Du Bordelais à Bilbao

Me voici à Bilbao où je dois arrêter provisoirement mon périple. Le temps de revenir sur le chemin parcouru et d’essayer de mettre quelques idées en ordre. Le temps surtout de passer d’un monde à un autre.

Maintenant que cela devienne réalité, je me rends compte qu’il sera difficile de m’habituer à ne plus être sur le Chemin. Ne plus se lever à 05:30 pour faire le sac, ne plus être tout le jour dehors sur la route et dans la campagne, ne plus changer chaque jour de paysages et de connaissances, ne plus avoir à m’ouvrir chaque jour à de nouvelles rencontres, ne plus dormir chaque nuit dans une ville différente, ne plus avoir à partager sa chambre avec des inconnus…

C’est en arrivant ici que je comprends pourquoi ceux qui ont déjà fait le Camino en parlent comme un virus. Moi je dirais plutôt une drogue… cet étrange sentiment de liberté de pair avec ce bien-être physique totalement grisant.

En tout cas je suis certain de vouloir revenir à Bilbao pour compléter le Camino, et ça dès que je peux.

J’ai traversé le Périgord, le Bergerac, le Bordelais, le Béarn, le Pays basque du côté français et espagnol, j’ai subi les grosses chaleurs et j’ai essuyé les pluies torrentielles – mais rarement le froid. Ça rend philosophe: sur le Chemin on n’y peut rien pour le temps, il faut s’y faire et aller de l’avant en acceptant ce que la vie apporte.

Même principe pour les rencontres. À qui aura-t-on avoir affaire chaque soir dans les refuges et les gîtes? Dans une situation où chaque nuit on dort en dortoir et où on peut se retrouver à côté de n’importe qui à portée de main, on ne peut éviter une certaine intimité. Il y en a parfois qui essaient, on les reconnaît très vite qui se tiennent à l’écart, qui dressent une sorte de mur de silence autour d’eux. Pas méchants, pas arrogants, mais mal à l’aise, trop habitués à leur propre compagnie peut-être.

Moi, je me trouve mal à l’aise avec mes préjugés. Plus qu’une fois ça m’est arrivé de prendre un autre à rebrousse-poil simplement parce qu’il heurtait mes sensibilités ou plus banalement encore mes habitudes, mes façons de faire. Dans ces situations, se laisser aller à ses préjugés rendrait vite la vie auprès des autres insupportable. La seule solution c’est de s’ouvrir, de se parler, de chercher à mieux connaître l’autre. Ainsi cette néerlandaise que je rencontre à Roquefort (pas le Roquefort où on fait le fromage à ma grande déception), dix ans ma cadette, avec cette physique solidement bâtie typique des paysans néerlandais, et dont je trouve les manières d’autant plus bizarres que nous sommes là entre français dont elle ne parle pas du tout la langue. Comment maintenir une conversation, s’intégrer dans le groupe (d’autant plus difficile qu’il est petit), quand on ne parle pas la langue? Elle a sa façon de faire, j’avoue que je la trouve bizarre et mes préjugés déjà à l’affût montent carrément au créneau quand j’apprends qu’elle est gardienne de prison. Disons que ce n’est pas un métier pour lequel je ressens une sympathie instinctive. Mais le Chemin oblige à des rencontres: plusieurs jours d’affilé nous nous retrouvons à deux dans les refuges pèlerins et la discussion s’entame, surtout le soir où nous nous retrouvons réunis dans un enthousiasme commun pour le refuge à Orthez.

Tu me pardonneras, Florence, mais je ne résiste pas à un petit détour via le Moyen Âge. À Orthez donc, le refuge se trouve dans l’Hôtel de la Lune, que tu vois dans la photo. Selon la légende, Froissart le grand chroniqueur de la Guerre de Cent Ans aurait logé dans cette tour en 1388; elle portait déjà son nom, ‘Hôtel de la Lune’. Elle est construite pour être défendue, avec un bel escalier hélicoïdal qui rend la montée d’un attaquant plus difficile.

Au diable donc mes préjugés. Ne sommes-nous pas des êtres humains tout de même? Et je veux savoir: pourquoi devient-on gardien de prison? J’apprends que ma collègue est née dans une grande famille de dix enfants (dans les années 1960, cela doit être une famille paysanne), qu’elle s’est trouvée à travailler surtout avec les plantes, dans des pépinières ou chez des fleuristes. Puis elle a eu marre des plantes, elle voulait travailler avec les gens. Mais pourquoi les prisons? Ça s’est fait quasiment par hasard: elle a vu une publicité, c’est un job dans la fonction publique – sécurité de l’emploi obligé – alors pourquoi pas? Et dans l’ensemble elle n’en est pas mécontente. Elle a commencé dans une prison pour femmes, puis a postulé pour un transfert dans une prison pour hommes (ça se fait au Pays Bas il paraît). Une réflexion me frappe. Elle préfère la prison pour hommes, les femmes, elle me dit, sont trop compliquées: «Chez les femmes, il y a une bagarre et puis on se rend compte que c’est à cause d’une histoire de cigarettes quatre mois auparavant. Chez les hommes c’est plus simple, ils gueulent ou ils cognent sur le coup et puis c’est fini». Pour tout dire, je ne sais pas trop quoi penser de cette réflexion, dénuée de toute validité généralisable évidemment.

C’est ainsi que, Chemin faisant, deux personnes que tout séparent apprennent sinon à se connaître, du moins à apercevoir l’humain chez l’autre. Et quand nous nous quittons pour la dernière fois, à St Jean Pied de Port où elle va s’attaquer au Camino Frances, c’est avec un vrai regret, et une vraie émotion de part et d’autre.

Nous sommes frappés aussi, tous les deux, par la tristesse des villages et des petites villes campagnardes. Ce n’est pas égal partout. Quand on marche, on traverse le paysage lentement et on a le temps de remarquer les différences entre les régions. Ainsi, le Périgord me paraît plus riche, les villages mieux entretenus et entourés par des maisons campagnardes carrément rupines. Je mets ça sur le compte des spécialités agricoles du Périgord: foie gras, confits, truffes. Des cultures à forte valeur ajoutée sur peu de surface et nécessitant une main d’œuvre importante. Tout le monde, cependant, ne peut pas vivre de foie gras truffé, il faut bien aussi du blé et du boeuf pour les hamburgers…

Puis il y a eu le Bergerac et un coin du Bordelais – un coin qui produit les crus moins prestigieux et qui est donc hautement mécanisé. Je les ai traversé sous un soleil de plomb, c’est là que j’ai pris l’habitude de me lever à 05:00 du matin pour être sur le chemin dès l’aube, seul moyen de ne pas se trouver en train de marcher des heures durant avec une température de 38°.

Bien plus jeune, j’allais souvent dans la région des Côtes du Rhone, j’avais trouvé les vignobles charmants. Beaucoup moins aujourd’hui. Certes on voit toujours, par-ci par-là, les beaux bâtiments des châteaux vignerons. Une nuit, le refuge s’est même avéré être un chais et les trois pèlerins que nous étions étaient fort bien servis et soignés. On y voit de la richesse et certes il faut du capital et un minimum de main d’œuvre pour faire fonctionner tout ça. Mais à quel prix? La vigne à perte de vue, rien que la vigne, et pas un brin d’ombre, car il ne faut surtout pas faire de l’ombre au raisin: pas de haies, pas de bosquets. Et quand ce n’est pas de la vigne, c’est du tournesol ou du maïs à perte de vue. Et puis les villes qui devraient être jolies, qui sont faites souvent de belle pierre, avec des bâtiments imposants et des ruelles sympathiques, où la Mairie fait visiblement des efforts pour embellir et rendre vivant. Mais il n’y a rien à faire, il y a toujours ces commerces fermées et ces panneaux «À vendre», «A vendre» depuis longtemps mais rarement «Vendu». Et puis les jeunes qu’on voit traîner qu’on devine sans travail ou du moins sans travail fixe, et sans perspective d’en avoir, et on se demande qu’est-ce qu’ils trouvent à faire dans des villes quasiment vidées de leur vie commerciale d’autrefois.

Ainsi la richesse et la misère ne sont pas seulement en contradiction saisissante, c’est la richesse des exploitations hyper-mécanisées et automatisées qui est la cause directe de la misère des villes et la fuite des populations vers les cités. Et comment ça pourrait-il être autrement? Toute l’agriculture, comme l’industrie en générale, est prise dans les tenailles d’une concurrence féroce et la seule réponse est toujours la même: baisse des coûts, élimination de la main d’œuvre, mécanisation. Sinon, comment les vins français pourraient-ils concurrencer les vins australiens, chiliens, sud-africains, sur le marché anglais, plus grand importateur des vins en Europe? Comment Danone pourrait-il vendre ses yaourts moins chers?


Nous autres citadins, nous avons souvent une vision romantique pour ne pas dire romancée de la vie à la campagne. Là, près de la nature, on est plus proche de ses voisins, plus solidaire, les relations sociales sont mieux tissées, plus humaines. Mais rien de la vie humaine est sans ambivalence, sans contradiction, ces relations sont soumises à ce que Marx appelait ‘l’abrutissement de la vie des champs’, chacun connaît les affaires de son voisin, une vie vraiment privée et intime n’existe pour ainsi dire pas, on est piégé dans l’étroitesse d’une sphère sociale limitée. Un jour, j’ai un aperçu plus intime de ce que peut être cette misère sociale qui ne doit rien à la capitalisation de l’agriculture. Nous sommes trois pèlerins qui arrivent, exceptionnellement, non pas dans un refuge municipal ou associatif, mais chez un couple qui héberge les pèlerins à titre privé, et qui offre la demi-pension pour un prix modique. Tout y est charmant: la maison où tout est ‘à l’ancienne’, le manger copieux, le couple de vieux paysans très croyants et bien disposés envers les pèlerins, on apprendra plus tard qu’ils sont considérés par les gens de l’église comme un couple ‘charmant’ et avec nous, certes, ils le sont.

Mais entre eux! À table, ils se bouffent le nez; même la présence au repas de trois étrangers ne les retient pas. Remarques assassines, aggressions gratuites – quelle doit être la frustration accumulée, les petites haines entassées? Évidemment dans un couple vieux jeu catholique pas question de divorce, dans une famille paysanne on ne sépare pas les biens, dans un village on est au courant de tout. Le mariage n’est qu’un prison dont on dresse soi-même les murs, avec le qu’en dira-t-on comme ciment. L’observance très chrétienne est tout, mais d’où la charité envers autrui et surtout envers ses proches est bannie.

J’espère que ne l’ai pas montré, je ne voudrais pas en rajouter dans cette maison hantée par la déception et l’amertume, mais je les quitte le matin avec un sentiment à la fois de soulagement et d’immense tristesse. Je ne leur voudrais que du bien, mais quel espoir pour des gens qui construisent eux-mêmes leur propre enfer sur terre tout en espérant le paradis dans un au-delà illusoire?

Cette soirée nous a donné aussi un aperçu du fonctionnement de l’économie agricole. Le vieux paysan fait encore un peu de vigne, livrant sa récolte à la coopérative, il nous sert son vin à volonté; nous sommes encore dans un coin du Bordelais et le vin, si ce n’est point un grand cru, est un bon vin en tous points honnête. Il nous explique que la coopérative le vend à même pas 2€ le litre. Il y a quarante ans, j’achetais le Côtes du Rhône à la cave pour environ 7Fr le litre (et en se disant qu’un franc de cette époque valait plus ou moins un euro d’aujourd’hui), et je me rend compte à quel point le prix que le petit producteur tire de sa production a dû baisser. Quand on pense à la main-d’oeuvre impliquée dans la culture viticole, comment peut-on vivre avec un prix de revient si bas? Seulement par la mécanisation à outrance et les économies de grande échelle, méthodes interdites aux petits producteurs. Et puis, si on faisait monter les prix pour permettre aux petits de survivre (et soit dit en passant, aux citadins de profiter de fruits et légumes qui ont un goût d’autre chose que de la flotte), ce serait une augmentation des prix de l’alimentation ce qui exigerait une augmentation des salaires. Depuis toujours – au moins depuis l’abolition des tarifs sur l’importation du blé en Grande Bretagne en 1832 – les ‘prix bas’ de la nourriture (que les Leclerc, Carrefour, et autres Auchan nous vantent à longueur de journée) ne sont rien d’autre qu’un moyen pour les industriels de baisser les salaires des ouvriers (des ‘salariés’ comme on dit pudiquement de nos jours). La conclusion logique, soit dit en passant, je l’ai goûté à La Souterraine. J’ai acheté du fromage et du saucisson très bon marché chez le ‘discount’ Aldi, seul magasin près du camping où je me suis installé; c’était tellement mauvais que je suis passé outre mes préventions quasi génétiques de puritain anglais et j’ai tout jeté.


C’est moins morne, là où la nature du terrain impose ses propres limites à l’agriculture. Dans les Landes pour commencer. La pauvreté du sol, très sablonneux, fait que depuis toujours les Landes, et la Forêt des Landes en particulier, est une des régions les moins peuplées de France. Avant de m’y attaquer, j’ai redouté la traversée de cette lande inexorablement plate et où, qui plus est, le Camino passe par une ancienne voie ferrée: c’est donc à la fois plat et en ligne droite pendant trois jours entiers, au moins. Les côtés pénibles du Canal de Berry se rappellent à mes souvenirs.

En fin de compte, rien de tel. Je suis enchanté par cette traversée qui commence après Bazas. Je marche seul avec mes pensées, je ne rencontre quasiment pas âme qui vive. Je retrouve l’aspect hypnotique du Canal de Berry quand il filait tout droit sous mes pieds, mais bien plus fort encore. Il n’y a pas d’écluses ni de bornes d’aucune sorte pour marquer les distances. La plupart du temps il n’y a que la forêt devant, derrière, autour.

Et puis, le silence.

Il ne fait ni chaud, ni froid. Les arbres me protègent du soleil mais le temps est indécis, la pluie menace mais ne vient pas. Pendant des kilomètres, des heures, j’avance dans la forêt toujours changeant et pourtant toujours la même.

Le deuxième jour, en arrivant vers le hameau de Bourriot, la forêt s’ouvre sur une vaste clairière, des champs, et enfin l’orage éclate laissant la place à des cieux immenses où les nuages s’empilent, se confondent, puis se désagrègent pour créer de nouvelles formes: montagnes, châteaux forts, paysages oniriques. Les couleurs sont réduites à leur plus simple expression: le brun riche de la terre labourée, le vert éclatant d’une étendue infinie de pommes de terre, le vert plus sombre des arbres, puis les gris et les blancs de tous les tons imaginables, s’entassant dans le ciel.

Mon arrivée dans le hameau de Bourriot me fait penser à l’Australie. Rien des ruelles étroites des villes moyenâgeuses, rien des rues ordonnées et rectangulaires des villes plus modernes, ici les maisons sont éparpillées comme si par hasard, ou au gré des lubies de chacun. Elles sont pour la plupart de plein pied, comme les maisons australiennes, et toujours avec un au-vent devant la porte principale qui n’est pas sans me rappeler les vérandas australiens aussi. Même cause, mêmes effets: en Australie il y a de la place, on peut s’étaler, et ici c’est pareil. J’aime aussi les couleurs: souvent les volets sont peints en un bleu délicat, presque violet. Je trouve tout sympathique. Même l’aspect déserte ne me rebute pas: après tout, comment pourrait-il être autrement dans un pays si peu peuplé?

Puis j’ai beaucoup de chance avec mes hôtes pour la nuit à Bourriot, un couple originaire d’Alsace installé depuis une quinzaine d’années dans le hameau. Ce sont des gens intelligents et cultivés, autrefois éducateurs de rue et qui ont fini dégoûtés par le rôle qu’on leur forçait de jouer, de simple rafistoleurs de la misère sociale dans le but non pas de guérir les maux que tout le monde sait – sans oser le dire – sont de toutes façons inguérissables, mais d’empêcher à ce que la rue pète à la figure des privilégiés. Ici, ils essaient de pratiquer à petite échelle une culture maraîchère adaptée au terrain, c’est à dire en se basant sur les plantes qui peuvent y pousser naturellement. C’est sans illusions: il ne pensent pas changer le monde ainsi, mais tout simplement trouver une façon de vivre qui les convient mieux. Ils organisent des discussions ouvertes à tous, s’inspirant de la pratique des Stamm tisch alsaciens, de discussions dans les cafés (ce qui me rappelle les débuts du mouvement ouvrier en Grande Bretagne, où les réunions se tenaient dans des pubs, seuls lieux publics dont les ouvriers pouvaient disposer). Les enfants, dont leur fils, aussi ont organisé une discussion sur le thème «Qu’est-ce que le bonheur?».

Nous discutons jusqu’à tard. Leurs expériences dans ‘les quartiers’ les rend imperméable à la propagande ambiante à propos du jihadisme, qu’ils voient comme conséquence du rejet social que ressentent les enfants en grandissant, le fait qu’on ne les croient capables de rien, qu’on ne leur confie aucune responsabilité. Paradoxe de la société actuelle: chacun est seul, coupé des liens sociaux qui autrefois nous entouraient à tous points et qui déterminaient pour chacun ses responsabilités, ses devoirs et ses droits envers autrui, chacun est supposé être «Le maître de sa destinée / Et capitaine de son âme»; pourtant, en même temps, ceux qui n’arrivent pas à se frayer une place dans un monde de travail de plus en plus fermé sont infantilisés en permanence, ‘aidés’ par une immense appareil d’assistanat. Quand la société te dit, en gros, que tu ne sers à rien et qu’il n’y a pas de place pour toi dans l’orgie de consommation à laquelle la publicité nous invite au quotidien (c’est le vieux refrain de Malthus et du darwinisme social), comment s’étonner face à des réactions violentes? Comment s’étonner lorsqu’on cherche non pas à se frayer une place à la table mais à la détruire?

Nous parlons de perspective – ou plutôt du manque de perspective dans la société actuelle. C’est une question qui revient sans arrêt dès qu’on discute de la situation sociale. Question sans réponse, qui laisse tout un chacun perplexe.


Après les Landes, le Béarn. Le paysage est de plus en plus vallonné sous un soleil radieux. C’est ici que, arrivant sur une hauteur, j’aperçois au loin les Pyrénées. Je suis saisi par une exhilaration au point de lever mes bras au ciel et crier de joie. En partant, les Pyrénées semblaient si loin que je n’osais même pas imaginer que j’y arriverai. Maintenant je les vois pour de vrai, et je sais que St Jean Pied de Port n’est qu’à quelques jours de marche. Après, c’est les montagnes et puis l’Espagne – mais ça fait si longtemps que je me dis que, si jamais j’arrive jusqu’aux Pyrénées je ne craindrai plus rien. Et maintenant, j’y suis ou presque.

Je ne sais pas si les cultures ici sont plus ‘raisonnées’ mais en tout cas la nature du terrain impose une plus grande variété. Ces collines ondulées gênent la création des immenses zones mécanisées et homogènes. Il y a plus de bétail, plus de prairies, qui s’intercalent avec les champs de blé et les bois. À Sauveterre, je plante ma tente dans un joli camping au bord de la rivière, j’en profite même pour y aller me baigner dans son eau froide au courant rapide.

Je monte dans la ville médiévale où j’expérimente une nouvelle façon de visiter les églises, que je réserve pour celles où les pas résonnent au sol et le moindre mouvement semble envahir tout le nef. Sur mon téléphone, qui sert décidément à tout, j’ai téléchargé de la musique composée par Hildegard von Bingen, mystique et médecin du 12ème siècle. Je place le téléphone devant l’autel, et je laisse cette musique envoûtante, ces belles voix de femme si pures, monter et remplir l’église. Je me retire au fond, émerveillé par la génie de la musicienne et des artisans qui ont pu bâtir ce véritable instrument de musique en pierre capable de faire résonner le son des minuscules haut-parleurs de mon téléphone dans un espace aussi vaste.


Petit à petit les douces ondulations du Béarn cèdent la place aux côtes plus raides du Pays basque. Les paysages sont plus spectaculaires, les vues plus vastes.

Il fait beau, il fait chaud. À St Palais, je m’arrête prendre un café assis dehors à la terrasse. On bavarde, on s’arrête pour se saluer, dans la supérette ça sent le melon, les rues sont étroites et ombragées, les volets sont presque tous peints en rouge et à moitié fermés. Ça sent déjà un peu l’Espagne.

Je me dirige, petit à petit, vers le village basque d’Ostabat, dernière étape avant St Jean Pied de Port. Je croise un stèle qui annonce la fusion des Voies de Vezelay et du Puy en Velay, puis je m’attaque à une longue montée sur un chemin tout en pierre dénudée et cailloux qui se dérobent sous les pieds. Il fait de plus en plus chaud mais ça fait un moment que j’ai appris qu’il n’y a qu’une façon d’affronter la chaleur: ralentir le pas pour ne pas trop se fatiguer, et continuer à placer un pied devant l’autre.

On m’avait dit que la Voie de Vezelay est la voie des solitaires car elle est beaucoup moins fréquentée (1700 pèlerins dans l’année pour les 20.000 sur la Voie du Puy en Velay), mais je n’avais pas pensé à ce que cela pourrait impliquer. En haut de la colline, où le pèlerin retrouve avec gratitude une petite chapelle et sa source d’eau fraîche, et l’ombre de quelques arbres, je suis sidéré de retrouver une demi-douzaine de gens, visiblement pèlerins comme moi, en train de prendre leurs aises. D’où peuvent-ils bien venir? De la Voie du Puy bien évidemment. Dorénavant ça en sera fini de la solitude complète sur le Chemin et des petits refuges où on se retrouve, au maximum, à trois ou quatre pour la nuit.

Ni ce petit attroupement autour de La Chapelle, ni le groupe de pèlerins rencontré devant un petit bar sympathique à l’entrée d’Ostabat, ni le fait de me retrouver dans un gîte deux fois plus grand que tous les autres que j’ai vu jusqu’ici, ni la tablée de douze personnes dans le même gîte, ne m’ont préparé pour l’arrivée à St Jean Pied de Port.

Nous franchissons à quatre la Porte de St Jacques, point d’entrée dans la ville des pèlerins depuis des siècles, presque comme de vieux amis; pourtant nous ne nous sommes rencontrés que le jour même sur le Chemin. C’est justement cela, une des qualités étranges et déroutantes (ou devrais-je dire envoûtantes?) du Chemin, cette facilité de la rencontre. Cela me rappelle parfois mon adolescence quand j’aimais randonner en Angleterre ou au Pays de Galles, en descendant dans les auberges de jeunesse. Comment cela se fait?

J’ai l’impression (est-ce général, ou est-ce que moi?) que lorsqu’on est jeune, on crée plus facilement des amitiés, ou du moins on fait plus facilement des rencontres. Tout dans la vie est plus fluide à commencer par sa propre personnalité et celle des autres du même âge: le caractère est toujours en formation, ses contours sont moins prononcés, les préjugés sont certes importantes mais on est moins figé dans sa façon d’être. Vieillir c’est accumuler des choix et leurs conséquences; on espère acquérir de la sagesse (et encore c’est loin d’être garanti, comme chantait Brassens «Quand on est con, on est con») mais peut-être est-ce au prix de portes fermées par les choix qu’on a fait. Vieillir, c’est accumuler les distances, acquérir aussi les cicatrices des blessures subies avec le temps. Jeune, on est comme un chiot curieux qui fourre son nez partout; avec l’âge, on se méfie. C’est profondément triste mais c’est ainsi. C’est pourquoi je me suis dit, il y a bien des années de ça, que je ne voudrais pas perdre complètement ce côté naïf de la jeunesse qui voit le monde qui voit chaque jour un monde frais et nouveau. Avec quel degré de succès? Je ne saurais le dire. En tout cas, ne pas voir le monde de façon blasée, désabusée.

Sur le Chemin, je retrouve l’ambiance des auberges de jeunesse de mon adolescence. On se rencontre, on entame la discussion, on se dévoile même, avec une facilité déconcertante. Sans doute en partie parce qu’on se rencontre sans engagement et sans liens. On peut se raconter sans avoir peur du qu’en dira-t-on parce que, justement, on ne se connaît pas. En général on marche toujours seul du moins un bonne partie du temps – «à chacun son rythme» est une expression qu’on entendra souvent. Mais on se retrouve le soir dans les refuges, dans les ‘albergues’ en Espagne, ce qui permet de reprendre les conversations qu’on a laissé le jour avant, d’explorer l’autre. Ainsi les relations se nouent petit à petit, fugaces peut-être mais chacune apportant sa part de connaissance du monde et de l’autre, chacune obligeant la démolition des préjugés.

J’entre enfin dans les murailles de St Jean Pied de Port, suivant les pas des pèlerins qui depuis des siècles s’arrêtent ici pour se restaurer avant de se risquer dans les Pyrénées. Je me rappelle de ce vieux couple rencontré un jour de grosse chaleur, lorsque j’ai frappé à leur porte pour demander de l’eau. Ils m’ont offert le café, m’ont raconté comment ils avaient fait le Chemin eux-mêmes, mais dans les années 1980 quand c’était chose rare. Ils avaient essuyé un tel orage en traversant les montagnes que, une fois arrivé à Puente de la Reina, le curé a dit une messe spéciale pour remercier Dieu de leur passage sain et sauf. Aujourd’hui, ça ne risque pas trop, en moyenne et pendant la saison il y a entre 200 et 400 pèlerins qui partent d’ici chaque jour.

Ce qui me frappe immédiatement, c’est les différentes populations qui déambulent dans la rue principale de cette jolie petite ville à l’ambiance encore moyenâgeuse. Il y a d’abord les pèlerins comme moi, avec plusieurs centaines de kilomètres sous les semelles. Ils sont halés par la vie au grand air, le soleil et le vent, pas complètement propres, chargés d’un équipement qui a pris un peu le caractère de son propriétaire au fil des kilomètres, un peu hilares aussi comme si ils croient à peine d’être arrivés. Puis, il y a les touristes, qu’on distinguent tout de suite: ils sont trop propres, depuis tout ce temps sur le Chemin je n’ai plus l’habitude de voir des gens habillés en ce style ‘décontracté’ tiré au quatre épingles; pour la plupart ils sont aussi à mes yeux bien trop gras. Ils nous regardent, nous autres pèlerins, ça se sent, j’ai presque l’impression de d’être le cowboy poussiéreux qui entre dans le bled dans un Western, avec une dégaine à faire peur aux honnêtes gens.

Enfin, il y a les pèlerins arrivés en train depuis Bayonne. J’aurais dû y penser, il y en a plein qui commencent ici, pour eux le pèlerinage se fera depuis St Jean jusqu’à Santiago en suivant le Camino Frances. Pour beaucoup c’est la première fois, ils regardent autour d’eux d’un air un peu goguenard.

Bien sûr, il y a aussi les citadins, engagés comme leurs ancêtres depuis des siècles dans la sainte œuvre de séparer le pèlerin de son argent. Je me souviens du coup d’une discussion dans le gîte associatif (Amis de Compostelle) de Périgueux, où des pèlerins chevronnés ayant tous fait le Chemin à plusieurs reprises se lamentaient de la ‘touristification’ du Chemin, du côté des commerces qui en dépendent et du côté des pèlerins qui s’y engagent. Mais au Moyen Âge, le pèlerinage était aussi du business, comme en témoignent le nombre de reliques, tous parfaitement frauduleux pour ne pas dire volés comme à Concques. Et puis les pèlerins, il faut bien les héberger, les ravitailler, les soigner. Ainsi la ville de St Jean vit depuis des siècles, et vit encore, du pèlerinage. Quand aux pèlerins c’est clair qu’il y a un phénomène de mode, il suffit de regarder l’augmentation fulgurante des statistiques du nombre de pèlerins inscrits chaque année à Compostelle. Si ceux à qui j’ai parlé sont un échantillon représentatif le nombre qui le font pour des raisons religieuses sont très minoritaires, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont sans objectif de recherche intérieure. Et même ce n’est que des vacances, comme c’est le cas pour pas mal de jeunes que je rencontre en Espagne, ce n’est sûrement pas un accident qu’ils choisissent le Chemin plutôt qu’autre chose, ils cherchent aussi la camaraderie, la rencontre d’autrui, que leur apportera le Chemin et qui manquent si souvent et si cruellement dans nos vies de tous les jours.

Puis enfin, même au Moyen Âge, époque ô combien plus croyante que la nôtre, il y avait – paraît-il – des pèlerins professionnels. Le seigneur qui ne pouvait pas laisser ses terres, le marchand qui ne pouvait pas abandonner ses affaires, mais qui devait faire pénitence en se rendant à Compostelle, avaient la possibilité d’engager un professionnel qui ferait pèlerinage à leur place moyennant financement. Tout se monnayait après tout, on pouvait acheter des indulgences pour réduire le temps passé au Purgatoire – pourquoi pas le pénitence du pèlerinage aussi?


J’avais eu l’intention, à partir de St Jean, de passer par les crêtes des Pyrénées et de descendre ainsi jusqu’à la côte pour rejoindre le Camino del Norte à Irun, la première ville du côté espagnol de la frontière. L’Accueil Pèlerins me le déconseille: les chemins sont glissants, les cimes sont cachées dans les nuages, le GR10 peut s’avérer dangereux dans ses conditions pour un marcheur lourdement chargé; puis surtout, l’orage menace et il est périlleux de se trouver en haut des montagnes par temps d’orage. On me conseille plutôt de suivre un chemin balisé à travers les vallées. Je ne l’ai pas regretté.

Décidément, je suis séduit par le Pays basque. Les paysages me font penser au Pays de Galles (surtout que le temps est couvert – parfait pour la marche). Les collines qui ondulent vers la montagne qui se lève, sauvage, romantique, inaccessible au-dessus des champs et des prairies, les amas de pierres en haut des crêtes qu’on appelle au Pays de Galles un ‘tor’, les moutons petites tâches blanches broutant une herbe verte et riche, les maisons basques toujours peintes en blanc, éparpillées par-ci par-là dans les plis des collines. Même les nuages me plaisent, qui me protègent du soleil et qui apportent un aspect dramatique et sans arrêt en mouvement au paysage.

Puis j’aime les maisons, un peu dans le même genre de celles des Landes, avec des balcons sympathiques abrités sous des auvents.

Elles sont toutes pimpantes, peintes en blanc avec des volets rouges ou verts (les couleurs du drapeau basque bien sûr). Les basques aiment la pierre et le bois, les portes et les fenêtres sont entourées de belles pierres ou de poutres imposants, même sur les maisons modernes où le moellon est le matériel de construction principal.

Des fois la disposition des maisons dans le paysage, leur aspect uniforme, m’inspire une petite image fantasque d’une sorte de conspiration populaire, où tout le monde s’est mis d’accord pour transformer le paysage en une immense sculpture collective.

J’aime aussi les églises. On m’a dit que les basques adorent chanter – tout comme les gallois, qui ont une grande tradition chorale – et ça se voit dans les églises équipées de splendides galeries pour accueillir les chanteurs, toutes faites en beau bois foncé et pouvant monter jusqu’à trois étages. Parfois un bateau, une jolie maquette de trois-mâts, pend du plafond – mais je n’ai jamais pu découvrir à quoi ça correspond.


Le premier jour de marche en quittant St Jean me trouve à Bidarray où je vie une sorte d’épiphanie du corps. Ce n’était pas une journée trop longue: 22km, mais tout de même avec le passage de deux cols, c’est le paysage le plus vallonné que j’ai rencontré jusqu’ici. J’arrive au village, je m’asseois au café devant une bière et tout d’un coup je suis envahi par une intense sensation de bien-être physique. Ce n’est pas une absence de fatigue, mais plutôt une sensation du bon fonctionnement de tout le corps, une sorte de ‘unification’ de tous les membres, de leur intégration parfaite avec l’esprit. Au début de la marche je redoutais surtout l’arrivée en fin de journée dans une grande ville où je serais obligé de marcher des kilomètres avec mon sac avant de trouver à me loger; aujourd’hui mon corps me dit que je pourrais parfaitement repartir pour cinq ou six kilomètres de plus et la notion ne me décourage même pas.

Ce jour là, je mettais cette sensation sur le compte du hasard: le corps change sans arrêt, la sensation qu’on a d’un ‘esprit vital’ prêt à affronter l’effort physique est plus ou moins présente. Mais non, elle ne se dément pas au fil des jours, au contraire elle va en se renforçant.

Elle me fait penser à l’intoxication que ressentent les coureurs à cause de la diffusion des endorphines dans le cerveau. Sans doute, cela doit aussi beaucoup aux 800km précédents: il serait étonnant que le corps ne s’adapte pas à ce nouveau rythme de vie que je lui impose. Sans doute, avec l’âge, l’entraînement porte ses fruits moins vite, cela dit on imagine mal qu’il ne réagirait pas à sept ou huit heures de marche chaque jour (avec un sac de 12kg n’oublions pas!).

Quoiqu’il en soit, avec les jours qui passent et cette sensation qui persiste, une sorte d’exaltation s’empare de moi. Lorsque, dans les collines au-dessus d’Ascain, j’aperçois pour la première fois la mer, pour la deuxième fois je lève les bras en l’air et je lance un cri de pure bonheur, si je pouvais trouver dans mes souvenirs des vers appropriés je déclamerai mon triomphe.

Je comprends enfin pourquoi les anciens pèlerins, camineros chevronnés, me parler du Chemin comme un virus qui ne vous lâche pas. Je dirais plutôt une drogue dont le souvenir vous attire irrésistiblement. Même maintenant, en écrivant ces lignes, je n’ai qu’une envie: être de nouveau sur le Chemin.

J’ai du mal à décrire cette sensation, les mots semblent inadéquats. Des chiffres donneraient-ils une idée plus exacte? Mon rythme de marche par exemple. Je n’ai jamais voulu me forcer, mon corps n’est pas tout neuf après tout. En fait, peu importe son âge, il faut apprendre à écouter le corps même si entreprendre cette longue marche le force à se dépasser par rapport à son rythme normal. Il faut apprendre à boire de l’eau en quantité suffisante, à se reposer quand le corps l’exige, à trouver le rythme des pas qui lui convient (je me suis rendu compte que je marche plutôt lentement; je me suis mesuré sur plusieurs kilomètres en traversant les Landes, et en ligne droite sur le plat je ne dépasse pas les 4,7km/h, une vitesse maximale qui baisse bien sûr sur les pentes et avec la fatigue). Je n’aime pas le pas de course de certains, se donner le temps de s’ouvrir à ce qui vous entoure, de regarder le monde avec un œil nouveau, fait partie du pèlerinage. Alors, en partant de Nevers, j’ai trouvé un rythme qui me convenait: le matin, quatre heures de marche avec une pause d’une bonne demi-heure au milieu, une heure de pause vers midi, ensuite entre deux et quatre heures de marche selon la distance, avec des pauses plus ou moins fréquentes selon le degré de fatigue. Une distance de 25km fait une bonne journée, 15km est une journée de détente, 30km une distance maximale à ne dépasser que contraint et forcé.

Tout change en partant d’Irun. Le Camino del Norte est réputé à juste titre être le plus ardu des différents chemins. Chaque journée est faite d’une succession de montées et descentes bien raides, et bien plus importantes que tout ce que j’ai vu jusque là. D’Irun à San Sebastián il y a 25km avec environ 600m de dénivelé (abrupte parfois au point de mériter un escalier). Trois jours plus tard, de Deba à Markina Xemein la distance est similaire, le dénivelé approche les 700m, mais en arrivant à Markina cette sensation grisante d’énergie physique est trop forte, il me faut pousser plus loin jusqu’au Monastère de Zenarruza, 5km plus loin et 400m plus haut. Je suis récompensé. J’avais laissé Markina derrière moi un peu à regret: la ville se préparait pour la fiesta de l’année, tout était animé et joyeux. Mais là-haut, dans ce monastère massif perché sur son sommet, tout est paix, quiétude, baume pour l’âme…

Et puis, le rythme a changé. Sans faire attention, je finis par me rendre compte que les derniers jours je marche 4 heures sans pause. Toujours lentement, toujours en ralentissant et en rallongeant le pas dans les montées, tout comme mon amie montagnarde m’a appris à faire. En huit heures de marche je dépasse allègrement les 30km.


La Voie de Vezelay est la Voie des solitaires, à St Jean Pied de Port j’ai un premier aperçu des centaines de pèlerins qui affluent vers l’Espagne chaque jour. De St Jean à Irun c’est de nouveau la solitude quasi totale. À Irun, tout change. D’Irun à Bilbao, tout est différent.

Ce n’est plus les villages de la désertification rurale française où on peine à trouver même une boulangerie, mais une côte qui reste malgré tout industrielle et touristique: le petit port de Pasajes, Zumaya où le chantier navale est encore en activité, la station balnéaire moderne de Zarautz, Getaria où touristes et habitants se pressent dans les bars et restaurants des ruelles de la vieille ville. Aucun problème pour se ravitailler, ce n’est plus la peine de porter de la nourriture puisqu’on trouve café, bière, et pintxos (équivalent basque des tapas) à volonté. Un grand café solo, un bloc nourrissant de tortilla, quelques fruits, voilà qui nourrit son homme et lui donne du cœur à l’ouvrage.

J’adore l’animation d’une ville espagnole, surtout quand cet ennemi de la sociabilité, la voiture, est banni des rues. La ville de Deba, petit port de pèche avec une plage magnifique de sable fin et jaune que surplombent d’imposantes falaises, en est un exemple typique. La descente dans la ville est encore plus abrupte que d’habitude, au point où la mairie a même construit des ascenseurs afin de permettre les habitants des quartiers hauts de se rendre plus facilement au centre. La ville s’est développée dans un vallon étroit, d’autant plus étroit que les deux tiers sont occupés par la rivière et la voie ferrée. Ainsi, la nature du terrain impose une certaine architecture: petites rues étroites où ne peuvent circuler que quelques camionnettes de livraison, des immeubles de 4–5 étages en belle pierre ou joliment peints, une belle église, une petite place centrale. C’est ici que je m’installe le soir de mon arrivée, à la table d’un café, avec bière et pintxos à répétition comme repas, à regarder la place se remplir petit à petit de gens qui s’asseoient, qui mangent, qui boivent, qui discutent, jusqu’à ce que toute la ville – semble-t-il – se réunit sur la place, qui s’anime du brou-ha-ha des voix humaines.

Je constate avec ravissement que cette façon particulière qu’ont les espagnols d’intégrer les enfants dans la vie sociale ne s’est pas perdu, du moins pas ici. Je me souviens d’un jour de vacances dans une ville sur le côte sud de l’Espagne, il y a bien 30 ans de cela, avec des amis espagnols. Nous nous sommes rendus à la plage, nous nous sommes installés dans une de ces gargotes qui depuis a sans doute était interdite par une législation européenne quelconque au nom de l’hygiène. Les adultes mangent lentement, le paella ou le zarzuéla, boivent du vino al limón, discutent: ce sera un long après-midi qui tirent doucement vers une soirée chaude bercée par la rumeur des vagues. Pour les enfants c’est sans intérêt et ils s’en vont sur la plage, à patauger en bord de mer, à construire des châteaux de sable, à se courir après. Deux mondes se forment, monde des adultes et monde des enfants. Deux mondes séparés mais qui se bifurquent, se rejoignent, par moments: un adulte se détachera du groupe pour piquer un plongeon dans la mer et vérifier que tout va bien, pour jouer un peu aussi sans doute; un enfant revient en courant pour montrer un coquillage à sa mère ou pour expliquer un nouveau jeu à ceux qui veulent bien entendre. Les enfants ont leur indépendance, tout en se sachant en sécurité; les adultes peuvent se détendre, tout en assurant une présence attentive. Le monde des adultes accueillent les enfants qui ne sont pas envahissants, le monde des enfants n’est pas écrasé par la lourdeur des adultes. La vie sociale peut se développer à son rythme.

Trente ans plus tard, sur la petite place de Deba, je suis enchanté de voir, se faufilant parmi les adultes qui discutent sans y prêter trop attention, une petite troupe: trois enfants, ils doivent avoir à peine 4 ans, se sont constitués en fanfare municipal avec deux trompettes et un tambour; le plus sérieusement du monde, ils marchent au pas autour de la place. Sans aucun doute, ils sont partis dans un monde imaginaire à eux, le monde des adultes qui les entourent est devenu pour un temps évanescent et invisible.

Quelle contraste avec ces campagnes mornes et industrialisées, ses villes envahies par le bruit et les odeurs de la circulation! Et tout cela parce que le vallon ne permet pas à la ville de s’étaler. Étrange paradoxe, tout compte fait: là où la nature impose son rythme à l’homme nous ressentons la vie humaine, là où l’homme impose son rythme à la nature nous nous sentons aliénés de la nature et de nous-mêmes. Encore faut-il se garder de généralisations hors de propos: ‘l’homme’ n’existe pas dans l’abstrait, c’est toujours l’activité humaine concrétisée à travers une organisation sociale particulière, ce qui en dit long sur nos relations avec la nature et avec nous-mêmes dans la société capitaliste où nous vivons.

Grand changement aussi parmi les pèlerins. Jusqu’à St Jean, la plupart des gens que j’ai rencontré sur le Chemin sont plus ou moins de ma génération; les pèlerins sont très peu nombreux, ça m’arrive même d’être seul dans un refuge de 7 ou 8 places. À partir d’Irun, les refuges – les ‘albergues’ – offrent 30 à 60 lits. Surtout, presque tout le monde est jeune. À Irun, c’est un peu le choc de me trouver entouré de gens qui ont la moitié sinon le tiers de mon âge. Je dois dire que je m’y fais avec plaisir, il n’y a rien de plus sinistre que la tendance générale de séparer les générations et j’aime la variété. Il y a aussi une majorité d’espagnols, si je veux pouvoir discuter il faut bien que j’époussete mon espagnol hésitant.

Souvenirs de l’albergue à Irun: deux jeunes danoises qui attendent l’ouverture devant moi, étudiantes, l’une de la langue arabe l’autre de l’histoire des religions, parce qu’elles veulent contribuer à la meilleure compréhension entre les peuples et les cultures; une jeune espagnole, si fine qu’elle semble presqu’un enfant, très jolie femme, avec ce que je prends pour des parures noires aux jambes, très seyantes sur sa peau brune, mais qui s’avèrent être des soutiens orthopédiques car cette jeune femme qui souffrent d’une infirmité congénitale a néanmoins l’intention de faire tout le Chemin en courant; une madrilène de la trentaine avec qui je fais une partie du chemin et qui finit par me laisser loin derrière car elle attaque les pentes les plus raides comme si elle marchait sur le plat; trois jeunes français, étudiants en philosophie, qui ont pris des vacances pour faire le Chemin et que je rencontrerai à plusieurs reprises; puis enfin, quand même, un écossais un peu moins vieux que moi, je termine la soirée en discussion avec lui en me disant que, quand même, c’est bien aussi quand il y a des anciens.

Le premier jour en Espagne je retrouve l’écossais sur le sentier et nous descendons ensemble la pente raide vers Pasaje, qui me ravit. C’est un vrai petit port commercial à taille humaine qui fonctionne encore. Il y a des vaisseaux, de la pèche encore, les rues sont étroites et travailleuses, on a le sentiment de s’intégrer de façon passagère dans une vie à multiples facettes, commerciale, industrielle.

On traverse le port sur une petite barque verte, puis c’est la montée directe, tout droit dans la montagne qui domine la rivière, au-dessus du phare.


Bilbao enfin. Le dernier jour de marche, je l’ai entamé à Guernica la ville martyre de la Guerre d’Espagne. Il a fait chaud, la météo promet de la chaleur de nouveau et des orages. Je pars très tôt, la levée du soleil me retrouve déjà dans les montagnes: ça valait la peine de partir avant l’aube.

L’arrivé à Bilbao ressemble à l’arrivée à Deba, mais en bien plus grand. Une ville moderne, industrielle, s’étale sous mes pieds. La descente est raide, un dénivelé abrupte de 300m avant de gagner un ancien faubourg au-dessus du Casco Viejo où un petit albergue spartiate m’attend. Pendant un temps je m’asseois dehors, seul, à jouir de la brise chaude sur ma peau, à contempler la ville, à m’habituer à l’idée que pour le moment, le périple est terminé. Je vais passer deux jours de plus à Bilbao à visiter la ville et ses musées, mais je ne serai plus pèlerin. Je me prépare à quitter ce monde si particulier du pèlerinage où je vie depuis des semaines – des semaines si intenses et remplies d’expérience qu’elles ressemblent à des mois voire des années.

Le hospitalero est un homme de mon âge qui a vécu toute sa vie à Bilbao, il a commencé comme travailleur dans les chantiers navales. Il me parle du Bilbao d’autrefois, de son industrie: sidérurgie, construction maritime, métallurgie. Petit à petit tout a fermé, là où autrefois on faisait couler l’acier et on montait les grosses navires à la force des bras, il y a le Musée Guggenheim et les touristes. Il me fait voir l’autre visage du pays basque espagnol, de toute l’Espagne même, que j’ai deviné mais que je n’ai pas vu depuis Irun: la disparition de l’industrie, le chômage qui monte à 20%, le manque de perspective pour les jeunes.

Je lui dis que quelque part sur le chemin entre Guernica et Bilbao j’ai dépassé les 1000km. Je suis (je l’avoue, oui) content de moi mais surtout étonné: cela semble à peine réelle. Mon ami hospitalero le répète à un groupe de gamines (enfin, elles doivent tout de même avoir bien vingt ans) qui entament le Chemin à Bilbao: elles ouvrent grand les yeux, lancent des exclamations. Eh bien oui, je suis content de moi: je suis ‘retraité’ mais pas au rebut, et aujourd’hui je suis bien ‘jubilado’.

Mille kilomètres ça se fête. Je fais un tour à la supérette, j’achète vin et tapas en espérant que quelqu’un voudrait bien partager avec moi. J’ai bien de la chance: les philosophes d’Irun arrivent, épuisés, ayant perdu le chemin en traversant la dernière montagne. Ils s’asseoient, nous partageons à boire et à manger, ils sortent leurs guitares, des gens du quartier passent pour discuter avec le hospitalero, d’autres pèlerins nous rejoignent, l’air est chaud et agréable, le soleil descend lentement vers l’autre versant de la vallée, au-dessus de la ville. La vie est belle, il est encore permis d’avoir de l’espoir pour l’avenir, pour cette humanité meurtrie. Merci mes amis, grâce à vous je n’oublierai jamais le Chemin qui s’est arrêté à Bilbao.