnet. Madame Joyeux avait perdu son mari étant jeune. Elle venait souvent à la maison, toujours prête à rendre service pour de petits travaux. Elle avait deux grands fils : Jules, contemporain et copain de Paul venait souvent jouer au jardin, on le trouve d’ailleurs sur les photos de famille. Très sérieux, il travaillait à la Suze, mais hélas il est mort jeune tout de suite après la guerre; déception… alcool… on n’a jamais pu cerner la vérité. Noël, son frère, plus jeune, a fait une belle carrière à la Suze.

Jules Joyeux à gauche, Jeanne tenant Henri, Madeleine debout et Paul à droite

Toujours au 2ème étage sur le même palier vivait la famille Bonnet. La mère, veuve de la guerre 14–18, avait droit à un emploi réservé dans un Ministère, quant à ses deux filles jumelles un peu plus âgées que moi, Henriette et Juliette, elles ont pu bénéficier du même traitement.

Malgré l’état de vétusté du bâtiment, les deux appartements où j’allais souvent, étaient d’une propreté remarquable : les parquets très usés étaient régulièrement lavés à l’eau de javel — désinfectant très utile — les meubles toujours cirés et la cuisinière type Landru toujours rutilante avec son seau de boulets que les fils remontaient de la cave.

Au rez-de-chaussée de ce même bâtiment logeait une fraction de la famille Larpin, à savoir Margot (fille du père Larpin), son mari Coco, ainsi que leur fils Paulo habitant actuellement dans le quartier. Chez eux, ça braillait toujours très fort car on picolait beaucoup dans la famille.

Toujours dans le même bâtiment habitait au 1er étage la famille Cloarec, nom bien breton, cousins de notre femme de ménage “La Grande Jeanne” portant le nom de Kéméré. Le dernier descendant de Cloarec est devenu ingénieur BTP et il n’y a pas si longtemps on le rencontrait dans le quartier.

Dans le bâtiment qui jouxtait la grande porte cochère, près de la fontaine, habitait madame Cohadon, surnommée “La Banane”. Pourquoi ? Parce qu’elle vendait des bananes au marché. A titre de bon client (entre mes 5 et 10 ans, elle m’appelait “mimi”) j’avais droit à venir remplir chez elle un grand sac de paille destiné à la litière de la basse-cour : poules lapin, pigeons. Elle était un peu grande gueule mais on prétendait qu’il valait mieux être bien avec elle du fait qu’elle fréquentait les milieux d’indics de police. Elle chérissait beaucoup son fils Bébert, un peu taciturne, alors que sa femme à lui, très mignonne et courageuse, lui avait donné deux très beaux petits garçons, et très intelligents de surcroit. Bébert a mal vécu son retour de captivité et est mort dans les années 50. Cancer ? Alcoolisme ? Quoiqu’il en soit, ce fût pour “La Banane” un très grand choc. Heureusement sa belle-fille est restée auprès d’elle.

On ne peut évoquer le panorama de la grande cour sans s’arrêter sur le cas de la famille Larpin. Le père, Léon Larpin, matelassier de son métier et très compétent dans ce domaine (nous étions ses bons clients), ainsi que sa femme, habitaient dans un petit pavillon vétuste et crasseux qui se trouvait à l’époque, adossé au nôtre. Ce pavillon se situait exactement entre la cabane des WC communs et l’écurie du cheval appartenant au marchand de charbon. Là, à l’extérieur — quand le temps le permettait — et à l’intérieur d’un petit atelier situé au rez-de-chaussée à côté de la cuisine, “le père Larpin” — comme tout le monde l’appelait — travaillait du matin au soir mais avec beaucoup de coupures dans son emploi du temps. La poussière du matelas donne soif et toutes les heures il allait chercher sa bouteille de rouge chez l’épicier du nom de Langlais, petite boutique reprise ensuite par Vancranenbrook, appelé familièrement Vancra, puis rachetée bien plus tard par Torrant. Cette épicerie faisait un peu buvette et notre Père Larpin y faisait des séjours prolongés. A midi il était complètement dans les vap’ et commençait à haranguer la foule en confiant tous ses malheurs. Toute la famille était épinglée avec des mots très fleuris. Sa femme Marie, traitée cent fois de salope, était toujours sur la sellette. Il faut dire que Marie n’était pas futée et qu’elle ne crachait pas sur le gros rouge. Entre deux “salope” et “putain” il s’arrêtait pour me saluer d’un “bonjour jeune homme”.

Dans la famille Larpin, bien connue du curé David qui aimait souvent à bavarder avec eux, ils étaient tous alcooliques. Clairette l’ainée forçait trop sur les apéros sans doute pour stimuler son activité sur le trottoir. Mais il faut reconnaitre que lors de ses visites à la famille dans la grande cour, elle faisait preuve d’une grande correction pour tous ceux qui comme nous, venaient à passer devant chez les Larpin. Son jeune frère Léon, numéro 2 de la famille, était lui aussi très correct et travailleur. Hélas il était devenu veuf de très bonne heure et élevait seul deux petites filles dont il s’occupait seul. Mais le milieu alcoolo était bien là et il ne fit pas de vieux os, à cause de la tuberculose qui faisait des ravages à cette époque.

La Margot susmentionnée elle aussi ne crachait pas sur la bouteille comme son mari Coco, et quand tout ce petit monde se réunissait pour une occasion familiale, ça picolait dur, pendant que les injures fusaient de tous côtés. S’il y avait quelquefois un peu de tapage nocturne dans le quartier — ils étaient bien connus de la police pour leur péché mignon — on ne pouvait rien leur reprocher dans le domaine de l’honnêteté et de la politesse… La tribu Larpin avait une solide réputation pour son comportement burlesque.