Hommage à Nicolas Bouvier

Il est un des plus grands auteurs de voyage, parce qu’il a compris et à su dire que tout voyage qui en vaut la peine est à la fois extérieur et intérieur.

De retour du Camino je me suis plongé dans la lecture de Le vide et le plein. Ce sont les carnets de notes d’un voyage au Japon, qui ne devaient jamais être publiés et qui sont de ce fait encore plus intimes. Je suis impressionné surtout par son état d’esprit: sans jugement moralisateur mais aussi sans complaisance; ouvert aux autres, aux autres cultures, et à l’expérience, quitte à risquer la perte de son «moi», mais en même temps sans jamais le perdre justement, ce qui témoigne d’une grande force de caractère et d’intégrité personnelle.

Je voudrais rendre hommage à cet esprit si fin, si juste, si profond et surtout si humain, en reproduisant deux petits passages qui m’ont frappé. Dans cette époque de voyage de masse, qu’il n’a pas connu, cela donne à réfléchir surtout sur soi-même.


Trop de gens attendent tout du voyage sans s’être jamais souciés de ce que le voyage attend d’eux. Ils souhaitent que le dépaysement les guérisse d’insuffisances qui ne sont pas nationales, mais humaines, et l’ivresse des premières semaines où, tout étant nouveau, vous avez l’impression de l’être vous-même, leur donne l’impression passagère qu’ils ont été exaucés. Puis quand le moi dont ils voulaient discrètement se défaire dans la gare de départ ou dans le premier port les retrouve au détour d’un paysage étranger, ce moi morose et solitaire auquel on pensait avoir réglé son compte, ils en rendent responsable le pays où ils ont choisi de vivre.
Le voyage ne vous apprendra rien si vous ne lui laissez pas aussi le droit de vous détruire. C’est une règle vieille comme le monde. Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé ne sauront rien de la mer. Le reste, c’est du patinage ou du tourisme.

Toujours on parle de l’attrait de «l’inconnu», et ce produit continue à se vendre fort bien. Mais c’est pour les paresseux ça: l’inconnu. On ne dit pas comme dans la répétition, le mystère grandit. La femme à laquelle vous êtes retourné dix mille fois: voyez comme elle s’enténèbre et se multiplie. Le bosquet qui vous plaisait tant est devenu forêt domaniale, où il faut semer des cailloux blancs pour ne pas se perdre. Pour moi elle s’est tellement étendue que même au sommet de ma voix je ne parviens presque plus à m’y faire entendre. Chaque matin il y de nouvelles lieux à parcourir sur ce seul visage, et des provinces entières dont je ne sais encore rien.

Nicolas Bouvier, je ne vous remercierai jamais assez.