Adieu au Canal de Berry

Pensant à l’écrit de cette nouvelle étape, je suis revenu dans mon esprit à Nicolas Bouvier. Du coup, je me rends compte à quel point il était absurde de vouloir le prendre pour modèle. Indépendamment du fait que je n’ai certainement pas son talent, j’essaie de faire quelque chose de très différente. Bouvier à écrit (ou du moins il a publié) “L’usage du monde” dix ans après les faits. Il a passé dix ans sans doute à y réfléchir, à revenir sur ses notes et ses souvenirs, à interroger peut-être son ami Thierry Viernet avec qui il a fait le voyage, tout ça dans les interstices de la vie quand on n’est pas en train de gagner son pain, de tomber amoureux, de faire et d’éduquer des enfants…

Moi, j’ai presqu’envie de dire que c’est de l’écriture en instantané: ramasser des réflexions, des impressions, des rencontres, au fil de la marche et puis tout mettre en forme sinon le jour même du moins à quelques jours d’intervalle. C’est plus un carnet de bord qu’un livre de voyage. Mais mieux encore, un carnet de bord à deux, de deux bords, et pris sur le vif. Je ne l’ai jamais fait avant, mais je n’avais pas fait le Camino non plus, c’est donc de l’expérimental.

Je pense du coup à mon ami le poète (il n’a jamais fait de l’argent avec sa poésie, je vous assure!). Il a écrit, entre autres, un poème, c’est le poème de sa vie d’une certaine façon. Il a mis quoi? 40 ans à l’écrire avant de le publier dans une toute petite fascicule tirée à compte d’auteur. Et il le distribue, presque gêné, à quelques amis; peut-être aussi en a-t-il vendu quelques exemplaires. En tout cas, ce qui est sûr c’est qu’il ne s’est jamais préoccupé des “likes”. Pas, vous comprenez, qu’on ne doit pas prendre plaisir si notre écrit est apprécié, tout le contraire. Mais le premier mesure du succès doit être la justesse et l’honnêteté de ce qui est écrit, du moins il me semble – puis on doit, bien sûr, s’efforcer de le rendre intéressant.

Pour en venir au Canal de Berry, donc, j’ai fini par le suivre tout le long depuis Grossouvre jusqu’à St Amond Montrond. Je ne voyais vraiment pas pourquoi je le quitterai pour aller m’aventurer dans les routes des hauteurs comme me l’invitait le GR. Et j’ai fini par comprendre la différence entre un randonneur et un pèlerin. Même s’il se fixe un parcours, un randonneur n’a pas de destination et l’activité de la randonnée se suffit à elle-même. Un pèlerin a bien une destination, ou devrais-je dire il en a deux: le but déclaré du pèlerinage (Santiago dans mon cas), et puis ce qu’il cherche, peut-être même sans le savoir, ce qui fait que le pèlerinage se fait extérieurement mais aussi en soi-même. Ayant un but, le pèlerin supporte mal les grands détours: il veut voir le pays qu’il traverse, certes, mais il n’est pas là pour voir du pays. Le Camino donc laisse le GR à ses divagations pittoresques, et il trace (relativement parlant bien sûr, parce qu’il évite les grandes routes où la circulation est dangereuse, désagréable, et destructrice de la méditation, et il fait tout de même des efforts pour éviter cet ennemi mortel des marcheurs: la bitume). Le canal convient ainsi parfaitement à l’esprit du pèlerin. Puis, le canal a un côté hypnotique.

Pendant des kilomètres, il file tout droit, interrompu uniquement par un pont occasionnel, et à des intervalles de plus ou moins un kilomètre, une écluse. À chaque écluse il y a une petite maison de l’éclusier d’autrefois, où les distances sont marquées vers St Amond dans un sens et vers Bourges dans l’autre. Cela me permet de mesurer ce que veut dire vraiment un kilomètre – cela correspond à peu près à la distance que je suis capable de voir en ligne droite. Je regarde devant moi, quelque part vers l’infini, infiniment petit et infiniment loin, je distingue une petite maison au bord du canal… ça fait un kilomètre, et je dois en faire 25. Je pense de nouveau à mon ami le poète, qui m’a raconté une fois – lorsque je lui ai parlé de mon projet de faire le Camino – que pendant son service militaire il devait faire des marches forcées de 200km en trois jours, et avec 30kg sur le dos plus l’arme dîte “légère” (qui le devenait de moins en moins comme il dit), et en étant obligé de soutenir les plus faibles.

“Nous étions jeunes, nous étions beaux, nous étions bêtes”, qu’il me dit, et en plus lui, il était vraiment mal adapté à la discipline militaire (d’ailleurs il l’est toujours autant sinon plus) et se trouvait souvent en punition. Maintenant nous sommes moins jeunes et moins beaux, on n’y peut rien. Mais rester bête ou essayer de l’être moins, ça ne tient que de nous: une autre raison de faire pèlerinage.

N’empêche je me demandais, avec mon petit sac à moi, non seulement comment il a pu faire mais comment cela a pu être humainement possible. Dans le temps j’ai dû lever des sacs de 50kg de ciment (vraiment à la limite de mes forces) et puis de 25kg (un soulagement mais quand même…) et je pense que j’aurais été parmi les faibles du régiment – heureusement qu’il n’y a pas de service militaire en Angleterre!

Puisqu’on parle de mon sac, voilà, je commence à me dire que j’aurais vraiment dû le peser avant de partir. Je ne sais pas combien il pèse, tout ce que je sais c’est que c’est trop et qu’il se rappelle à mes bons souvenirs plus souvent qu’il n’est franchement agréable. Rien dedans n’est inutile, par contre est-ce que tout est vraiment nécessaire? Un instant, je me suis dit que ce serait un bon dicton pour la vie, mais non: ce serait une philosophie utilitaire et morne, une vie sans l’inutile; et puis, comment définir l’inutile? Est-ce que l’art, l’amitié, les choses qui ne servent qu’à donner plaisir à soi-même et aux autres, peuvent se classer parmi les “inutiles”? Si la vie était utilitaire quelle serait l’utilité de la vie?

Je pense à ce que tu m’as dit, Florence, que j’étais un “marcheur devant l’Eternel” et d’une certaine manière c’est vrai même si je ne suis pas croyant pour des clous. Mais j’avoue qu’en ce moment, l’Eternel semble bien loin, le sens de mes pêchés pèse bien moins lourd que le sac sur mon dos, Jérusalem est bien plus proche que le prochain village, et le salut de mon âme me préoccupe nettement moins que le soupçon d’une ampoule qui se forme sur mon pied. Pourtant de temps à autre, l’Eternel se rappelle à moi quand je me trouve devant un champ fleuri, ou quand un rayon de soleil traverse les bois.

Et c’est quoi au juste cet Éternel?

Peut-être que derrière tout sentiment mystique il y a la recherche de ce que Freud appelait la “sensation océanique”, l’impression de faire unité avec la nature et l’univers, l’univers se rapprochant le plus à ce qu’un être humain peut envisager comme “éternel”. Je pense que cela remonte aux origines de l’espèce humaine, c’en est même une condition permanente. Si on regarde toutes les croyances des peuples archaïques il me semble qu’on peut les regrouper sous trois grandes préoccupations.

D’abord, il y a le sentiment d’aliénation par rapport à la nature. Dans les légendes de la création, il y a toujours l’idée que, au début, les êtres humains, les animaux, les esprits, n’était pas séparés les uns des autres, n’avaient pas pris de forme définitive. Les animaux pouvaient se changer en homme et inversement. Mais de notre temps, ce n’est plus le cas, et seuls les shamans ont la capacité de franchir le seuil du monde des esprits et des animaux. C’est le prix de la conscience de soi, la conscience de soi-même en tant qu’individu différent des autres êtres humains et séparé de cette nature qui est – pour reprendre la belle expression de Marx – notre “corps naturel”. C’est un prix nécessaire et même inévitable mais un prix à payer tout de même. Tout comme la conscience de la séparation de la mère, et ce n’est sûrement pas pour rien que la nature, la terre, apparaît si souvent dans les mythes anciennes sous forme de femme, de la “terre maternelle” qui nourrit. De là il faudrait mener toute une réflexion sur le rapport entre l’humanité et la nature, ce qu’il a été et ce qu’il devrait et pourrait être… mais ça dépasse très largement les ambitions que je me donne ici.

Puisque nous devons vivre avec cette sensation de séparation, nous devons vivre aussi avec la conscience de la Mort. Il semble qu’il a fallu longtemps, très longtemps, avant d’arriver à l’idée que la mort tire un trait définitif sur l’existence de l’individu. Cela dit la destinée de l’âme qui reste après la mort semble très variée selon les cultures. Pour beaucoup, l’individu reste mais ce n’est qu’un pale ombre de l’individu vivant en chair et en os. Est-il bénigne ou maligne? Là aussi, les cultures diffèrent, bien qu’il est assez fréquent de trouver dans les cérémonies de deuil des invocations au défunt pour qu’il parte en paix, qu’il ne reste pas troubler les vivants. Ceci a certainement une grande valeur thérapeutique non pas évidemment pour le mort, mais pour ceux qui restent afin qu’ils puissent accepter la disparition d’un être cher. On devrait sûrement voir dans les pratiques religieux un grand élément de thérapie psychiatrique.

Enfin, il y a le pourquoi de tout ça. Pourquoi le monde existe-t-il? Pourquoi nous existons? Et comment a-t-il pu surgir? Y-avait-il quelque chose avant? En ce qui concerne le comment, ainsi que dans les tentatives magiques d’influencer le cours des évènements dans le réel, nous pouvons voir l’ancêtre de la pensée scientifique.

Une question que je me suis posé en marchant, les moments où je me sentais vraiment trop chargé par mon sac, c’est le fonctionnement de la “mortification de la chair” pour s’approcher de l’Eternel. Chez les chrétiens, il y a un côté que je trouve franchement malsain de rejet du corps, de traiter le corps physique comme quelque chose de sale, d’obscure, source de pêché (surtout les corps de femmes bien évidemment). Par contre, c’est assez général de rencontrer des pratiques qui “mettent à mal” le corps dans le but de s’approcher à une connaissance au-delà du conscient. Chez les indiens d’Amérique du Nord, par exemple, on jeûne jusqu’à ce que les esprits vous parlent à travers des rêves ou des visions; en Inde, on pratique des exercices de respiration et de ralentissement du métabolisme dans le même but.

Sur mon sac alors, engin de Dieu certainement parce qu’il me permet la mortification de la chair, même si je suis mauvais chrétien voire pas du tout. À La Châtre j’ai profité du bureau de poste pour m’alléger de 2,6kg et cela a changer la donne. Je me disais que j’avais été bien inconscient et mal organisé mais à Crozant j’ai rencontré encore plus que moi, et qui m’a encore apporté la preuve que le Camino est fait de personnages singuliers. Un homme de mon âge, très grand, un véritable arbre d’un homme, cloué à Crozant avec une blessure au pied subie en tombant dans les bois, et ravi de la présence de quelqu’un avec qui parler. Dans sa jeunesse, me dit-il, il était artiste-peintre et s’est engagé dans les forces spéciales après son service – dans la Légion plus précisément – histoire de voir du pays. Et qu’il avait lui aussi, comme mon ami poète, l’habitude des marches forcées lourdement chargé. Venu le temps du Camino et la bonne soixantaine bien passé, il n’a pas mesuré le moins du monde le passage du temps et il est parti comme une fleur avec 30kg sur le dos. Il voulait être complètement autonome – comme je le comprends!… mais j’en ai vite compris l’irréalisme, moi – et il est parti, comme on dit en anglais, avec tout sauf l’évier de la cuisine. Il a voulu être autonome par rapport aux cartes aussi, et le premier jour en partant de Vezelay il s’est paumé en rase campagne et on a dû venir à sa rescousse; le deuxième jour il s’est payé une belle entorse ce qui ne l’a pas arrêté. Depuis, un certain élément de réalisme s’est installé, il s’est débarrassé… de 5kg, ce qui fait toujours bien le double de ce que moi-même je trouve trop lourd (mes excuses, doux lecteur, si tu trouves toutes ses histoires de sacs et de kilos rébarbatives; essayez donc le Camino un jour, tu verras à quel point ça peut devenir obsessionnel). Un artiste-peintre qui se définit comme telle c’est rare, et plus encore je crois un qui s’est engagé dans la Légion. J’ai voulu en savoir plus et il m’explique qu’il a, effectivement, pu gagner sa vie comme peintre mais plus encore comme céramiste travaillant sur des objets mais aussi (et là j’ai ressenti son vrai enthousiasme) sur des monuments ou des restaurations. Comme par exemple, une église dont les vitraux sont perdus où cachés par un bâtiment érigé depuis et dont on veut donner une idée, une suggestion, de ce que cela a pu être anciennement. Il y a beaucoup de recherches historiques, il me dit, beaucoup de réflexion, pour trouver ce qui convient au lieu; je le crois aisément. Et nous tombons d’accord que les nouveaux vitraux installés à Nevers, on aurait pu s’en passer.

Mais qu’en est-il de la Légion? Ah mais la Légion, c’était toute une famille de gens en mal de vivre, ou qui voulait voir du pays. Il y avait connu ce pilote suisse ayant déserté avec son avion de chasse en France, ou ces anti-militaristes anciens soixante-huitards, il y en avaient pleins… Monde étrange, destinées insolites.


Pour revenir au Canal de Berry, puisque je vous parlais de lui, deux choses me frappent en particulier.

La première c’est à quel point la campagne autour – et l’impression reste aussi fort depuis que j’ai quitté le Canal et même le Berry pour arriver en Indre – me fait penser au pays de mon enfance, la campagne autour d’Oxford et dans les Cotswolds. Les mêmes bocages au milieu de vastes champs à céréales, le même paysage doux et ondulé, les mêmes couleurs avec ce vert riche des arbres se détachant sur un bleu profond du ciel, des arbres énormes et nobles, le même climat (bien que les français aiment prétendre qu’il ne fait jamais autre chose que pleuvoir en Angleterre, il faut bien de la pluie pour faire pousser toute cette verdure en Berry et d’ailleurs j’en ai bien essuyé). Il y a néanmoins une différence profonde: Oxford est à 80km de Londres alors que le Berry est loin de tout (par “loin de tout” je veux dire, évidemment – signe des temps modernes – loin de Paris, Lyon, et Toulouse, les trois principaux pôles industriels et commerciaux de France; un habitant du coin me dira plus tard que le Berry c’est une région où rien n’est jamais entré et d’où rien n’est jamais sorti, et où les lignes de chemin de fer furent fermées à peine ouvertes). Oxford, à mi-chemin entre Londres et Birmingham par l’autoroute M40 n’est plus à strictement parlé au centre d’une région campagnarde: la ville fait plutôt partie d’une région industrielle et financière qui s’étend depuis la City de Londres jusqu’à l’industrie de l’informatique le long du “couloir M4” et jusqu’à Birmingham. Ce qui fait que vous ne trouverez jamais autour d’Oxford les villages à moitié désertiques caractéristique de la “désertification rurale” française; là, pas une masure aussi délabrée soit-elle qui n’ait été restaurée en cottage pimpant dont l’habitant ne travaille certainement pas à la campagne mais à Londres, à Reading, à Maidenhead, ou à Oxford même.

La seconde, c’est la différence entre le Berry industriel et agricole. Tout le long du canal, je rencontre les témoignages d’une activité industrielle, à commencer par la tuilerie de Grossouvre et jusqu’à St Amond dont je vous parlerai. Dès que je quitte le canal par contre, je m’enfonce dans une France rurale: des terres riches, le sol est de cette couleur profonde qui évoque la fécondité, les vâches charolaises sont larges et bien portantes; dans un des champs un taureau même au milieu du troupeau, bête immense (et grâce à ce bétail, il y a aussi en ce mois de mai des champs de foin riches de fleurs des prairies, les champs céréaliers étant vidés de toute autre végétation par les pesticides). La différence se voit dans les constructions: les petits logements ouvriers, à un seul étage en général, n’ont pas la même allure que les maisons plus bourgeoises des villages ruraux.

Tristesse d’un ouvrier et du monde rural

Toujours en longeant le canal, je fais mes rares rencontres: des pêcheurs. Solitaires, eux aussi, ravis de passer la journée seuls au bord de ce canal paisible. Attraper un poisson est un plus, mais pas une obligation. Solitaires et pourtant pas sauvages, toujours avec une salutation aimable et un sourire, même leurs chiens sont aimables.

Le dernier que je rencontre avant la fin de la journée à St Amond a envie de passer le temps. J’apprends qu’ils pèchent le brochet et le sandre, que certains les rejettent dans l’eau alors que d’autres les mangent, un beau sandre ou brochet étant une délicatesse qu’on servira autour de Noël et le Nouvel An.

Il s’avère être à la retraite, et content de l’être, ancien ouvrier de la bijouterie à St Amond. J’apprends que St Amond était auparavant très connu pour sa production de bijoux et de médaillons en or, qu’il y avait même à une époque, seize entreprises de la bijouterie. Mais tout cela est terminé, les usines ont fermé, maintenant il ne reste plus que deux et cela ne font de la réfection et des réparations. Il a pu profiter d’une mise à retraite anticipé lorsque le nouveau patron avait décidé d’arrêter l’activité de presse de médaillons en France, la presse en question n’étant plus aux normes. Puis il ajoute: “Le patron voulait que j’aille là-bas en Thaïlande, remonter la presse chez les petits jaunes” (ce dernier dit sans animosité), “mais je ne voulais pas, qu’est-ce que vous voulez que je fasse là-bas?”.

Ça me laisse songeur. La chance d’une vie: quitter St Amond pour un voyage à l’autre bout du monde, voir un autre pays, voir d’autres gens et mieux encore travailler avec eux – mais mon ami bijoutier ne veut rien de ça, il préfère pêcher en paix au bord du canal, et faire admirer la taille (impressionnante certes) du brochet qu’il a attrapé Noël dernier.

Cette tristesse d’un monde rural et de petite industrie je la retrouve partout au fil des rencontres.

Un soir, un couple de retraités, lui paysan, elle ayant travaille dans la juridique, m’accueille avec grande grâce alors que je me trouvais planté le soir sans logement, près à bivouaquer devant l’église (après tout, si un pèlerin ne peut planter sa tente devant l’église…). J’ai voulu en savoir plus sur comment les gens vivaient dans le coin, l’agriculture faisant vivre de moins en moins. Le paysan (soit dit en passant, un homme grand au sourire bienveillant toujours sur les lèvres, m’ayant serré doucement la main dans une paume plus grande que je n’en ai jamais vu) parle de la culture. Lui-même a tenu tout seul une ferme de 72ha avec une vingtaine de bêtes, mais aujourd’hui il n’y a pas de ferme de moins de 200ha. Puis les jeunes qui s’installent (il secouent tristement la tête), ils essaient de faire dans la bio, ou dans les chèvres, ils sont tout seuls et ils triment depuis l’aube jusqu’à la couchée du soleil, ce n’est pas une vie.

Une maison accueillante

Sa femme me dit, à mon étonnement: les hôpitaux psychiatriques. Elle m’en cite trois dans le coin, mais elle pense aussi (elle en a vu du fait de son métier) à des malades qui sont mis en pension chez des familles d’accueil – cela paye bien paraît-il.

Du coup cela me rappelle une gîte inhabituelle, la deuxième nuit. Pas du tout dans mes habitudes celle-là: nettement trop cher pour mon budget, avec beaucoup trop de chichis dans la déco selon mes goûts (mais très confortable et le manger, rien à en redire). Là tenancière m’explique les provenance de produits divers qu’elle vend à sa clientèle parmi lesquels un savon au lait d’ânesse. Je n’en reviens pas: comme Cléopatre! Et le fabricant de garder un troupeau de 20 ânesses rien que pour faire du savon. Évidemment c’est très cher. Mais qui peut payer des choses pareilles, je me demande? Ca ne peut qu’être des citadins suffisamment aisés pour se payer des séjours un peu luxueux (on accueil même les chevaux dans cette gîte) assortis de produits “de terroir” comme on dit. Et du coup je me rends compte à quel point toute l’économie rurale s’est inversée. Il ne s’agit pas seulement de la fameuse “désertification rurale” mais d’une relation de dépendance. Avant, les villes dépendaient de la campagne, il fallait les nourrir; la campagne pouvait à la limite se suffire à lui-même puisqu’elle produisaient l’essentiel de ses propres besoins. Aujourd’hui les campagnes sont complètement dépendantes des villes qui fournit d’abord les machines de plus en plus performantes, mais aussi le marché pour toute sa production. Jamais on n’écoulerait la production de ces fermes dans la campagne avoisinante, même le plus dépensier des seigneurs féodaux ne saurait qu’en faire. Et les “produits du terroir” ne sont plus du tout ce qu’ils étaient quand je venais en France enfant, ils sont devenus des produits de luxe ou de semi-luxe d’une sorte de sous-économie qui vit dans une relation parasitaire avec l’économie internationale de la grande industrie.

Plus loin, à Cluis, j’arrête prendre le café matinal dans le “Luma Bar” qui ne fait pas du tout français – bien trop “cosy” pour ça. Pas étonnant, c’est tenu par des anglais… pardonnez-moi, je commets l’entorse française habituelle… par un couple gallois (allez-y ça vaut le détour, et goûter de leur bière qu’ils brassent eux-mêmes).

J’interroge Hannah, qui me sert un bon café bien dosé et qui tient le bar, sur la vie du coin. Elle me parle de la misère cachée, une pauvreté qui ne se dit pas, qui ne se voit pas, mais conséquence inévitable d’un taux de chômage très élevé; elle me parle de ceux qui à force ne savent plus travailler et qui vivotent dans une condition de dépendant au niveau de ras le RSA.

Elle me parle aussi, à mon étonnement, des anglais pauvres dans le coin, elle dit en connaître une vingtaine. Des gens modestes qui ont pris leur retraite et qui ont cru toucher le pactole en vendant même une maison ouvrière en Angleterre, suite à la flambée des prix de l’immobilier à l’époque de la spéculation effrénée sous Thatcher et dans les années 1990. Arrivés en France, ils ont pu acheter et retaper vieilles maisons de charme, mais puis le pactole s’amenuise au fil des années et ils se retrouvent vivre avec très peux, avec encore moins depuis que le Brexit a fait chuter la valeur de la livre de 25%.

Plus tard encore, à Benevent l’Abbaye, je passe du bon temps à exercer ma langue maternelle en compagnie d’un ingénieur anglais qui s’est installé dans le coin et qui y travaille. “Ici, les gens vont pour un emploi, ils ne se posent même pas la question du salaire, ils supposent d’emblée que ce sera le SMIC”.

Il me parle aussi d’une ferme dans la région pour laquelle il a récemment fait des terrassements. Anciennement, c’était une belle demeure bourgeoise avec des écuries pour une vingtaine de chevaux: on imagine un peu le monde qui devait y travailler. Aujourd’hui la ferme de 180ha appartient à un danois qui y a installé un gérant danois. Ce dernier est le seul à y travailler: avec un tracteur rattaché à divers engins selon les besoins, il assure seul la production de 180ha de céréales. On peut imaginer que bientôt, avec des tracteurs téléguidés par GPS, le gérant n’aura même pas besoin d’être présent sur la ferme mais pourrait en surveiller plusieurs à partir d’un poste de contrôle au Danemark ou n’importe où ailleurs.

Tant de tristesse, tant de vies bridées par une économie qui n’a que faire des vies une humaines ni du rapport essentiel entre l’homme et la nature, et dont l’aboutissement logique ne serait autre que la transformation de la France rurale en quelques immenses usines entièrement robotisées où la présence de l’homme serait somme tout une nuisance plus qu’autre chose.

Comment terminer ses réflexions plutôt tristes? Peut-être le mieux, ce serait par une lueur d’espoir que les êtres humains savent vous donner.

J’ai campé aux abords d’une ville qui donnait ce sentiment de semi-abandon si fréquent dans la région, je suis allé manger le soir dans un pizzéria miteux mais accueillant. Les clients sont des habitués, et une gamine, la fille de la gérante, montre à tout venant ses tours de danse et de gymnastique. Une telle joie de vivre, un tel enthousiasme, brille en elle, qu’on ne peut qu’en être ému et inspiré. Un client entre, c’est un vieux motard patibulaire avec tout l’attirail du motard méchant. Il se baisse pour embracer la gamine avec un geste d’une telle tendresse qu’il transforme toute sa physionomie. Puis, il l’entretien de son grand projet: la tournée des États-Unis, à visiter tous les sites emblématiques du Western, il est vieux et abîmé par la vie mais il n’a pas fini de rêver pourtant.

Et puis enfin, en descendant vers la plaine et La Souterraine, au bord du chemin, je tombe sur un havre de paix que quelqu’un a taillé dans son bois, destiné aux pèlerins qui passent. Il y a une boîte en bois avec la coquille accrochée à un arbre, dedans il y a du tabac et un livre pour écrire un mot de salutation, enfin des troncs d’arbres disposés en sièges. Je remercie celui qui me rappelle, en faisant cette entaille dans le bois pour tout un chacun qui passe, que le Saint Esprit de la Propriété Privée ne règne pas encore tout à fait suprême sur le monde.

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