Chienne / Marie-Pier Lafontaine

La Recrue
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Oct 25 · 3 min read
Chienne / Marie-Pier Lafontaine
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Comment écrire?

Par Étienne Poirier

J’avais bien hâte de commencer la lecture de cette autofiction de l’autrice Marie-Pier Lafontaine, particulièrement dans la foulée de la critique de Christian Desmeules, et de la réplique de Sara Hébert et Daphné B, question de comprendre comment ce livre avait réussi à propulser la question du statut de l’autofiction une fois de plus à l’avant-plan. Je dois cependant me ranger derrière les autrices, puisque ce récit m’apparaît comme une représentation juste, touchante et particulièrement troublante d’une autofiction.

Dès les premières pages, la description des abus du père face à ses deux filles nous heurte : « Le père adore jouer. Les jeux l’excitent. Les stratagèmes élaborés lui plaisent au plus haut point. Il en a mal aux testicules. Repousser les limites de l’interdit lui demande beaucoup d’ingéniosité. Comment agresser ses enfants sans les pénétrer. » (p. 12) Les exemples de ceux-ci, dispersés dans le texte, ne peuvent que nous confronter à ce qu’il y a de pire, d’indescriptible. L’enjeu n’est pas ici d’en faire une liste exhaustive, non plus, ce qui serait sans doute impossible à lire, mais les tableaux décrits suffisent, au point où il devient impossible même de passer d’un chapitre à l’autre sans prendre une pause, question de reprendre son souffle, de recommencer à respirer.

En ce sens, le recours aux courts chapitres n’est pas anodin, puisque le silence, la pause, est nécessaire pour mesurer l’ampleur du drame qui est écrit. De même, le passage à l’écriture est amené de façon tout à fait pertinente et raisonnée, comment écrire ce qui ne peut être écrit : « Si je n’écris pas ce qui s’est passé quand j’avais huit ans, peut-être que ce qui s’est passé quand j’avais huit ans n’aura jamais eu lieu » (p. 19), ou ce qui ne doit pas l’être : « Parmi toutes les lois du père, il y en avait une d’ordre capital : ne pas raconter. » (p. 9) ? L’acte d’écrire, et la manière d’écrire, font partie intégrante du récit.

Parce que récit, il y a certainement. Celui du passage à l’écriture, d’abord, mais également celui d’une émancipation difficile, d’une famille profondément fracturée par la violence sous toutes ses formes. Or, il se compose en partie de ces silences, des réflexions interrompues, inexpliquées. Le récit se déploie comme un tout unifié, complet, profondément marquant et adroitement exécuté.

« J’aurais voulu écrire un roman sur mon enfance avec des pages remplies d’écriture. Sans espaces blancs, sans pauses ni silences. Que l’on comprenne bien tout le vacarme que fait faire la peur de mourir à un cœur. »

– Marie-Pier Lafontaine, Chienne, Héliotrope, 2019, p. 103

Chienne
Marie-Pier Lafontaine
Héliotrope, 2019
107 pages

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Vitrine des premières œuvres littéraires québécoises

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