Nevers et au-delà…

Je reprends le Camino, alors logiquement il faut commencer de nouveau à Nevers.

En descendant du train, je suis pris par un vague sentiment d’angoisse. Ça fait tellement longtemps que j’envisage ce voyage. Je ne dis pas exactement que je l’ai planifié mais je me suis préparé à l’idée que j’allais le faire. Mais maintenant que je suis là, sur le quai de la gare de Nevers, première étape des 2000km à venir, l’idée semble du coup insensée. Surtout que le sac à dos pèse subitement très lourd, plus que lors du dernier voyage où il me semblait qu’après quelques kilomètres on ne le sentait à peine. Certes le sac contient quelques bricoles en plus, surtout le iPad parce que je n’envisage pas de ne pas pouvoir écrire le chemin (et le papier aussi ça pèse), cela fait partie du but. Mais quand je le sens sur les épaules je ne peux m’empêcher de me demander: “Vais-je vraiment être capable de tenir le rythme avec ce sac sur le dos? Et qu’est-ce que j’y ai tant mis?”.

Peut-être qu’il suffira de mettre un pied devant l’autre…

Je monte depuis la gare vers l’Espace Sainte Bernadette entretenue par les Sœurs de la Charité de Nevers, où je loge pour la nuit. Je remplis la fiche qui me propose non seulement les dominations habituelles, “Monsieur”, ou “Madame”, mais aussi “Père”, “Monseigneur”, et autres que je ne reconnais pas. Un accueil très aimable dans un bâtiment qui me semble immense et vide, malgré l’activité qu’on devine à travers une murmure à peine audible.

Espace Sainte Bernadette à Nevers

L’Espace est fait de longs couloirs, très larges, qui partent dans toutes les directions. À en juger par les clés sur les portes des chambres (pas de clé électronique livré à la réception ici), et par le silence qui m’entoure, je suis quasiment le seul pèlerin en résidence cette nuit. Étrange solitude, sentiment si inhabituel pour un parisien de se trouver seul, et non pas dans un décor naturel mais dans un logement où tout semble grand, vide, et voué à la méditation. J’en voie une ou deux d’ailleurs, qui méditent devant un petit sanctuaire dédié à Ste Bernadette Soubirous, et le fait qu’elles soient seules assises sur un banc parmis des rangées de bancs qui pourraient accueillir 200 personnes, renforce ce sentiment de vide et de solitude.

Seule source de bruit, une petite nuée de curés qui discutent sous ma fenêtre (peut-être les “jeunes curés de Bourgogne” que j’ai vu à l’affiche). Presque comme des gamins, ça discute et ça rit, et ça parle au téléphone portable. Mais ce sont des curés, donc tout habillés en noir, on dirait un attroupement de corbeaux folâtres.

Le décor me plaît, c’est un peu vétuste (bien que tout est d’une propreté irréprochable), ça me fait penser aux vacances en France pendant mon enfance, des hôtels étranges décorés un peu de cette manière, avec des lavabos similaires. La seule chose qui manque, les bidets qui provoquèrent une grande perplexité chez l’enfant anglais que j’étais. À quoi pouvaient-ils bien servir? J’ai fini par conclure qu’ils étaient là pour se laver les pieds et je trouvais ça bien pratique… mais toujours sans comprendre l’utilité de l’espèce de fontaine qui se trouvait souvent au milieu de ces étranges objets.

Nevers ne m’avait pas fait une très bonne impression la dernière fois, n’en déplaise aux habitants et leur office de tourisme. Tout me semblait lourd, l’architecture surtout, de grandes bâtisses dans tous les tons de gris et blanc, sans finesse, cela sent la bonne bourgeoisie provinciale et la lourdeur du catholicisme qui va avec. Alors je me suis dit que j’étais fatigué, que je n’ai pas dû voir la ville sous ses meilleurs jours, peut-être que j’étais injuste. Allons flâner un peu, histoire de corriger une première impression peut-être biaisée.

Il y a une belle cathédrale, un peu étrange. Il n’y a pas de grande porte d’entrée face à l’autel, on y entre sur le côté. De fait, il semble y avoir deux autels: l’un classique à l’est comme on s’y attend, et avec des vitraux modernes dont très franchement on aurait pu se passer, et puis à l’ouest…

Christ Pantocrator dans l’église de Nevers

Le “Christ en gloire, 12ème siècle” dit le petit panneau explicatif, mais je connais le Christ Pantocrator quand je le vois. Que peut-il bien faire ici? Il ressemble à s’y méprendre aux mosaïques de Hagia Sophia à Istanbul, ou de Ravenne, ou des églises du royaume normand de Sicile. Et ce Christ en général n’est pas seulement un objet de dévotion mais une affirmation politique. Le Christ est représenté à la manière de l’Empereur byzantin, non pas l’être meurtri et en haillons sur La Croix, mais dans sa gloire, régnant en maître sur l’univers. En Sicile, cette affirmation est doublée d’une déclaration d’indépendance par rapport au Pape (qui était pourtant un allié en général): dans la Martorana par exemple, on voit le roi Roger II se faire couronné non pas par le Pape mais directement par le Christ.

A vrai dire, je crois que c’est ce Christ qui m’a le plus marqué dans la ville. Lui, et ce sentiment de vivre dans une époque révolu qui me vient de l’Espace Sainte Bernadette. Mais la ville elle-même n’a pas vraiment gagné en charme à mes yeux et encore moins quand je traverse la Loire (sur un pont splendide, c’est vrai), et je regarde la ville dans son ensemble. Qu’est-ce que la municipalité pouvait bien avoir en tête de permettre la construction dans un site aussi magnifique de ces monstrueux blockhaus en béton? Je n’ai aucune idée à quoi elles servent et d’ailleurs je m’y désintéresse complètement. Je retourne à l’Espace, je me couche tôt, demain c’est le début de l’épreuve…


Finalement, ça commence pas trop mal. Le sac pèse moins lourd que le jour avant (c’est que je suis moins fatigué!), et je prends le rythme petit à petit pour une journée passée seule le long de la Loire et dans les forêts d’Apremont et de Grossouve. Je ne vois guère âme qui vive, d’autant plus qui je triche avec le GR qui semble avoir la manie de me faire marcher sur les routes; j’ai horreur de la bitume, chaude et dure sous les pieds, les pauvres, qu’il faut quand même bien soigner. Alors je pars sur les côtés, dans les bois, en ignorant superbement les panneaux marqués “Chemin Privé”.

Ces panneaux me rappelle une épisode dans cette classique de l’humour anglais “Trois hommes (et un chien) dans un bateau” de Jérôme K Jérôme (mais sans les accents). Les trois amis en vacances, qui montent la Tamise en barque, se voient interdits d’accoster aux rives par des panneaux du même acabit. “J’aimerais tous les arracher” s’exclame Georges. “Tu es bien trop bon” rétorque Harris. “Moi, je les arracherais et j’assommerais le propriétaire avec, et toute sa famille, je ferais brûler sa maison, et je chanterai des chansons comiques sur les ruines”. À ça, la narrateur intervient, et finit par convaincre Harris d’épargner au moins la famille, et de ne pas chanter des chansons comiques sur les ruines. “Et vous n’imaginez pas, cher lecteur”, continue le narrateur, “de quelles horreurs je vous ai sauvé, car vous n’avez jamais entendu Harris chanter une chanson comique”.

Le narrateur a certainement raison, mais j’avoue que devant ces insolentes affirmations des droits absolus de la Sainte Propriété Privée, instinctivement, je réagi comme Harris. Mais cette fois-ci, j’ai tout de même laissé les panneaux indemnes (trop fatigant d’y toucher!), et je me suis contenté de les ignorer en passant par les bois. Et en y réfléchissant, j’ai même pardonné les propriétaires qui sans doute ne pourraient pas ouvrir leurs bois même s’ils voulaient, à cause des assurances et autres insanités du même genre. J’y suis passé à mes risques et périls, non sans penser tout de même que je serais bien embêté si je tombais et cassais une jambe dans cette forêt isolée où personne ne vient ou presque et ou le réseau ne passe pas.


Après Grossouvre, c’est le canal du Berry, un canal désaffecté. Au départ je ne le trouve pas, puis je me rends compte que cette grosse tranchée à moitié ensevelie, c’était le canal.

Je trouve un canal désaffecté triste, tout comme un chemin de fer abandonné. À l’époque, c’était des chefs d’œuvre de la génie civile, taillés à force de bras dans le chair même de la terre. En anglais parlé, on appelle à ce jour un ouvrier de chantier un “navvy”, c’est à dire un “navigateur”. Ils arpentaient le pays en long et en large, dans des sortes de villes mobiles, une grande bande désordonnée et quasi-incontrôlable, avec leurs femmes et leurs enfants, vivant en hors-la-loi ou plutôt en-dehors de la loi en particulier la loi de l’église. Ils ne s’occupaient pas du salut de leurs âmes, au grand dam des personnes respectables. C’est la naissance d’un prolétariat moderne, qui s’affranchit petit à petit des normes de la société féodale et qui commence à se dresser contre ses oppresseurs. Alors, chaque fois que je vois leurs œuvres abandonnées, qui ne servent plus, je pense à eux, grands héros sans le savoir, qui ont tant trimé et ça me semble un terrible gâchis.

Ainsi, je longe le canal de Berry, qui aujourd'hui ne fait la joie que des poissons, des rats d’eau, et des grenouilles qui jacassent à tue-tête dans les étangs à côté.

“Poor Paddy works on the railway” interprété par The Pogues (groupe irlandais)
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