Anais Dupuis
Jun 7, 2016 · 12 min read

Vie et habitudes du quartier (épisode 4)

Voiture à cheval Gervais

Sur le quai passaient régulièrement les commerces ambulants, à commencer par les petites voitures à cheval de Gervais, qui furent pour la marque un très bon tremplin publicitaire. Il y avait aussi le livreur de journaux qui passait tous les matins pour déposer à la porte du pavillon le journal quotidien, sérieux, que mon père lisait le soir assis dans le vieux fauteuil Voltaire, près de la fenêtre. Il s’intéressait également aux mots croisés et échangeait ses idées avec Marie-Rose Hiers qui, elle aussi était très éprise de ces jeux d’esprit.

Marie-Rose Hiers et son fils Robert

Une figure du quartier. Tel était le père Pierre, qui déambulait avec sa voiture à bras pour collecter les peaux de lapin — son activité première— et puis aussi toutes les petites saloperies dont on voulait se débarrasser. Un rapide coup d’oeil pour faire une estimation, avant d’engloutir le tout dans un grand sac de jute. Cette activité payait bien son homme, qui passait toutes les semaines. Evidemment, il picolait un peu, mais le gros rouge donne du cœur à l’ouvrage.

Une fois par mois, la cloche du rémouleur se faisait entendre. Il s’installait le long du trottoir devant l’immeuble et attendait le client. Il lui arrivait souvent de passer une matinée entière, car de l’immeuble du N°6 jusqu’à la Cité d’Alfort, il y avait un gros potentiel de clients.

Et puis, c’était l’époque des haquets, ces longues charrettes étroites tirées par de solides chevaux. Leur caisse avait la forme d’un berceau à l’intérieur duquel on alignait les barriques de vin qu’on laissait glisser pour les décharger car cette caisse n’était pas très élevée au-dessus du sol et présentait un pan incliné pour faciliter la décharge. Le haquet pouvait transporter jusqu’à 6 barriques, des pièces de 220 litres chacune…

haquet pour la livraison du vin

Le soir c’était la petite carriole du laitier qui passait pour livrer à domicile chaque famille. Pour nous la ration était de 1 litre ou 1 litre et demie, suivant les besoins. Avec les mesures adéquates, le laitier puisait alors dans son grand bidon de 20 litres pour servir dans une casserole la quantité demandée. Il se faisait payer tous les mois. Il nous arrivait même d’aller le chercher à la ferme laitière située Grande Rue, au bout de l’Ecole Vétérinaire.

Restons dans le coin pour nous attarder un peu au marché qui avait lieu le mardi et le jeudi dans cette Grande Rue qui commençait au café Le Petit Caporal. Ce marché était très animé et l’on y vendait beaucoup à la criée pour donner de la vie au commerce. En début de ligne, la fameuse mère Banane, dont nous avons parlé précédemment au sujet de la Grande Cour et qui vendait exclusivement des bananes. Nous en consommions une bonne quantité, ainsi que des champignons de Paris et des citrons. Une fois par mois, j’allais remplir un grand sac de paille destiné aux poules et aux lapins. M’ayant vu naître, elle m’appelait Mimi et puis avec l’âge, un peu avant la guerre, c’était Monsieur Henri.

marché d’alfort

Un peu plus loin, au niveau de l’Ecole Vétérinaire c’est la tribu Mercier qui occupait un très grand étalage (pommes de terre). L’oncle de l’actuel Mercier (encore présent au marché de Saint-Maurice) allait d’ailleurs à l’école Paul Bert en même temps que moi. Leur dépôt et caves se trouvaient rue Gambetta et tous les deux mois on se faisait livrer un sac de 25 kilos qu’on vidait soigneusement au bout de la cave à vin.

marché d’Alfort

Ensuite c’était la famille Labarrière qui nous vendait beurre, œufs, fromage et crème. Il nous arrivait de prendre 3 douzaines d’œufs qui étaient mis en conservation — toujours à la cave — sous deux formes : chaque œuf enveloppé dans du papier journal pour éviter le contact de l’air et de la lumière ou bien encore dans une marmite avec couvercle contenant de l’eau additionnée d’un produit spécial pour la conservation.

Passons maintenant à mon étalage favori : fruits et légumes tenus par la famille Balland — produits de très haute qualité. Très souriante et mignonne de sa personne, elle ne manquait jamais de me donner une pomme, une mandarine ou une grappe de raisins en saison… Il est vrai que nous étions de fidèles clients.

En dehors du marché, les commerces ne manquaient pas dans la Grande Rue, tel Goldner le boucher ou l’abbé David faisait de longues stations. Un peu plus loin au coin de la rue Girard se trouvait le grainetier où l’on m’envoyait régulièrement pour approvisionner le stock en graines : blé, avoine, sarrasin, nécessaires à l’alimentation du poulailler et du pigeonnier, et dont les occupants étaient très friands (en encore plus de maïs). Quant aux lapins, entre les croutes, l’herbe du jardin et les différents trognons de choux et carottes, l’ordinaire était assuré.

De l’autre côté de la rie Girard se trouvait un entrepôt de boissons non alcoolisées, repris ensuite par Carrier, puis par Bartholus. On passait régulièrement commande de limonade (caisses de 12 bouteilles) et surtout de bière car papa ayant été atteint de saturnisme (les beautés de l’imprimerie), il buvait plus de bière que de vin.

Toujours dans ce secteur, une famille d’italiens ou siciliens (la mère et ses deux filles) vendaient sans étalage, mais uniquement à la criée. Elles faisaient des allées et venues, panier au bras, vendant ails et citrons avec la traditionnelle phrase : “Madame ! de l’ail, tout ça pour 20 sous !” (le sou étant la petite pièce de 5 centimes). Récemment on retrouvait encore au marché de Saint-Maurice la plus jeune des filles installée maintenant sur un étalage classique. J’ai eu l’occasion d’échanger avec elle sur des souvenirs de jeunesse avant qu’elle ne prenne sa retraite.

Dans le petit immeuble racheté par Bartholus il y avait au fond de la cour l’atelier du père Courpy. Artisan tailleur, travaillant seul à son compte, il faisait surtout des costumes pour homme. Travail très soigné, à l’ancienne, on lui doit costumes et smokings portés par Papa et Paul aux mariages. Pour moi il en est resté au costume de premier communiant : serge blanche impeccable avec un grand col marin bleu uni.

Henri Schmitt dans son costume de première communion

Toujours à propos du marché et des commerces placés alentour, il y avait la Fosse, ce bas-quartier détruit par la suite pour permettre au métro de plonger sous le carrefour d’Alfort et entrer dans la station Ecole Vétérinaire de Maisons-Alfort.

La fosse avec la charcuterie Porcheret

Nous avions nos habitudes chez les quatre principaux commerçants. Commençons par le salon de coiffure du père Jacquin, coiffeur pour homme uniquement, car les “Vénus Beauté” pour femme étaient presque inexistantes. L’ameublement était très vieillot : trois tables de toilette avec tiroir en acajou (fortune actuelle pour les antiquaires), grandes glaces permettant de se voir pendant le travail, des étagères sur lesquelles s’alignaient les flacons de parfum, les vaporisateurs à poire, les bols à raser avec leur blaireau et sur le poêle Mirus en fonte il y avait toujours une bouilloire destinée à remplacer le chauffe-eau inexistant. Le père Jacquin, petit bonhomme aux cheveux blancs, officiait avec son employé Emile, à qui je confiais ma tête régulièrement. On prenait son tour en rentrant car certaines coiffures compliquées (type la coupe à la brosse), accompagnées d’un rasage de barbe et d’une friction prenaient bien trois quarts d’heure. Pendant cette attente, on pouvait consulter des revues quelque peu légères qu’on trouvait chez tous les coiffeurs. La petite fille du père Jacquin, jolie blonde élancée, était apparentée à Lucienne Panisset, et hélas je l’ai perdue de vue au moment de la guerre.

Boutique voisine du père Jacquin, celle du café marchand de tabac. A la caisse, un aveugle sans doute victime de la guerre de 1914 (emploi réservé) arrivait à servir aussi bien les paquets de cigarette que les timbres fiscaux avec une dextérité extraordinaire.

Continuons pour trouver sur le côté gauche du tabac la fameuse charcuterie Porcheret (nom prédestiné !), boutique impeccable avec une gamme très variée en produits de grande qualité. Boudin noir dont je raffolais, jambon d’York (le vrai), pâté de foie et bouchées à la reine, rien ne manquait; madame Porcheret, femme très avenante de 40–50 ans évoluait très aimablement dans cet univers où tout faisait envie. Au temps où maman cuisinait encore sérieusement, elle y achetait une demi tête de porc, qui avec la préparation nécessaire, devenait un fromage de tête succulent, moulé et pressé dans un saladier, pour ensuite être retourné en présentant un dôme très lisse tapissé de gelée dans laquelle on avait inclus des rondelles de carottes pour l’effet décoratif. Les jours de marché, la charcuterie était présente au niveau supérieur de la Fosse, entre le pont de Charenton et le Petit Caporal.

Dernière commerçante à l’angle de la rue Eugène Renault et de la Fosse, la petite boutique Maggi ne désemplissait pas. Triste comme une porte de prison, grande maigre sans âge, la mère Maggi (je n’ai jamais su son nom) nous vendait surtout les petits suisse Gervais, les carrés demi sel Gervais et un peu de beurre et de lait pour dépannage.

Le jeudi (veille de vendredi, jour du poisson), l’approvisionnement se faisait chez un très bon poissonnier installé au-dessus de la Fosse à côté de l’étalage Porcheret. L’étalage était tenu par un couple fort sympathique dont le nom m’a échappé. Nous mangions surtout du merlan, du maquereau (entier), de la raie (très bon marché, pas vraiment prisée par les restaurants, comme maintenant), et suprême délice, de l’anguille que papa savait très bien préparer en matelote. Vendue entière et encore vivante, le travail le plus délicat consistait à dégager la peau de ce serpent d’eau. La petite histoire prétend que la peau d’anguille une fois séchée et découpée en lamelles donnait un excellent produit de base pour équiper les fouets utilisés pour faire tourner les toupies. Dans les années 20, tous les enfants possédaient deux ou trois toupies dans leur arsenal.

Enfin, pour terminer le tour d’horizon du carrefour, deux boutiques s’étaient installées avec la construction de la villa Moynet en 1895. En premier lieu, la pharmacie Therre, crée par le grand père de Jean Rinjard. Il avait vraiment la figure de l’emploi pour cette époque où les préparations tenaient une grande place. Pas très grand, visage long (comme ses descendants) terminé par une petite barbe blanche, lunettes, cravate, rien ne manquait à ce personnage très accueillant avant qu’Amat ne prenne la suite dans les années 30.

La pharmacie Therre devenue pharmacie Amat dans les années 30'

Enfin, pour mémoire, le marchand de couleurs, comme on disait à l’époque, disposait d’une grande boutique sur la gauche de l’entrée de la villa Moynet. Créée par la famille Lebert, tenue ensuite par un couple très accueillant et sympathique, cette quincaillerie — bazar terminera sa vie entre les mains de monsieur Duteurtre, mort récemment.

En bas à gauche, le marchand de couleurs

Parmi les habitants de la villa Moynet, il y avait en dehors des bonnes sœurs un homme de grande confiance : monsieur Ducastel. Très sérieux et très droit il fut longtemps l’assureur et le gérant de notre immeuble. Sa femme, une petite souris gringalette, lui a survécu longtemps puisqu’elle est morte à l’âge de 95 ans. N’ayant pas eu d’enfant, les Ducastel avaient adopté leurs neveux orphelins et prématurés et les avaient installés chez eux.

Pour en finir avec les commerces fréquentés, passons le pont de Charenton pour trouver un boulanger-pâtissier, appelé Thomas, à côté du célèbre chapelier Ratineau chez qui tout le monde était plus ou moins client. Pour la famille c’étaient les chapeaux melons de papa jusqu’à la guerre, les bérets basque ou casquettes pour moi, et un chapeau en feutre de temps à autre pour le père Bedou.

Un petit restaurant moules frites installait sa terrasse sur le trottoir au moment des beaux jours.

Sur la droite, en retrait dans une cour, l’atelier Tissandier, plombier attitré de l’immeuble et du pavillon, travaillait souvent pour nous.

Enfin, à mi-côte de Saint-Mandé, notre “bouif” attitré, le père Noël, une figure parmi tant les cordonniers. Son atelier, sur la droite en montant était une vraie tanière où le jour entrait à peine, aussi un fil pendait du plafond et l’unique ampoule protégée par un vieil abat-jour plat en tôle émaillée éclairait tout le bazar éparpillé sur deux grandes tables basses. Il était très sympa, faisait toujours un brin de causette et travaillait très sérieusement en compagnie de son ouvrier Emile qui devint par la suite patron de la boutique.

Terminons le survol du quartier par les moyens de transport utilisés entre 1925 et 1935. Nous utilisions assez souvent les Bateaux Parisiens dont le ponton terminus était ancré sur la Marne, du côté de notre immeuble. Très spacieux, ces bateaux pouvaient prendre plus de cent personnes. A l’avant, un grand espace vitré et protégé des intempéries comportait quatre rangées de banquettes. On appelait ce compartiment “l’aquarium”. Un même espace, simplement couvert par une bâche occupait le pont de la moitié arrière du bateau. Même organisation de banquettes, lieu très agréable en été mais vraiment froid en hiver. Au ras de l’eau il y avait deux compartiments spacieux où l’on accédait par un escalier situé près des machines. Comme celles-ci fonctionnaient à vapeur, il fallait deux hommes, un mécanicien et un chauffeur, comme sur les locomotives à charbon. Etant donné les petites dimensions de l’espace machinerie, occupé en grande partie par un tas de charbon, les conditions de travail devaient être plutôt dures. Sur le pont, l’accès à cette chaufferie se faisait par une échelle. Bien que protégée par un garde-corps, on pouvait voir ce qu’il se passait en bas, et en hiver, il montait une chaleur pas désagréable. Au poste de pilotage situé au milieu du bateau, dans une cabine surélevée, le pilote tenait le gouvernail pour effectuer toutes les manœuvres à chaque ponton. Il transmettait ses ordres à la machinerie par un cornet acoustique prolongé par un tube qui le reliait à la salle des machines et sur le pont on entendait très bien les ordres tels que : “doucement de l’avant” ou “de l’arrière”. Pour le confort des passagers, il y avait en bas sur la plage arrière, un espace semi circulaire avec un banc et deux cabines WC. En dehors des odeurs, l’espace était privilégié des amoureux.

Débarcadère des Bateaux Parisiens

Pour la surveillance et la bonne marche du bateau, il y avait deux hommes. L’un était le receveur, chargé de vérifier les titres de transport et de délivrer et encaisser les billets. L’autre s’occupait de la manœuvre à l’appontage : ouverture des portes de débarquement ou embarquement, lancement des varlets avant et arrière (grosses cordes) au pontonnier qui permettait l’immobilisation du bateau à chaque station. A titre d’indication, il y avait douze stations, pour aller jusqu’au Pont Marie où je descendais lorsque je fréquentais le lycée Charlemagne. Le trajet durait quarante minutes, un peu plus au retour à cause de la remontée du courant.

Nous utilisions toujours le bateau pour aller à la Samaritaine, où papa a travaillé pendant trois ans au service des rendus au début de sa retraite. Ce principe des rendus, remboursements, était pratique courante à la Samaritaine, qui fidélisait ainsi sa clientèle (10% des achats étaient rendus). Au Louvre, par contre, il y avait une très belle présentation des articles chics et pas question de les rendre.

Tramway dans la Grande Rue

Autres moyens de transport proches de la maison : les tramways. N°13A Louvre-Concorde, N°13B Adamville, 103 Bonneuil Concorde, 125 Porte d’Orléans. Avec ou sans baladeuse, les tramways allaient plus vite que les bateaux et pouvaient fonctionner avec deux personnes. Un conducteur, le Watman, et un receveur chargé d’encaisser de de tirer sur la “chasse d’eau” à sonnette pour donner le signal de départ à chaque station. En cas de véhicule complet, il actionnait énergiquement la chasse d’eau de trois ou quatre coups consécutifs.

En fin d’études, de 1932 à 1937, j’utiliserai le train, de la gare de Charenton à la gare de Lyon, puis à pied jusqu’à Bastille et Saint-Paul où se trouvait le vieux lycée Charlemagne. Je partais souvent en compagnie de Paul Hiers, employé aux chemins de fer comme son père, ou encore de madame Grisot qui me gratifiait d’un solennel “Bonjour, monsieur Schmitt”, énoncé d’une voix grave. Nous bavardions un peu pendant le trajet, car il était très féru de littérature et de timbres postes.

La petite Histoire, 1917–1938

Ecrite par Henri Schmitt près d’un siècle après les faits, cette histoire autobiographique est celle d’une famille, d’un immeuble, d’un quartier; c’est l’histoire typique de l’enfance d’un petit garçon dans les années 20

    Anais Dupuis

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    La petite Histoire, 1917–1938

    Ecrite par Henri Schmitt près d’un siècle après les faits, cette histoire autobiographique est celle d’une famille, d’un immeuble, d’un quartier; c’est l’histoire typique de l’enfance d’un petit garçon dans les années 20