Érik Vigneault et le plaisir du texte

La Recrue
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Feb 22, 2019 · 5 min read

Recrue de février 2019

©Susana Diaz

par Sarah Lamarche

Érik Vigneault, qui publiait cet automne le remarqué Tout savoir sur Juliette au Cheval d’août, a de son propre aveu « publié tard » —à l’exception d’un récit d’extraterrestre qui, paru dans Le Soleil quand Vigneault avait sept ans, présageait le E.T. de Spielberg. « J’écrivais, mais pour le plaisir de découvrir dans l’écriture, sans nécessairement penser à un projet précis. Le livre est l’aboutissement d’un très long processus, mais il n’en était pas l’objectif en soi. »

D’ailleurs, le personnage de Juliette est né il y a déjà une quinzaine d’années et a évolué au fil de différents textes « jusqu’à ce qu’il disparaisse complètement pour devenir une espèce de prétexte », l’objet insaisissable de la quête qui donne son titre au roman.

On comprend en effet, dès les premières pages de Tout savoir sur Juliette, qu’on ne saura probablement pas grand chose de la principale intéressée et que la raison d’être du texte se situe ailleurs. « Pour moi, la chose fondamentale, en littérature, c’est le plaisir du texte. La grande majorité des livres que je lis, je ne les termine pas. L’histoire est assez secondaire pour moi, donc terminer un livre n’est pas une nécessité, mais je vais lire, relire, vingt, trente fois certaines pages, certaines phrases, pour m’imprégner du rythme, voir comment c’est construit. »

Pour lui qui aime par-dessus tout « jouer avec la langue comme un matériau », le roman devient le terrain d’un jeu dont il n’hésite pas à réinventer les règles. « Tout ce travail-là sur la langue, le style, le rythme, la sonorité, la déconstruction de certaines règles de bienséance, c’est fondamental dans mon travail. Il était hors de question que je fasse un beau récit propre, bien mis, pas un cheveu qui dépasse. Je ne goûte pas particulièrement la manière assez traditionnelle de faire des romans, c’est-à-dire d’avoir une histoire continue d’un point A au point B avec une psychologie marquée des personnages, etc. Je voulais absolument sortir des cadres traditionnels du roman. »

En résulte un texte touffu, truffé de digressions et de faux-fuyants, qui peut s’avérer déroutant pour quiconque y chercherait les repères propres aux romans plus traditionnels, pour reprendre l’expression de Vigneault. Pour cette raison, quand est venu le temps de chercher la maison d’édition où son projet pourrait prendre forme, il s’en est trouvé pour dire que Tout savoir sur Juliette ne rejoindrait au Québec qu’une poignée de lecteurs et qu’il faudrait qu’il aille dénicher en France autant son éditeur que son public.

Néanmoins, Geneviève Thibault, du Cheval d’août, « a pris un risque » et accepté de publier le roman. « Le texte [présenté à Geneviève Thibault] était beaucoup plus difficile d’accès qu’il ne l’est actuellement. C’est-à-dire que très souvent, on n’avait aucune idée de qui parlait, d’où étaient les personnages; c’était plus confus que ce ne l’est aujourd’hui et je le voulais comme ça. On en a beaucoup discuté, Geneviève et moi, et puis on a pris le parti — et je suis content de cette décision-là aujourd’hui — de rendre les choses plus accessibles, de donner plus de pistes au lecteur. » Si ce processus a entraîné plusieurs changements, assure-t-il, « la personnalité, la signature du texte n’ont pas du tout changé ».

Impossible de dire avec certitude si c’est grâce à ce travail sur « l’accessibilité » du texte que Tout savoir sur Juliette a déjoué les pronostics. Chose certaine, l’intérêt du public et la réception critique du roman ont surpris Érik Vigneault pour le mieux. Comme quoi le risque valait bien la peine d’être pris.

Lectures marquantes

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu
« Pour moi, le plus grand livre qui a été écrit. Pour la phrase et pour l’originalité du propos. C’est-à-dire comment on peut, avec une histoire qui est finalement aussi assez ténue, par l’art de la digression, creuser et recreuser et mimer ce parcours de digression-là dans des phrases elles-mêmes digressives. Il y a quelque chose dans la maîtrise de la langue et dans la stylistique de Proust qui, pour moi, est absolument merveilleux. Je reviens tout le temps à Proust. »

Thomas Bernhard, Le neveu de Wittgenstein
« J’ai découvert Bernhard dans les années 90. J’ai lu une grande partie de son oeuvre, relu beaucoup de choses. Là encore, ce sont des histoires qui ne sont pas des histoires. Tout repose sur la langue, le style, la manière de faire les phrases, l’intégration de l’humour aussi. C’est très drôle, Thomas Bernhard — il y a beaucoup d’humour, d’ailleurs, chez Proust aussi, on n’en parle pas souvent… Thomas Bernhard est pour moi un des grands écrivains de la deuxième moitié du vingtième siècle. J’y retourne toujours avec beaucoup de plaisir, beaucoup d’admiration, je trouve que ce qu’il a réussi à faire est absolument exceptionnel. »

Claude Simon, La bataille de Pharsale
« Claude Simon a poussé l’art de la narration romanesque où il fait avancer le récit non pas à partir d’une histoire, mais à partir d’éléments qui sont intrinsèques à la langue. C’est-à-dire qu’il va développer à partir d’un adjectif, à partir d’un jeu de couleurs, d’assonances, d’un anagramme, qui ne sont pas nécessairement marqués dans le texte mais qui lui servent à avancer. L’histoire devient secondaire. La langue elle-même trouve ses propres ressorts, devient son propre véhicule. »

W. G. Sebald, Austerlitz
« Sebald n’a pas l’humour de Thomas Bernhard, mais il donne aussi dans la longue digression. Chez les quatre auteurs dont je t’ai parlé, les phrases sont extrêmement longues et c’est comme si chaque phrase était une espèce d’ouverture. On ne sait pas nécessairement où on va aller, mais certainement le but de la phrase n’est pas de décrire une réalité externe, ça c’est comme une espèce de prétexte. La phrase s’ouvre et laisse entrer toutes sortes de possibilités tant qu’elle est ouverte. Ça peut être des allusions, des dialogues, des digressions… Ça, pour moi, c’est la littérature. Un propos mené par une langue, où le matériau de la langue est mis en oeuvre. »

Cliquez ici pour lire notre critique de Tout savoir sur Juliette

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