Émilie Turmel, la résistance en héritage

La Recrue
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4 min readMay 17, 2018

Recrue de mai 2018

par Sarah Lamarche

J’attrape Émilie Turmel au vol entre deux rendez-vous. Elle me montre un de ses espaces préférés de la Maison de la littérature, où elle est programmatrice — une ouverture tout en lumière sur le Vieux-Québec et ses charmes de carte postale. On s’y pose le temps de discuter de son parcours, de son rapport à la poésie et de son premier livre, Casse-gueules, publié chez Poètes de brousse.

On peut remercier des cours de cégep en littérature et en philosophie d’avoir fait dévier la trajectoire de celle qui se destinait d’abord à la médecine. « Ils m’ont eue », dit-elle en riant. C’est le cas de le dire : avec des études supérieures en littérature complétées à l’Université Laval, la co-fondation du collectif poétique Exond& et ses fonctions actuelles à la Maison de la littérature, pour ne nommer que cela, Émilie Turmel a déjà fait sa marque dans le milieu littéraire de Québec.

Poésie de la résistance

Pourquoi, entre tous les genres qui s’offrent à elle, écrit-elle de la poésie ? « La poésie, c’est déstabilisant. Ça te fait tout questionner. Ça résiste. On est habitués de tout recevoir et digérer comme spectateurs passifs, alors que la poésie demande de participer. La lecture en est automatiquement et obligatoirement active. »

Suffit de l’entendre raconter la genèse de Casse-gueules pour comprendre l’affinité d’Émilie Turmel pour la poésie. Le recueil que Dominic Tardif décrivait dans Le Devoir comme « un appel à la solidarité sororale » s’emploie à remettre en question les façons dont les filles et les femmes habitent le monde alors que trop souvent, « pour occuper une place / elles épousent / la forme de l’espace restant ».

Le projet s’est imposé quand la poète a sondé son propre rapport au monde : « Je suis allée chercher des images et des choses qui m’habitaient et je me suis demandé : qu’est-ce qui dépasse ma petite personne, ma petite individualité ? Je n’ai pas de passé trash. Je n’ai pas le profil du poète maudit, au contraire. J’ai été élevée dans une famille bourgeoise, dans une banlieue très aisée. Tout me souriait. Mais on a tous une incompréhension, un besoin de sens. Et moi, je me suis rendu compte que j’étais frustrée par ma socialisation en tant que femme. Par le fait que, malgré que je ne sois pas conne, je suis quand même tombée dans ce panneau-là. »

Pour Émilie Turmel, les mots ne sont jamais innocents : « Si tu veux résister aux normes et aux conventions, il faut que tu résistes aux normes et aux conventions du langage. Pas nécessairement pour toutes les abandonner, mais pour les utiliser consciemment. Pour savoir jouer avec. » La poésie était donc toute indiquée pour façonner et porter son appel à la résistance.

Généalogie littéraire

Dans certains poèmes de Casse-gueules tout comme dans sa pratique d’écriture en général, Émilie Turmel écrit en réponse à des textes qui ont frappé son imaginaire, en écho à d’autres voix. « Je m’insère dans les univers et je m’en nourris. Ce sont mes moteurs d’écriture. »

Bien sûr, toute écrivaine, tout écrivain est le produit d’une certaine filiation littéraire, mais pour elle, il est primordial de faire valoir explicitement l’héritage féministe dont elle se sent redevable : « Il y a une volonté de pointer les origines, de faire un arbre généalogique identitaire et intellectuel. De dire : moi, je viens de là. Ma sœur en poésie, c’est elle; ma tante en poésie, c’est elle; ma grand-mère en poésie, c’est elle. De créer des liens pour mieux comprendre d’où je viens et où je vais. »

Lectures marquantes

Émilie Turmel s’est prêtée à l’exercice de nous ouvrir son univers de lectrice en quelques titres.

Carole David, Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles
« Pour la force de la poésie de Carole David en général, mais ce livre-là en particulier parce qu’il ouvre des portes. Carole David nous remet une bibliothèque. Pour moi, c’est un exemple d’intertextualité efficace, qui a réussi son pari de piquer notre curiosité pour qu’on aille chercher plus loin. La littérature, j’ai souvent vu ça comme une espèce de chasse au trésor. Il y a des indices et il faut que tu trouves les clés pour faire sens, puis ça t’amène vers d’autres livres, d’autres pistes, d’autres chasses au trésor. »

Toute l’oeuvre de Denis Vanier
« Comme l’a écrit Suzanne Paradis dans la préface de Rejet de prince, les livres de Denis Vanier sont de ceux qui nous tombent des mains parce qu’on est tellement pressés de réagir. Ce sentiment d’urgence-là qu’il allume, c’est incendiaire. »

Martine Delvaux, Les filles en série
« J’ai beaucoup attendu avant de le lire parce que j’avais peur que Martine Delvaux conceptualise et théorise ce que j’étais en train d’essayer de cracher en poésie. J’avais peur aussi de redire la même chose, d’avoir le complexe de qu’est-ce que je peux apporter de plus, moi? Finalement, en le lisant, je me suis rendu compte qu’on ne dit pas la même chose, mais que ça se recoupe par endroits, que parfois par exemple on emploie toutes les deux une même métaphore. Ça m’a donné le sentiment d’être comprise, l’impression d’un vécu partagé. »

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