Comment l’indigence intellectuelle de la droite tue le libéralisme

Réponse à la carte blanche d’Étienne Dujardin

Les sondages sont une drogue : tout le monde sait qu’ils sont faux, mauvais, qu’on ne peut pas s’y fier. Et pourtant, nous en redemandons.

Un récent sondage en Wallonie crédite le PTB, parti Marxiste, de 18% d’intentions de vote, en faisant le 3ème parti de cette partie du pays.

Il y a énormément à dire sur le PTB, son idéologie réelle, son image rajeunie soigneusement travaillée et son populisme avéré. Il y a également beaucoup à dire sur la pertinence de ce genre de sondage. Ainsi que sur la décrépitude et la corruption des partis traditionnels qui se partagent le pouvoir depuis trop longtemps.

Mais @etiennedujardin choisit le mode panique et sort une carte blanche emprunte d’une bêtise, d’une incompréhension et d’une indigence intellectuelle tellement profonde que je n’ai pas pu résister d’y répondre point par point.

Mr Dujardin, votre premier argument pour ne pas voter PTB est pour le moins étonnant : la Flandre vote à droite. Il faut donc voter à droite pour unir le pays. Voter à gauche, c’est détruire le pays.

Cet argument fait complètement fi de l’idéal démocratique. Les électeurs choisissent ceux qu’ils souhaitent pour les représenter. Que nos institutions belges soient profondément absurdes n’est pas un problème à la charge de l’électeur. Sinon, pourquoi donner le droit de vote aux Wallons ?

De plus, ce sont les libéraux francophones qui se sont alliés avec les séparatistes de la NVA. Le PTB, lui, est le seul parti existant des deux côtés de la frontière. Son porte-parole est d’ailleurs un parfait bilingue et issu des deux cultures !

Le second argument est le sempiternel argument de l’emploi : si le PTB arrive au pouvoir, le chômage augmentera. La preuve avec la Corée du Nord, l’URSS, le Vénézuela.

J’ai longuement glosé sur l’absurdité de ce genre de débat et sur la dangerosité de vouloir “créer de l’emploi”. Vous avez franchi le point “creusage de trou”, Mr Dujardin !

Mais même sans en arriver là, votre position est au moins aussi idéologique que celle du PTB. Les investisseurs créent de l’emploi ? Pourtant, les pays qui ont succombé à l’ultra-libéralisme n’en sont généralement pas sorti grandis. Je pensais que le Thatcherisme était à ranger, avec l’URSS, au rang des erreurs du passé. Les récentes crises économiques me semblent difficilement imputables aux politiques de gauche !

Le conservatisme de droite tente d’ailleurs un retour au pires heures dudit Thatcherisme. Tandis que si le PTB obtient même 30% des sièges, notre pays sera encore très loin d’une dictature comme Cuba ou la Corée du Nord. Le Vénézuela, donc l’économie repose entièrement sur le pétrole, est également un cas très différent. La comparaison tient donc purement et simplement de l’escroquerie intellectuelle.

Vous insistez ensuite sur le fait que 10% des belges paient aujourd’hui 50% des impôts. Mais, à titre d’exemple, si ces 10% des belges possèdent 90% de la richesse, le fait qu’ils ne paient que 50% des impôts serait la preuve que notre système est bel et bien injuste. Mais pas dans le sens que vous sous-entendez. Pour beaucoup de vos lecteurs, vous confirmez la position du PTB selon laquelle l’impôt ne serait pas proportionnel à la richesse.

Le troisième argument concerne la volonté du PTB de réformer l’enseignement. Force est de constater que le principe de “plusieurs réseaux” fonctionne très mal en Belgique et crée beaucoup d’inégalités. Les derniers résultats PISA sont catastrophiques. Le PTB propose de rationaliser l’enseignement, qui est un service public. Cette position me semble très rationnelle. On peut débattre de la manière, on peut négocier les modalités mais je pense que la plupart de vos lecteurs ne comprendront même pas pourquoi vous êtes certain que cette rationalisation entrainerait un nivellement par le bas. D’ailleurs, peut-on aller plus bas que ce que nous avons aujourd’hui ?

Quatrième argument, de taille, le PTB refuse les mesures sécuritaires car nous sommes en guerre avec le terrorisme islamiste.

Non Monsieur Dujardin, nous ne sommes pas en guerre. La guerre, c’est un combat quotidien. Je vous souhaite de ne jamais connaître la vie dans un pays en guerre. Certes, nous subissons des attentats et nous devons tenter de nous en préserver. Mais le cirque médiatique, le théâtre sécuritaire et les atteintes aux libertés individuelles ne sont pas considérés par tout le monde comme la seule et unique manière de lutter contre le terrorisme. Cette approche serait même contre-productive ! Ici encore, je découvre à travers vos propos une position du PTB étonnement pertinente !

Vous arrivez également, dans le même paragraphe, à souligner que le PTB serait pour le port du voile sur le lieu de travail. Vous poussez des cris d’orfraie, comme si c’était la pire chose qui puisse arriver.

Mais dans quel monde vivez-vous pour imaginer que la simple énonciation de cette idée soit un argument en soi ? Le port du voile est une liberté individuelle et je suis effaré de voir qu’il soit défendu par un parti Marxiste et perçu comme un combat fondamental par quelqu’un qui se prétend… « libéral ». L’ironie a du vous échapper lorsque vous avez rédigé cette humeur. Par contre, vous amalgamez sans subtilité voile et terrorisme.

Enfin, vous tentez un dernier coup en amalgamant le PTB… aux embouteillages !

Ne vous méprenez pas : je trouve que la plupart des grèves ces dernières années sont absurdes et contre-productives. Cependant, elles sont un symptôme, une conséquence d’une politique inefficace de « plein emploi » que vous défendez. Le service minimum que vous proposez est un soin palliatif, pas un remède !

Et puis, si vous tenez tant à rouler en bagnole individuelle, vous êtes la cause première des embouteillages journaliers. Vous êtes le problème tous les jours, même lorsqu’il n’y a pas de grève.

Pour terminer, vous vous contentez d’escamoter les points les plus populaires du programme du PTB en les considérant comme peu importants : dénonciation des privilèges parlementaires, mise en place de maisons médicales.

En résumé, vous vous effrayez à l’idée que le PTB accède au pouvoir car il risque d’y avoir des maisons médicales, les musulmanes pourront porter le voile, les politiques sécuritaires inefficaces mais liberticides seront arrêtées, les politiciens n’auront plus leurs petites commissions lorsqu’un investisseur étranger vient temporairement « créer de l’emploi » et vous serez coincés dans les embouteillages.

Mr Dujardin, si votre réponse est représentative des partis libéraux et de droite, si vos peurs sont réellement représentatives de la volonté du PTB, alors j’en viens à souhaiter que ce parti gagne les élections.

Mais j’en doute. Votre billet fait montre d’un tel manque de discernement face aux enjeux du monde moderne que j’en viens à espérer qu’il soit parodique. À moins que vous soyez en train de tenter une “Trumpisation” du débat politique belge ?

Je suis quelqu’un de profondément attaché à la liberté et je me suis souvent qualifié de “libéral” pour cette raison. Mais si votre logorrhée est même partiellement représentative du courant politique libéral, je ne veux plus rien à voir avec cette tendance.

Je reste convaincu que le PTB n’apporte aucune réponse valable, qu’il promeut une idéologie dépassée qui ne résoudra pas nos problèmes de fond à travers un discours populiste. Mais le libéralisme réactionnaire conservateur bête et méchant dont vous vous faites le porte-parole, non content d’ignorer les problèmes actuels, risque de les empirer et d’en créer de nouveaux.

Le pire dans cette carte blanche reste certainement son titre : “Réveillez-vous !”. Un titre empreint de condescendance idéologique, qui explicite que seuls les libéraux ont “raison”, sont garants de la “vérité” et que les autres sont dans l’erreur. Un titre qui renvoie la faute sur les électeurs et non sur les politiques. Un titre qui n’accepte aucune remise en question. Un titre qui aurait dû être : “Libéraux, réveillons-nous !”.

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