Concilier création de valeur économique et impact positif ? La promesse de l’impact tech

Retour sur une matinée dédiée à l’impact tech, co-organisée par le Liberté Living-lab et le Good Tech Lab le 8 novembre 2019

Les alertes des scientifiques sur les risques systémiques liés au changement climatique vont de pair avec la pression citoyenne qui s’amplifie face aux menaces qui pèsent sur nos sociétés, nos démocraties et nos économies. Le rapport du GIEC de cette année préconise d’arriver à la neutralité carbone d’ici à 2050, sans pour autant abandonner l’idée de progrès et de prospérité pour le reste du monde. Des leviers d’action sont envisagés notamment dans les domaines techniques et technologiques, dans le corps politique et dans l’espoir de changement de pratiques des citoyens.

Benjamin Tincq et Manuella Cunha Brito du Good Tech Lab présentant leur rapport

Le 8 novembre dernier, le LLL invitait le Good Tech Lab à partager les points saillants de son rapport “Aux frontières de l’impact tech” sorti tout récemment, et téléchargeable gratuitement ici. Ce rapport s’est concentré sur le pilier technologique : “Il est destiné aux entrepreneurs, investisseurs, incubateurs, grands groupes, ainsi qu’aux acteurs académiques, publics et de la société civile, souhaitant appréhender le rôle de la science, des technologies, et de l’entrepreneuriat systémique dans la résolution des grands défis globaux”. Est-il possible de faire converger création de valeur économique, impact et technologie ? Pour y répondre, l’équipe a mené une étude pendant 2 ans qui s’appuie sur 400+ interviews d’innovateurs, dans 30 pays sur les 5 continents. A partir des 17 Objectifs de Développement Durable proposés par l’ONU, le rapport cartographie environ 200 domaines d’innovation scientifique et technologique : lutte contre les changements climatiques, consommation et production responsables, énergie propre et d’un coût abordable, industrie, innovation et infrastructures...

Si la technologie “peut et doit être une force de progrès pour tous”, ces enjeux systémiques invitent aussi à repenser le modèle capitaliste et la manière dont nous pouvons faire fonctionner notre économie grâce à de nouveaux modèles d’entreprises. C’est pourquoi le Liberté Living-lab a voulu prolonger cette présentation du rapport avec deux ateliers dédiés à la question du modèle économique et de la mesure de l’impact, pour offrir des exemples et des outils concrets destinés aux investisseurs, incubateurs, startups et grands groupes.

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1. Mettre en oeuvre des projets technologiques à impact social et environnemental au sein des grands groupes — 3 retours d’expérience

Fouzi Benkhelifa, DG de Origins.Earth, intrapreneur

Le projet — Fouzi, intrapreneur chez Suez, souhaitait accompagner les citoyens et collectivités pour répondre à l’accord de Paris sur la question de la réduction du bilan carbone. Or, si les villes sont en première ligne dans la gestion de réduction du CO2, elles n’ont pas de moyens : avant l’accord de Paris, 99% des crédits carbones étaient accordés aux grandes entreprises. Et les villes doivent piloter cette réduction à horizon 2020-2030 avec des programmes peu adaptés qui datent au mieux de 2014…

Le constat — Si l’on veut aller vers ces objectifs ambitieux, il faut un système d’information adapté, performant. La conviction d’Origins.Earth ? Les sciences peuvent aider, notamment avec les laboratoires de recherche qui manipulent de la donnée en temps réel — la France étant de plus en pointe sur ces sujets scientifiques. Tout l’enjeu est de passer de la donnée scientifique à de l’information activable, voire à des services.

La proposition de valeur — Ce que Origins.Earth propose : une mesure en continu des émissions de gaz à effet de serre (GES) en temps dynamique, grâce à des capteurs haute-précision et une modélisation sophistiquée, qui viennent combler un vrai trou dans la raquette des outils actuels. Ce n’est pas une filiale de Suez, et la solution n’est pas propriétaire, afin de permettre des échanges de données.

Le business model — Un potentiel de marché de 10 000 villes désireuses d’aller plus loin et à qui proposer des services pour une ville neutre en carbone. Origins.Earth part donc d’un manque précis sur une cible, et d’une prédisposition à payer des collectivités. La solution proposée est intéressante à l’échelle des villes car elle permet d’agréger une somme de petits projets de réduction carbone pour accéder à des financements dédiés (pour qui un seul immeuble est trop petit par exemple).

Ses clients — L’Agence du climat, avec des accords sur la valorisation de leur activité de réhabilitation, et les sites industriels notamment de Suez.

Laurence Méhaignerie, Présidente et co-fondatrice de Citizen Capital

Le projetCitizen Capital est un fond d’impact né il y a 10 ans. Seul à l’époque, ils sont aujourd’hui une vingtaine.

Le constat — En 2008, ce n’était pas facile de convaincre les financeurs : on finance soit le business, soit la philanthropie, pas les deux. Laurence Méhaignerie rappelle cependant que Citizen Capital est toujours « minuscule » par rapport aux autres : cela souligne la question du modèle économique de ce type de fonds, semblables partout dans le monde, alors même que les besoins sont énormes…

La proposition de valeur — Citizen Capital ne s’intéresse pas aux structures non-profit de l’ESS : elle veut changer l’entreprise. Cette dernière a “beaucoup trop de pouvoir pour ne pas traiter les enjeux socio-environnementaux”. Le fonds s’est tourné vers Allianz pour lancer un fonds early stage — Citizen Capital Impact Initiative — qui peut financer les premiers stades du développement des startups innovantes, dont l’offre répond à des défis sociaux et environnementaux majeurs. L’un des outils de pilotage et d’évaluation de l’accompagnement est le “business plan impact” :

  • définition avec les dirigeants des quelques indicateurs clés d’impact, liés à la mission de l’entreprise, assortis d’objectifs. Au-delà du côté RSE, le fonds exige une corrélation forte entre le modèle économique potentiel et l’impact. Dans les discussions avec les entreprises reçues, le fonds est capable d’orienter le modèle économique pour qu’ils s’alignent davantage avec la mission.
  • annexe au pacte d’actionnaire d’un “business plan impact” : 50% de la rémunération du fonds se fait sur la performance financière et 50% la performance impact… qui est encore difficile à mesurer ! D’où importance de rationaliser des critères pour évaluer ensuite les performances pertinentes : profondeur du besoin, additionnalité de la solution (va-t-elle changer le marché ?), accessibilité de la solution (ceux qui utilisent la solution sont-ils en bas de la pyramide ?), ampleur de l’impact, et alignement entre mission de l’entreprise et le projet.

Les enjeux à venir — Les PME ou ETI ont des enjeux de transformation de business model, il va falloir les accompagner. Citizen Capital s’intéresse aussi aux modèles économiques qu’ils ne sont pas encore capables de financer : les low techs, l’économie circulaire et tous les business models qui demandent une forte partie asset à financer. Il y a besoin sur ce sujet de monter des collectifs, des partenariats nécessaires pour financer l’early stage, l’exploratoire.

Maurice Haddad, CEO de Social Impact Solutions

Le projet — Social Impact Solutions, startup née chez Société Générale en intrapreneuriat, est un nouveau modèle de financement qui permet de faire émerger des projets sociaux ambitieux.

Le constat — L’impact nécessite d’être concret, évalué et durable. Pour SIS, cela ne peut fonctionner qu’en réunissant un écosystème : le secteur social (ESS, ONG) apporte la dimension concrète du besoin, le privé peut garantir la dimension durable dans le temps si elle aligne le projet avec sa mission, et enfin les financeurs apportent les critères évaluables.

La proposition de valeur — Social Impact Solutions propose ainsi une méthode pour faire converger ces différentes parties prenantes en prenant en compte l’intérêt de chacun sur des projets spécifiques à petites marges et gros volumes. Un exemple ? Les sanitaires n’intéressent personne, tout en étant un énorme enjeu de santé. Pour financer l’installation de toilettes, il faut donc un intérêt économique pour les financeurs, qui existe : les sanitaires sont une source de fertilisant pour développer l’agri-business. Si les marges sont petites, les volumes de ce marché sont énormes : SIS a créé l’écosystème, et les sanitaires sont financés. Les mêmes mécanismes existent sur l’interim, l’habitat… A l’inverse, on peut partir de problématiques du privé pour apporter une solution à impact utile aux ONG : la problématique du dernier kilomètre en retail peut ainsi amener des services supplémentaires (ex : des médicaments) aux populations.

Les enjeux à venir — Comment est-il possible d’aligner les besoins ? Y a-t-il une méthode ? Ce serait plutôt de la chance, de la sérendipité, et surtout beaucoup de dialogue et de temps passé avec les différentes parties prenantes. Et aujourd’hui, il y a un vrai changement au niveau des grandes entreprises, mené par la quête de sens des salariés et le soutien des dirigeants.

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2. L’univers des startups tech à impact

Yasmine Berrada et Claire Daum, co-responsables de TEKHNÈ, l’incubateur du Liberté Living-lab

L’impact a le vent en poupe dans l’univers startup. De plus en plus d’entrepreneur.e.s cherchent à faire converger création de valeur économique et impact positif sur la société. Une manière de donner du sens à son activité, de promouvoir des exemples inspirants, des solutions éprouvées et des bonnes pratiques pour susciter des vocations et faire évoluer les mentalités.

Dans cette veine, le mouvement Tech for Good, structuré par FEST et dont le Liberté Living-lab est un des écosystèmes, revendique la convergence entre le monde de l’innovation technologique et celui de l’innovation sociale et environnementale. Nous considérons, au sein du Liberté Living-lab et de notre incubateur TEKHNÈ, que l’innovation technologique et l’expérimentation de nouveaux modèles économiques éthiques sont des opportunités pour agir à grande échelle sur les profondes mutations sociales, économiques, industrielles et environnementales en cours.

Cependant, l’utilisation des nouvelles technologiques pose question. Comment s’assurer de l’impact réel d’une technologie développée ? Comment anticiper les éventuels biais et risques liés à ces innovations ?

Commencer par le commencement : qu’est-ce que l’impact ?

On appelle impact à la fois les effets positifs et négatifs affectant les humains et la planète. Comme il est mentionné dans le rapport, la gestion d’impact “consiste à identifier et mesurer, de manière régulière, les impacts sociaux et environnementaux d’une organisation. L’objectif est de favoriser une amélioration continue, pour maximiser les effets positifs et minimiser les effets négatifs”. On peut le mesurer selon différents cadres, grâce à différents outils (il en existe des dizaines voire des centaines aujourd’hui). Il est néanmoins nécessaire de partir de cadres existants pour construire une narration commune de l’impact, afin que tous les acteurs parlent la même langue. Le référentiel le plus abouti aujourd’hui est l’Impact Management Project (IMP), qui constitue un bon point de départ pour analyser l’impact d’une solution tech.

Les étapes-clés pour la stratégie, la mesure et le reporting de l’impact (liste non exhaustive)

  1. choisir des critères, des indicateurs : le référentiel IMP par exemple, ou aussi le SDG Compass. A lire également : le rapport Lean Impact par Ann Mei Chang sur les bonnes pratiques au service de l’innovation sociale au sein de la Silicon Valley
  2. choisir la bonne méthode d’évaluation : 1. les tableaux de bord (le B Impact Assessment de B Corp par exemple), 2. la méthode SROI (mesure financière de l’impact social), 3. les méthodes expérimentales (cf Esther Duflo, Prix Nobel d’Economie, et son randomized controlled trial, en français, essai randomisé contrôlé utilisé dans le secteur de la santé notamment dans l’univers des startups par Uber, Blablacar, Airbnb), 4. les analyses de cycle de vie du produit (particulièrement utile pour la partie environnementale liée au calcul du bilan carbone par exemple).
  3. obtenir des certifications ou des labels : B Corp “réunit dans le monde les entreprises qui souhaitent (ré)affirmer leur mission sociétale au coeur de leur raison d’être”, Fairtrade sert à étiqueter les marchandises issues du commerce équitable et dont la production répond à certains critères sociaux, écologiques et économiques, Cradle to Cradle est un label basé sur la démarche du même nom pour laquelle “les déchets sont des aliments” et tout est une question de cycle, Solar Impulse Efficient Solutions Label distingue 1 000 solutions qui protègent l’environnement tout en étant économiquement viable et créatrices d’emplois.
  4. autre méthode développée par le Good Tech Lab : le Blueprint of Change. Inspiré de la Théorie du changement et d’IMP, il s’agit d’un outil de visualisation qui prend en compte l’impact négatif et qui permet de communiquer sa stratégie d’impact auprès d’investisseurs, clients, partenaires, experts et autres parties prenantes. A découvrir dans le rapport !

Paroles de ceux qui manipulent la notion d’impact au quotidien (entrepreneurs, investisseurs)

Nicolas Divet, directeur de la communication chez Bayes Impact, [une startup qui sert des missions de service public, notamment dans l’accompagnement au retour à l’emploi avec Bob Emploi] conseille d’être patient dans la mesure d’impact, et de faire attention à ne pas se lancer dans des études randomisées au début du projet, au risque de mesurer des éléments instables. Il rappelle également que dans nombre de projets l’impact peut être “métaphysique”, avoir des liens avec l’éthique, avec des changements de comportement citoyen, autant de sujets difficilement quantifiables. Comment Bayes peut-il mesurer son impact sur la transformation du service public par exemple ? Comment les porteurs du projet Yuka peuvent-il s’assurer qu’ils ont permis d’améliorer la santé des gens ?

Abdelmalek Habchi de Plast’if, [une startup qui change la perspective du recyclage de manière inédite et innovante grâce à une imprimante 3D qui réutilise les déchets plastiques] nous a parlé de la difficulté à analyser le cycle de vie de leur produit tant les bureaux d’étude sont chers pour des startups en amorçage (de 15 à 20K€). L’Ademe cependant peut aider à financer ce genre d’étude, notamment celle du bilan carbone de la machine.

Pierre Schmidtgall, associé et directeur de l’investissement chez LITA.co, [une plateforme d’investissement qui permet aux citoyens de s’engager dans des projets à impact social et environnemental et qui accompagne des porteurs de projet à lever des fonds] a révélé les critères fondamentaux évalués par un investisseur “à impact” : l’impact court et long terme, la pertinence et la performance de la solution, l’accessibilité tarifaire, le cost efficiency, l’effet de propagation, la scalabilité du projet… Il rajoute que l’on passe beaucoup de temps à définir la qualification de l’impact et qu’il y a un engouement sur la mesure. : “Il faut pouvoir communiquer sur de gros KPIs quantitatifs d’impact mais la dérive c’est qu’on arrive parfois dans des calculs délirants”. Il faut aussi beaucoup travailler le qualitatif, c’est un puissant vecteur. Pour cela, il est nécessaire de passer du temps en focus groupe, les méthodologies d’étude sociologique ont aussi beaucoup de valeur aux yeux des investisseurs. Pierre Schmidtgall conclut avec un chiffre repère : si moins de 65% du CA est lié à l’impact, il ne s’agit pas d’une startup à impact.

De l’utopie à la dystopie : des risques critiques liés à la technologie

À toujours garder en mémoire, les dangers intrinsèquement liés au développement de technologies et d’innovations dont on ne perçoit pas toujours l’ampleur… A retrouver en détails dans le rapport.

  • effets psychologiques — “les écrans mobiles, réseaux sociaux et business models reposant sur la monétisation de notre attention, ont endommagé notre santé mentale et notre tissu social”
  • vie privée et surveillance — “le capitalisme de surveillance” (Shoshana Zubof) autorise la collective massive de nos données personnelles
  • biais algorithmiques — “si les algorithmes sont source de performance, ils peuvent aussi induire une discrimination systématique et injuste lorsqu’ils ont été alimentés avec des jeux de données biaisés”
  • manipulation des médias — fake news, sensationnalisme, métriques d’engagement, algorithmes de recommandation, profilage psychologique, publicités micro-ciblées pour transmettre des messages politiques personnalisés…
  • impact économique et futur du travail — pertes d’emplois, question de la qualité des nouveaux emplois occupés par les humains, la “mauvaise IA”, qui possèdera les machines ?…
  • aggravation des inégalités — écarts de richesse de plus en plus grands “entre les entreprises pionnières et celles qui retardent l’adoption de l’IA, entre les économiques développées et les pays en développement, et entre les travailleurs hautement et peu qualifiés…”
  • impact des produits électroniques production de composants électroniques, bilan environnemental déplorable des activités minières et de raffinage, catastrophes humanitaires dans les zones d’exploitation minière
  • sécurité et sûreté — questions de cybersécurité posées par les véhicules autonomes, les drones, l’Internet des objets (IoT)…

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